Coronavirus : Le pétrole dévisse, mais est-ce une bonne nouvelle pour le climat ?

ENERGIE L’effondrement des cours du pétrole s’est poursuivi ce mardi, frappés de plein fouet par le coronavirus. De quoi affecter durablement l’industrie pétrolière mondiale ? Et est-ce une bonne nouvelle pour le climat ?

Fabrice Pouliquen

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Une usine de raffinage du pétrole à Houston, Texas, le 20 avril 2020.
Une usine de raffinage du pétrole à Houston, Texas, le 20 avril 2020. — Mark Felix / AFP
  • La pandémie de coronavirus n’épargne pas le marché de l’or noir, bien au contraire. Lundi, le prix du baril du WIT a plongé dans le négatif sur les contrats de mai, une situation inédite.
  • Les autres marchés pétroliers accusent le coup. La pandémie de coronavirus et les mesures de confinement associées ont entraîné une baisse de la demande de l’ordre de 30 %.
  • Reste à savoir comment le pétrole se remettra de cette crise inédite. Les prix, très bas actuellement, pourraient lui permettre de redémarrer d’autant plus vite lors de la reprise. Pas forcément une bonne nouvelle, donc, pour la transition énergétique.

L’effondrement du prix du baril du WTI (West Texas Intermediate), un type de pétrole américain côté à New York, a marqué les esprits lundi. Et pour cause, il a dégringolé dans le négatif, jusqu’à atteindre -37 dollars (-35 euros) sur certains contrats spécifiques. En clair, les investisseurs qui souhaitaient se débarrasser de leur baril de pétrole n’avaient d’autre choix que de mettre la main à la poche pour trouver preneur.

Impensable encore il y a quelques semaines. Jamais le baril de WTI n’était tombé en dessous de 10 dollars, et il s’échangeait encore à 60 dollars en début d’année. Entre-temps, le coronavirus est passé par là, entraînant un effondrement mondial de la demande de pétrole. Ce n’est pas seulement le WTI qui est touché, mais l’ensemble du marché mondial de l'or noir.

De quoi l'affecter durablement ? Et est-ce seulement une bonne nouvelle pour le climat ? Guy Maisonnier, économiste à l’Ifpen (Institut français du pétrole et des énergies nouvelles), et Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’université Paris-Dauphine, répondent à 20 Minutes.

Pourquoi ne faut-il pas surinterpréter l’importance de ce plongeon historique du WTI de lundi ?

Plus que l’effondrement de la demande mondiale de pétrole en ces temps de confinement, c’est surtout l’arrivée à échéance de contrats à terme qui explique l’effondrement du prix du baril de pétrole américain, lundi. Comme d’autres matières premières, le brut est un produit spéculatif coté sur un marché « à terme ». On se met d’accord sur un prix aujourd’hui pour une livraison à une date ultérieure. « Ces contrats à terme se négocient de mois en mois, explique Guy Maisonnier. Beaucoup de traders avaient leur contrat de mai qui arrivait à terme ce mardi, si bien qu’ils devaient déboucler leurs positons. » En clair : trouver un acheteur en mesure de prendre physiquement possession de la marchandise.

Quand l’acheteur se fait rare, l’alternative est de stocker ce pétrole. Or aux Etats-Unis, le stockage est limité et arrive d’ores et déjà à des niveaux élevés. « On parle de 70 % des capacités utilisés aujourd’hui, indique Guy Maisonnier. La pression est moins forte pour le brent, produit en mer du Nord, où l’on a encore de la disponibilité en termes de stockage. » D’ailleurs, le baril de brent, principale référence du marché mondial, même s’il dévisse lui aussi, résiste mieux que le WTI. Il était tombé ce mardi sous les 20 dollars, soit tout de même son plus bas niveau depuis décembre 2001.

A quel point l’industrie du pétrole est-elle touchée par la pandémie ?

Pour s’en rendre compte, « il suffit de comparer le prix actuel du pétrole sur ses principaux marchés – moins de 20 dollars donc pour le brent – à celui auquel il s’échangeait en début d’année, soit entre 50 et 70 dollars le baril, indique Philippe Chalmin. Grossièrement donc, le prix a été divisé par deux.».

Cette chute des prix est d’abord liée à l’effondrement de la demande provoquée par la pandémie mondiale de Covid-19 et des mesures de confinement associées. On ne prend plus nos voitures, les avions sont cloués au sol, l’économie est à l’arrêt… « Avant le confinement, nous consommions 100 millions de barils de brut par jour, rappelle Philippe Chalmin. Cette demande devrait chuter de 30 % en avril selon l’Agence internationale de l’énergie. »

Or, de l’autre côté du pipeline, les pays producteurs peinent justement à s’entendre pour réduire leurs productions. Après d’âpres discussions, les pays de l’Opep +*, qui regroupe les principaux producteurs de pétrole, se sont entendus sur une diminution de leur production. « Mais seulement de 10 millions de barils par jour et seulement à partir de mai », détaille Guy Maisonnier.

Insuffisant, donc, pour arriver à un équilibre entre l’offre et la demande. Et pas sûr que les pays pétroliers fournissent plus d’efforts. « Beaucoup dépendent de leurs exportations de pétrole et, même à 20 dollars le baril, continuent à produire pour maintenir leur économie, explique Philippe Chalmin. S’ajoutent aussi parfois des difficultés techniques qui font que réduire la production peut se révéler l’option la plus coûteuse. En Russie, sur certains gisements, fermer maintenant les vannes, c’est prendre le risque de se faire piéger par le gel et de ne plus pouvoir rouvrir avant longtemps. Ou alors à un coût exorbitant. »

La pandémie marquera-t-elle durablement l’industrie du pétrole ?

« En 2014 déjà, le marché pétrolier mondial avait connu une situation proche de celle que nous connaissons aujourd’hui, à savoir un excédent d’offre par rapport à la demande, rappelle Guy Maisonnier. Cela s’expliquait alors par le boom du pétrole de schiste américain. Il avait fallu trois années pour que cela se rééquilibre. »

Cela pourrait être tout aussi long ce coup-ci, d’autant que cette pandémie de coronavirus ajoute un risque supplémentaire pour le secteur pétrolier : celui que la demande de pétrole ne revienne pas de sitôt, voire jamais, aux 100 millions de barils par jour. « Le secteur aérien ne devrait pas revenir de sitôt à sa consommation d’avant crise, illustre Guy Maisonnier. Soit 8 millions de barils par jour. »

Mais difficile de faire des prédictions sur un marché de l’or noir où de nombreux paramètres entrent en jeu. Les regards seront notamment tournés sur l’industrie du pétrole et du gaz de schiste américain, qui reposait déjà, avant la crise, sur un modèle économique fragile. « On peut s’attendre à des faillites, au point que les Etats-Unis perdent leur place de premier producteur mondial d’hydrocarbures », reprend l’économiste de l’Ifpen. De quoi alors faire baisser la production mondiale ? « Oui, mais de l’autre côté, des pays aujourd’hui écartés du marché mondial – comme l’Iran, sous le coup d’un embargo – pourraient revenir », poursuit-il.

La pandémie devrait également impacter les capacités d’investissements des compagnies pétrolières. Dans la recherche de nouveaux gisements, par exemple. « Cela pourrait se traduire à moyen terme par une hausse des prix du pétrole, si jamais la demande repart à la hausse et que le secteur n’a pas fait les investissements pour y répondre », explique Guy Maisonnier.

Les difficultés du secteur pétrolier, une bonne nouvelle pour le climat ?

« Le confinement est une bonne nouvelle pour le climat, mais pas la baisse du prix des pétroles », corrige Philippe Chalmin.

Là encore, il faut se projeter dans l’après-confinement et dans la perspective de la relance de nos économies. Un prix historiquement bas du pétrole pourrait être de nature à ralentir la transition énergétique en impactant la compétitivité des énergies renouvelables. « Cela risque de remettre en cause le développement des biocarburants ou l’électrification de nos véhicules », précise Philippe Chalmin.

Guy Maisonnier nuance toutefois : « On est dans une situation inédite, les prix du pétrole ne resteront pas éternellement bas, estime-t-il. Et ils le resteront encore moins longtemps, avec la sortie de crise et la relance économique qui entrainera une relance de la demande de pétrole dans le monde ».

Tout dépendra aussi de la volonté des Etats à associer transition énergétique et relance économique dans leur plan de relance. En France, plusieurs ONG environnementales, dont Greenpeace France, Les Amis de la Terre ou Oxfam, s'en inquiètent. Samedi, peu après le vote sur le projet de loi de finances rectificative à l’Assemblée Nationale, elles dénonçaient « le refus du gouvernement et des députés de la majorité de conditionner l’aide financière, en cas de recapitalisation d’entreprises polluantes, à un changement en profondeur de leur modèle économique ». « Cela s’apparente à un chèque en blanc aux grands pollueurs des secteurs aérien, automobile et pétrolier », écrivent-elles.

*L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), emmenée par l’Arabie Saoudite, et ses alliés, Russie en tête

Et l’effondrement du prix du gaz naturel ?

Dans sa chute, le pétrole entraîne aussi son énergie jumelle, le gaz naturel, même si son prix est moins indexé aujourd’hui sur celui de l’or noir qu’il ne l’a été autrefois.

Là encore, la question se pose de savoir quel impact auront des prix durablement bas du gaz naturel sur la transition énergétique. L’Ifpen fait une réponse nuancée. D’un côté, la baisse des prix de cette énergie fossile, utilisée notamment pour produire du chauffage, pourrait faire de l’ombre à des solutions alternatives moins émettrices de gaz à effet de serre, comme le biogaz.

De l’autre, ces prix bas du gaz naturel pourraient accélérer la sortie du charbon, les centrales à gaz naturel remplaçant celles au charbon, plus émettrices de CO2. Une bonne nouvelle donc, cette fois-ci.