Coronavirus : Environnement, alimentation, santé… 19.000 propositions pour imaginer le monde d’après

CONSULTATION Le 10 avril, plusieurs ONG et la plateforme de mobilisation citoyenne Make.org lançaient une consultation invitant à imaginer le monde au sortir de la crise du Covid-19. On en est aujourd’hui à 19.000 propositions et au début d’une nouvelle phase : celle du vote

Fabrice Pouliquen

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Plusieurs associations, dont WWF France et la Croix-Rouge française ont lancé sur la plateforme en ligne Make.org, une grande consultation visant à imaginer le monde d'après confinement. Dix-neuf milles propositions plus tard, on passe ce mardi 5 mai au vote.
Plusieurs associations, dont WWF France et la Croix-Rouge française ont lancé sur la plateforme en ligne Make.org, une grande consultation visant à imaginer le monde d'après confinement. Dix-neuf milles propositions plus tard, on passe ce mardi 5 mai au vote. — Julian Stratenschulte / dpa / AFP
  • 80.000 participants, 19.000 propositions… La consultation lancée sur le site Make.org et appelant à imaginer le monde d’après le coronavirus rencontre un succès pas si inattendu tant la crise sanitaire s’accompagne d’un désir de faire émerger de nouvelles valeurs.
  • La première thématique abordée est celle de la protection de l’environnement. Viennent ensuite l’alimentation et l’agriculture, puis les transports, et enfin l’économie et la santé. Il reste encore trois semaines pour voter.
  • Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France, note déjà le lien fait par les participants entre la crise sanitaire actuelle et d’autres thématiques clés : le réchauffement climatique, la perte de biodiversité ou l’impasse de notre alimentation.

Marie : « Il faut soutenir le covoiturage, améliorer les réseaux nationaux de transports en commun, les pistes cyclables… » Guilhem : « Il faut préparer notre tissu industriel à de potentielles ruptures d’approvisionnement des importations (y compris en pétrole) ». Emmanuelle : « Il faut relocaliser en France la production de médicaments, tests, masques, respirateurs et de tout ce qui est stratégique ». Jean-Christophe : « Il faut aider les citadins à s’installer à la campagne »…

On arrête là. En tout, 19.000 propositions de la sorte sont recensées sur Make.org. Toutes répondent à une seule et même question, lancée le 10 avril par la plateforme de mobilisation citoyenne et plusieurs associations, dont La Croix-Rouge française et le WWF France : Comment inventer tous ensemble le monde d’après ?

« Une forte demande pour opérer une rupture »

« On a bien vu, ces dernières semaines, qu’il y avait une forte demande des citoyens pour opérer une rupture et accélérer une transition écologique et sociale après la crise sanitaire que nous vivons, commente Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France. De ne surtout pas revenir au modèle d’avant. »

Mais de là à imaginer un tel engouement pour imaginer le monde de demain ? En trois semaines, 80.000 personnes se sont ainsi exprimées. « Il y a donc eu 19.000 propositions, mais aussi 750.000 votes », précise Axel Dauchez, fondateur de Make.org. De quoi faire tomber quelques records sur la plateforme de mobilisation citoyenne. « Celui, déjà, du nombre de participations spontanées, reprend Axel Dauchez. Les 80.000 personnes sont venues à nous sans campagne de recrutement digitale spécifique. Le taux de propositions est aussi très fort. Entre cinq et dix fois supérieur à ceux d’autres consultations. Autrement dit, les gens n’avaient pas seulement envie de voter, mais aussi et surtout d’être force de propositions. »

La protection de l’environnement, première thématique abordée

Dans le détail, ces 19.000 propositions se dispatchent en cinq grandes thématiques. La protection de l’environnement est celle la plus abordée : 22 % des mesures soumises portent sur ce sujet. Les propositions portent sur la nécessité de mieux penser l’impact de nos modes de consommation et de celui des entreprises les plus polluantes, de donner une place plus importante à la nature en ville et aux espaces naturels, ou encore de mieux sensibiliser le grand public à la problématique du changement climatique, analyse Make.org dans son rapport intermédiaire sur la consultation.

La deuxième thématique la plus abordée est en celle de l’agriculture et l’alimentation (17 % des propositions). Les participants appellent à basculer d’une agriculture intensive à une agriculture plus raisonnée, tout en produisant plus localement, résume Make.org. Viennent ensuite les transports (9 %). Les propositions portent sur la nécessité de faire davantage de place aux mobilités douces, mais évoquent aussi la question grandissante de la limitation de l’utilisation de l’avion.

La santé en filigrane

L’emploi et les salaires (9 %), ou encore la santé (6 %), sont évoqués de manière plus marginale, et surtout sous l’angle de la relocalisation des productions [de médicaments ou matériel, par exemple] ou celui de la revalorisation des métiers essentiels. Que la santé soit loin d’être la première thématique la plus abordée peut surprendre au beau milieu d’une crise sanitaire qui a mis à mal nos systèmes de santé. Axel Dauchez et Véronique Andrieux relativisent. « 6 % de 19.000, ça fait tout de même beaucoup de propositions », glisse le premier.

« Surtout, de nombreuses mesures rangées dans d’autres thématiques abordent finalement les questions de santé, même indirectement, précise la seconde. Dans la thématique « emploi », par exemple, l’une des propositions est de revaloriser la place et la rémunération des métiers essentiels au fonctionnement de la société. On parle bien des métiers en lien avec la santé ou l’éducation. De même qu’interdire le commerce d’espèces sauvages, de végétaliser les villes ou encore d’aller vers une agriculture locale et sans pesticides s’inscrivent aussi dans cette idée de mieux préserver notre santé. »

L’incitatif plus que le restrictif ?

C’est l’un des grands enseignements à tirer de cette première analyse des 19.000 propositions imaginant le monde d’après, selon la directrice générale du WWF : « De nombreux participants ont fait le lien entre la crise sanitaire actuelle et d’autres thématiques clés que sont le réchauffement climatique, la perte de biodiversité ou l’impasse de notre système alimentaire mondial. »

Un autre point à noter est que la majorité des solutions proposées sont de type incitatif, note Make.org. Il est question de développer des initiatives existantes comme les circuits courts, les mobilités douces, le télétravail, ou d’utiliser le levier des subventions pour accélérer des transitions dans le domaine agricole. Un tiers des solutions imaginées sont de type restrictif. On les retrouve notamment dans la thématique des transports. Pierre propose ainsi d’interdire l’usage de la voiture le week-end dans les zones pourvues de transports en commun, tandis qu’Ana est pour limiter les déplacements en avion à deux maximum par personne et par an.

Trois semaines pour voter

Voilà le tableau général. Il n’est pas encore tout à fait figé, puisqu’il est possible de faire de nouvelles propositions jusqu’à ce mardi 18h. Ensuite, la consultation entrera dans sa seconde phase – de trois semaines, une nouvelle fois –, dans laquelle il sera seulement possible de voter. « On considère qu’on a fait le tour de toutes les solutions possibles et imaginables pour inventer le monde d’après, estime Axel Dauchez. Il reste désormais à identifier les solutions sur lesquelles tout le monde tombe d’accord, celles où il y a de forts clivages, et enfin celles rejetées par la majorité. »

C’est tout l’enjeu de cette deuxième phase : permettre ce rééquilibrage des solutions. Make.org assure l’impartialité du processus. « Nous avons développé des algorithmes pour mesurer l’engagement et l’adhésion des citoyens à chacune des propositions, explique Axel Dauchez. Cela nous permet de sélectionner, au fil des votes, les mesures qui obtiennent les meilleures notes sur ces deux critères. Et le système a été conçu pour extraire des résultats statistiquement représentatifs d’une population, notamment en empêchant les actions de trolling et la surreprésentation de groupe d’intérêts constitués. »

La promesse alors est de dégager, d’ici à fin mai, les propositions qui font le plus consensus au sein de la population française pour imaginer la suite. A mi-parcours, Véronique Andrieux est confiante sur la volonté des Français de changer de modèle, « d’aller vers une nouvelle échelle de valeurs ».