Tchernobyl : Les incendies sont maîtrisés… Et les impacts radiologiques ?

NUCLEAIRE Depuis le 3 avril, des incendies ravagent la région de Tchernobyl, sans épargner la zone d’exclusion autour de la centrale accidentée. Les feux sont aujourd’hui maîtrisés et les premières mesures de radioactivité dans l’air communiquées semblent rassurantes

Fabrice Pouliquen

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Cette photo prise le 10 avril 2020 montre un feu de forêt brûlant à Tchernobyl en Ukraine, non loin de la centrale nucléaire.
Cette photo prise le 10 avril 2020 montre un feu de forêt brûlant à Tchernobyl en Ukraine, non loin de la centrale nucléaire. — Volodymyr Shuvayev / AFP
  • Les images satellitaires de ce mercredi confirment les messages rassurants des autorités ukrainiennes de la veille : les incendies dans la région de Tchernobyl sont maîtrisés.
  • Ces feux, courants à cette période de l’année dans la région, ont cette fois-ci pénétré très loin dans la zone d’exclusion, ce périmètre établi dans un rayon de 30 km autour de l’ex-centrale nucléaire, l’une des zones les plus contaminées aujourd’hui encore.
  • Les premières mesures des impacts radiologiques de ces incendies, notamment à Kiev, à 100 km au sud, indiquent des concentrations de cesium 137 plus élevées que d’habitude, mais sans conséquence sanitaire pour autant, indique l’IRSN.

C’est une inquiétude dont on se serait bien passé en pleine pandémie de coronavirus. Depuis le 3 avril, la forêt brûle à Tchernobyl et ses environs. Rien d’anormal dans cette région de terres agricoles et de grandes forêts, où des incendies se déclarent chaque année en ce début printemps. Mais cette fois-ci, les flammes ont pénétré très loin dans la zone d’exclusion. Il s’agit du pire incendie jamais observé dans ce territoire qui entoure l’ex-centrale nucléaire dans un rayon de 30 kilomètres, selon Greenpeace Russie, contactée par 20 Minutes.

Le principal feu s’est déclenché le 3 avril à cinquante kilomètres à l’ouest de la centrale. Entretenu par le vent et une sécheresse inhabituelle, il a ravagé en dix jours 35.700 hectares, toujours selon Greenpeace Russie.

Jusqu’à lécher le réacteur accidenté

Un deuxième feu inquiétait plus encore l’ONG. D’une ampleur moindre – il a détruit 13.000 hectares, celui-ci s’est déclaré le mercredi 8 avril à cinq kilomètres seulement de la centrale. Les flammes ont enjambé la rivière Pripiat, malgré ses 200 mètres de large, et se sont approchées jusqu’à 1,5 km de l’arche recouvrant le réacteur ayant explosé lors de l’accident en avril 1986.

La pluie est tombée à pic mardi, apportant une aide précieuse aux 400 secouristes et pompiers qui bataillaient contre les flammes. Dans la matinée, le service pour les situations d’urgence assurait ainsi qu’il n’y avait plus de « feu ouvert » mais seulement des « foyers isolés » et des « feux couvants ». Ce même mardi, en fin de journée, les autorités ukrainiennes déclaraient que les feux étaient sous contrôle. Une affirmation que confirment les images satellitaires de ce mercredi, disent tant l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) que Greenpeace Russie. « Il n’y a plus qu’un seul point thermique visible depuis l’espace sur la zone brûlée par le premier incendie [loin de la zone d’exclusion] et plus aucun en ce qui concerne le deuxième feu, détaille l’ONG. Compte tenu des prévisions météorologiques (froid, brume, pluies), nous pouvons dire que le danger semble être écarté. »

Les feux maîtrisés… Mais quel impact radiologique ?

Mais si les incendies semblent désormais maîtrisés, il reste encore à déterminer avec précision leurs impacts radiologiques. Comme l’eau, le feu peut être un des éléments qui concourent à relâcher de la radioactivité dans l’environnement. La menace vient notamment de la végétation. « Aux alentours de la centrale, la forêt a fini par reprendre le dessus, rappelle François Besnus, directeur de l’environnement à l’IRSN. En poussant, les arbres ont remobilisé une partie des éléments radioactifs qui restaient présents au sol. Ainsi, les bois et la canopée se recontaminent en éléments radioactifs, même si c’est beaucoup moins intensément que lors de l’accident de 1986. » Or, avec les incendies de ces derniers jours, les radionucléides ont été pour partie libérés dans les fumées, puis transportés au gré des vents, bien au-delà de l’Ukraine.

Des premières mesures, à Kiev, à 100 km au sud de la centrale, ont cherché à évaluer cette pollution atmosphérique en se concentrant sur la présence dans l’air de césium 137, « un radionucléide très volatile et que l’on retrouve nettement en abondance par rapport aux autres, précise François Besnus. Autrement dit, si on ne mesure que de faibles quantités de césium 137 dans l’air, c’est que les autres radionucléides sont moins présents encore, voire inexistants. »

L’IRSN a pu elle-même faire des mesures sur place, via la balise Téléray installée à l’ambassade de France dans la capitale ukrainienne. « Elle n’a pas détecté d’élévation anormale de la radioactivité ces derniers jours », déclarait l’institut de radioprotection le 7 avril, soit quelques jours après le début des incendies.

Bien plus de césium 137 dans l’air de Kiev, mais « sans conséquences sanitaires »

Mais cette balise n’est en capacité de détecter que des accidents radiologiques importants. Pour des analyses plus fines, il faut en passer par des mesures à partir de prélèvement d’aérosols (particules ou poussières en suspension dans l’air) sur filtres. Ce qu’ont fait plusieurs organismes scientifiques ukrainiens. A Kiev, les activités volumiques les plus élevées en cesium-137 ont été enregistrées pour la période du 9 au 11 avril. Ces valeurs sont significativement plus élevées que celles habituellement mesurées en césium 137 dans l’air à Kiev. « Une augmentation ponctuelle de plus de 700 fois de la concentration en césium 137 dans l’air de la ville », indique la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), sur son blog hébergé sur Mediapart. Ces mesures « attestent du passage de masses d’air marquées par la radioactivité, mais elles restent cependant modérées et sans conséquence sanitaire », précise l’IRSN.

Le pire évité…

Ces premiers résultats tendraient à montrer qu’on a échappé au pire. Car la menace « incendie » ne se limite pas aux arbres dans la zone d’exclusion. Elle compte aussi, toujours, plusieurs installations de stockage et des dépôts de déchets radioactifs, certains situés dans des secteurs a priori affectés par les incendies. Ont-elles, elles aussi, relargué des éléments radioactifs dans l’atmosphère ? François Besnus relativise ce risque. « Si ces installations sont pour la plupart anciennes et ont été créées dans l’urgence, on parle tout de même soit de déchets radioactifs enterrés dans de grosses casemates en béton, soit des déchets radioactifs enterrés dans le sol, décrit-il. Il y a alors relativement peu de chances que les flammes aient pu atteindre les éléments radioactifs que contiennent ces installations et les remobiliser. Si cela avait été le cas, les niveaux de radioactivité détectés par les Ukrainiens auraient été bien plus importants. »

La même question se pose pour l’arche recouvrant le réacteur ayant explosé en avril 1986. Autrement dit, le cœur de la zone d’exclusion, approché de très près par les incendies de ces derniers jours. Ce dôme métallique, de 25.000 tonnes et installé en 2016, recouvre le sarcophage en béton entourant le réacteur accidenté, indique le journal en ligne Reporterre. Là encore, l’IRSN se veut rassurant. « Ces structures sont robustes, notamment contre les incendies, explique François Besnus. Il faudrait vraiment que ce dôme et ce sarcophage soient plongés dans des flammes extrêmement intenses pour que ça commence à poser des problèmes, Or, la zone alentour est défrichée, ce qui limite là encore le risque incendie. »

… Mais de justesse ?

La Criiad est nettement moins rassurée. « Les textes mettaient en avant sa capacité [du dôme] à résister à des températures allant de -43° à +45°, c’est complètement dérisoire en regard des températures associées à des flammes », écrit l’association, toujours sur son blog, avant de renvoyer vers un article du New York Times du 11 avril. Kateryna Pavlova, chef par intérim de l’agence gouvernementale qui administre la zone d’exclusion, y raconte que « les équipes ont travaillé toute la nuit à creuser des pare-feu autour de l’installation nucléaire pour la protéger du feu. » Guère rassurant.

Des mesures de radioactivités en cours sur le sol français

L’IRSN entend compléter les mesures radiologiques faites en Ukraine après les incendies qui ont touché la zone d’exclusion de Tchernobyl. Cette fois-ci non pas à Kiev, mais en France, à partir des stations de prélèvement d’aérosols de son réseau Opera-Air. « Les analyses sont en cours, indique François Besnus. Elles sont un peu ralenties par le confinement, mais nous devrions avoir des résultats d’ici la fin de la semaine prochaine. »

Les simulations de l’IRSN indiquent que les masses d’air provenant de la zone des incendies qui se sont produits les 5 et 6 avril ont pu atteindre la France dans la soirée du 7 avril. « Au 14 avril, ces masses d’air recouvraient encore la moitié du territoire », indique l’institut qui précise toutefois que les niveaux de radioactivité attendus en France sont extrêmement faibles. Les rejets survenus entre le 9 et le 11 avril sont plus significatifs, d’après la modélisation. Mais les conditions météorologiques qui ont prévalu jusqu’au 14 avril ont favorisé le transport des masses d’air provenant de la zone de ces rejets vers la Biélorussie, le sud de l’Ukraine, l’est de la Roumanie et de la Bulgarie. Elles ne sont pas parvenues jusqu’en France à ce jour.