Mer Méditerranée : « Trop peu d’aires marines sont vraiment protégées », lance un chercheur

INTERVIEW Joachim Claudet, chercheur au CNRS, estime que les réglementations sont insuffisantes dans les aires marines protégées du bassin méditerranéen

Propos recueillis par Jean Saint-Marc

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Le parc national des Calanques, au large de Marseille, est une des 1.062 aires marines protégées de la mer Méditerranée.
Le parc national des Calanques, au large de Marseille, est une des 1.062 aires marines protégées de la mer Méditerranée. — A.-C. Poujoulat / AFP
  • Seulement 0,23 % de la mer Méditerranée bénéficie de niveaux efficaces de protection de la biodiversité, selon des chercheurs du CNRS et d’un institut belge.
  • Les aires marines protégées représentent pourtant 6 % de la surface de la mer Méditerranée.
  • Mais les réglementations sont insuffisantes pour avoir un vrai impact sur la faune et la flore.

0,23 %. Ce pourcentage donne le vertige. La biodiversité n’est correctement protégée que dans une infime partie de la mer Méditerranée. C’est la conclusion d’une étude publiée vendredi dans One Earth par des chercheurs du Centre de recherche insulaire et observatoire de l’environnement (CRIOBE) et du Royal Belgium Institute of Natural Science. Ils viennent d’évaluer les 1.062 aires marines protégées​ de la mer Méditerranée. Les efforts de protection sont insuffisants, même dans ces zones particulièrement surveillées, estiment ces chercheurs. L’écologue Joachim Claudet, chercheur au CNRS, résume son enquête pour 20 Minutes.

Votre étude est alarmante. La Méditerranée n’est pas du tout bien protégée…

Malheureusement, on peut dire ça. On pourrait penser qu’elle est bien préservée car les aires marines protégées représentent 6 % du bassin, à mi-chemin de l’objectif international de 10 %, qui devait être atteint en 2020. Mais en réalité, si on regarde la qualité de la protection et les bénéfices réels pour la biodiversité, il y a très peu d’endroits où les réglementations permettent de diminuer les impacts humains sur la biodiversité.

C’est-à-dire ?

Dans 95 % des zones protégées, il n’y a aucune différence de réglementation entre l’intérieur et l’extérieur de l’aire. Les activités qui peuvent avoir un impact sur la biodiversité, la pêche, l’extraction de minerai ou d’énergie ne sont pas réglementées.

Ces aires sont donc totalement inutiles ?

Dans certains endroits, elles n’existent pas vraiment : ce sont des aires maritimes de papier ! Mais dans la plupart des cas, elles ont des budgets, il y a des équipes qui font du suivi, de la sensibilisation et de la concertation avec les pêcheurs et les acteurs touristiques.

C’est du moyen long terme : l’objectif, c’est que les impacts n’augmentent pas dans le temps, que les gens ne pêchent pas plus – ou pas plus mal. C’est bien de diminuer les impacts futurs, mais il faut aussi réduire les impacts existants.

Quels sont les principaux impacts à déplorer ?

Ce sont essentiellement les engins traînants de la pêche, les chaluts, qui détruisent les habitats. Les fonds vaseux sont fortement touchés, par exemple.

Selon vous, faut-il limiter la pêche en mer Méditerranée ?

On a besoin de la pêche ! Mais en France, elle est plus mal gérée en Méditerranée qu’en Atlantique ou dans la Manche. Il y a très peu d’évaluations de stocks en mer Méditerranée, par exemple. Les aires marines protégées pourraient aider à éviter ces erreurs de gestion, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, car il y a trop peu d’aires marines qui sont vraiment protégées !

Y a-t-il tout de même de bons élèves ?

En France, on a de très bons exemples. La réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls est petite mais fonctionne très bien, avec une protection intégrale dans le cœur du parc. On constate des bénéfices écologiques et des bénéfices pour la pêche. Comme il n’y a plus de prélèvements, les poissons grandissent et se multiplient.

Au bout d’un moment, ils n’ont plus de place et s’exportent vers l’extérieur de la zone. Cela attire aussi des plongeurs, des touristes, et donc de forts bénéfices socio-économiques. L’autre bon exemple en Méditerranée française, c’est le Parc marin de la Côte Bleue (près de Marseille).

Quelles sont vos recommandations pour l’ensemble de la Méditerranée française ?

Il faut faire attention avec les cibles internationales. S’il n’y avait pas eu cet objectif de 10 % de surface protégée, beaucoup de pays n’auraient rien fait. Maintenant, il faut selon nous attacher à ces cibles des critères de protection, voire des critères d’efficacité.

On a aujourd’hui plus de 60 % d’aires protégées en Méditerranée française. On n’a pas besoin de plus de surface. Mais il faut mieux protéger ces aires-là, sans en créer de nouvelles ! On a de la marge…