Coronavirus : Une « claque pédagogique » pour nous faire réfléchir à notre autonomie alimentaire ?

ALIMENTATION C’est l’une des questions à laquelle l’épidémie de coronavirus nous confronte de plein fouet : celle de la sécurité de nos approvisionnements alimentaires. Depuis plusieurs années, le locavore Stéphane Linou tente d’alerter sur le sujet

Fabrice Pouliquen

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Sur le marché de Rodez, le le 16 mars 2011. (Photo illustration)
Sur le marché de Rodez, le le 16 mars 2011. (Photo illustration) — PASCAL PAVANI / AFP
  • L’épidémie de coronavirus n’est pas sans poser plusieurs questions sur le bon fonctionnement de notre chaîne alimentaire. Notamment sur les transports, maillon essentiel dans nos systèmes mondialisés.
  • Pionnier du mouvement locavore en France, l’Occitan Stéphane Linou espère bien que cette crise sanitaire fasse au moins l’effet d’une « claque pédagogique », incitant à se pencher enfin sur la sécurité de nos approvisionnements alimentaires.
  • L’idée n’est pas tant de viser le 100 % d’autonomie alimentaire, disent la sociologue Yuna Chiffouleau et le géographe Pierre Janin. Mais d’au moins prendre conscience des risques de nos systèmes alimentaires et de les minimiser le plus possible.

 

« Déléguer notre alimentation est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. » Il y a un passage de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron du 12 mars qui n’a pas échappé à Stéphane Linou. « On m’a demandé si c’était moi qui avais écrit cette partie du discours », sourit cet ancien conseiller général de l’Aude, aujourd’hui conseiller en développement local.

C’est qu’il martèle ce message depuis de longues années maintenant. « En 2008, déjà, j’avais fait le pari de me nourrir qu’avec des produits locaux issus d’un rayon de 150 km autour de Castelnaudary (Aude), pour montrer les faiblesses de nos approvisionnements alimentaires », raconte Stéphane Linou, présenté du coup comme un pionnier du mouvement locavore en France. En juin dernier, il publiait également Résilience alimentaire et sécurité nationale [TheBookEdition], enquête sur laquelle s’appuiera la sénatrice de la Haute-Garonne Françoise Laborde pour déposer une proposition de résolution au Sénat, en décembre dernier.

Le texte visait à alerter l’exécutif sur la nécessité de reprendre en main notre sécurité alimentaire. Il sera rejeté à quelques voix près. Le résultat serait sans doute toute autre aujourd’hui, estime Stéphane Linou, qui voit dans la propagation du coronavirus « l’une de ces claques pédagogiques dont on a parfois besoin pour prendre conscience des choses ».

Le transport, talon d’Achille d’un système mondialisé

Car l’épidémie n’est pas sans soulever quelques inquiétudes sur notre système d’approvisionnement alimentaire. Jeudi soir, tout en écartant le risque de pénuries dans les rayons, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, identifiait tout de même des tensions sur deux points précis : « les salariés dans la grande distribution et chez les transporteurs », la crainte étant celle d’un fort absentéisme dans ces deux secteurs. Stéphane Linou, tout comme Pierre Janin, géographe de l' Institut de recherche et du développement (IRD), insistent sur le deuxième, celui de la logistique, « LE point de vulnérabilité dans notre système alimentaire actuel ».

Ce système ? « Celui d’un marché ouvert, globalisé et mondialisé vers laquelle la France, comme de nombreux autres pays, s’est peu à peu tournée, décrit Pierre Janin. Progressivement, au fil des réformes agricoles et des évolutions économiques, s’est imposé le principe qu’il n’était pas forcément nécessaire de produire à proximité de chez soi pour avoir accès, à moindre coût, à des produits alimentaires. »

D’où cette importance de la logistique. « Elle est d’autant plus grande que ce trafic international fonctionne à flux tendus – stocker coûtant cher – et orchestre des flux de marchandises complexes et peu transparents, complète Yuna Chiffoleau, sociologue à l’ Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) , où elle travaille en particulier sur les circuits courts. Certaines denrées peuvent être d’ailleurs produites en France, exportées à l’étranger pour être transformées, puis réimportées sur le territoire afin d’y être consommées. »

« Reprendre conscience que les risques existent »

Dans ce contexte, difficile de déterminer l’autosuffisance alimentaire de la France. « A l’échelle du pays, nous produisons plus de calories que nous en consommons, commence Stéphane Linou. Mais, ce chiffre est trompeur. Notre régime alimentaire est déjà bien plus varié que notre production de denrées ». « Plus de la moitié de notre consommation de fruits et légumes est importée », déplorait par exemple Daniel Sauvaitre, secrétaire général de l’Interprofession française des fruits et légumes (Interfel) en mars 2019, au micro d’Europe 1.

Ensuite, l’autosuffisante alimentaire s’apprécie non pas à l’échelle d’un pays, mais de ses territoires, rappelle Stéphane Linou. « Or, les situations sont très contrastées d’un territoire à l’autre, indique-t-il. Le degré d’autonomie alimentaire des 100 premières aires urbaines françaises n’est que de 2 %*, par exemple. » Autrement dit, 98 % du contenu des aliments qui y sont consommés sont importés.

Une situation inconfortable ? Une crise sanitaire comme celle que nous vivons avec le coronavirus montre que ça peut l’être. « Mais un conflit social, une catastrophe naturelle, une flambée des cours du pétrole peuvent tout autant fragiliser nos approvisionnements alimentaires », liste Yuna Chiffoleau. « Pendant longtemps, on s’est sans doute trop reposé sur l’idée que nous allons vers un futur sécurisé, complète Pierre Janin. On découvre aujourd’hui – et encore un peu plus avec le Covid-19 – que ces risques systémiques pesant sur la sécurité alimentaire sont inhérents à la vie en société. Et qu’il faut les gérer. »

« Ne pas viser le 100 % d’autonomie »

Des Etats ont déjà engagé cette réflexion. Le géographe cite plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest après la crise économique de 2008, et des difficultés rencontrées sur les importations de riz depuis l’Asie. « Ils ont relancé une culture locale de riz, une denrée cruciale pour leur sécurité alimentaire », explique-t-il. « Cette crise sanitaire du Covid-19 pourrait pousser, en France, à cette même reprise en main de nos approvisionnements », espère Stéphane Linou.

L’enjeu n’est pas de viser le 100 % d’autonomie alimentaire, « impossible de toute façon », balaient tant Yuno Chiffoleau que Pierre Janin. « Il est bien plus important de prendre conscience de nos dépendances dans nos approvisionnements et de les transformer en interdépendances, glisse la sociologue. Cela nécessite de relocaliser certaines productions stratégiques, quand c’est possible. Il s’agit aussi de nouer des partenariats entre territoires français et/ou européens autour de contrats d’approvisionnements, qui ne reposeraient pas seulement sur une logique de marché. »

C’est tout le concept de la résilience alimentaire – l’aptitude à résister aux chocs et aux perturbations – que prêche Stéphane Linou. Depuis 2014 et la loi d’avenir pour l’agriculture et l’alimentation, un outil peut aider les territoires à tendre vers ce but. « C’est le Projet alimentaire territorial (PAT), explique le conseiller en développement local. Mais peu de collectivités s’en sont saisies, et celles qui l’ont fait étaient plus dans l’optique de relancer l’emploi local que d’assurer une sécurité alimentaire. »

Un groupe de travail sitôt l’épidémie passée ?

L’Occitan aimerait rendre l’élaboration de ces PAT obligatoire pour chacun des onze bassins hydrographiques français (Seine-Normandie, Loire-Bretagne, Adour-Garonne…). « Ce document devrait même être la clé de voûte de l’aménagement, ensuite, des territoires », ajoute-t-il.

C’est l’une des mesures que Stéphane Linou aimerait mettre sur la table sitôt l’épidémie de coronavirus derrière nous. Toujours avec la sénatrice Françoise Laborde, il compte demander au gouvernement de lancer au plus vite un groupe de travail sur le sujet. Stéphane Linou a une batterie de propositions en tête. « Celle, par exemple, de reconnaître la production agricole nourricière nationale comme secteur d’activité d’importance vitale, dans la future loi de programmation militaire​. Celle, aussi, de mieux protéger les terres nourricières de l’artificialisation des sols. Celle, encore, de sensibiliser et de préparer les populations aux risques de pénuries alimentaires. » Là encore, l’épidémie de coronavirus et les récentes ruées dans les supermarchés ont montré que nous n’étions pas au point.

* Chiffre tiré d'une étude de 2017 menée par le cabinet Utopies.

Comment mangez-vous au temps du coronavirus ?

L’épidémie de coronavirus comme cas d’étude sur la résilience de nos systèmes alimentaires… L’économiste Gilles Maréchal (directeur du cabinet Terre Alim), et la sociologue Catherine Darrot, tous deux du laboratoire « Espaces et société » du CNRS, viennent en tout cas de lancer un questionnaire en ligne destiné à nourrir de futures études. « Cette enquête est à voir comme un grand retour d’expérience sur la façon dont on mange au temps du coronavirus et dont on organise l’approvisionnement alimentaire », précise Gilles Maréchal, qui veut ratisser très large. « Nous cherchons à voir comment les gens s’approvisionnent malgré les mesures de confinement et voir aussi quelle place prend l’alimentation quand on est bloqué chez soi, reprend-il. Nous recherchons aussi les retours d’expérience des professionnels (agriculteurs, logisticiens) et des collectivités locales sur les initiatives mises en place pour assurer les approvisionnements. »

Gilles Maréchal et Catherine Darrot ont déjà recueilli une centaine de réponses. Ils entendent faire une première synthèse « à chaud » dès la semaine prochaine, « pour montrer ce qu’il est possible de faire en ces temps d’épidémie », précise Gilles Maréchal. Puis viendra le temps d’une analyse scientifique de cette matière collectée, « avec l’optique, cette fois-ci, de dégager des pistes de réflexion pour mieux se préparer à des crises futures, poursuit Gilles Maréchal. Climatique par exemple. »