Fukushima : Neuf ans après la catastrophe nucléaire, où en est le chantier de décontamination ?

NUCLÉAIRE Extraction des combustibles, gestion des eaux contaminées, retour des populations évacuées… Où en est-on à Fukushima, au Japon, neuf ans après la catastrophe nucléaire ?

Fabrice Pouliquen

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Cette photo prise le 3 février 2020 montre le bâtiment de trois réacteurs et les réservoirs de stockage pour l'eau contaminée de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi de Tokyo Electric Power Company (TEPCO) à Okuma, préfecture de Fukushima.
Cette photo prise le 3 février 2020 montre le bâtiment de trois réacteurs et les réservoirs de stockage pour l'eau contaminée de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi de Tokyo Electric Power Company (TEPCO) à Okuma, préfecture de Fukushima. — Kazuhiro NOGI / AFP
  • Il y a neuf ans jour pour jour, un tremblement de terre et un tsunami engendrait la plus grave catastrophe nucléaire du XXIe siècle à la centrale de Fukushima, au Japon.
  • Les travaux de décontamination sont loin encore d’être finis. L’extraction des combustibles qui gisent au fond des réacteurs 1, 2 et 3 n’a pas encore commencé et Tepco, qui exploitait la centrale, prévoit d’en voir le bout entre 2040 et 2050… Au mieux.
  • Autre casse-tête : la gestion des eaux contaminées, notamment celles envoyées en permanence dans les installations pour refroidir le cœur des réacteurs endommagés. Elles sont ensuite stockées dans des cuves, qui devraient arriver à saturation en 2022.

 

Le 11 mars 2011, un séisme de force 9 sur l’échelle de Richter, suivi d’un gigantesque tsunami, engendrait un accident nucléaire à la centrale de Fukushima Daiichi au Japon. De niveau 7 sur l’ échelle internationale des événements nucléaires. Le plus élevé.

Neuf ans plus tard, le chantier de décontamination est toujours en cours et fait travailler quotidiennement entre 4.000 et 5.000 personnes, en majorité des sous-traitants de Tepco,qui exploitait la centrale. Et pour de longues années encore, au regard des défis encore à relever. Quels sont-ils ?

L’extraction des combustibles des « piscines »…

La centrale était composée de 6 réacteurs. Ceux de 1 à 4 ont été les plus abîmés lors de l’accident, les réacteurs 1, 2 et 3 ayant même été ravagés par des explosions d’hydrogènes entre le 12 et le 15 mars 2011. Vus de loin, du haut d’un talus, les bâtiments de ces quatre réacteurs semblent à peu près reconstitués, constatent des journalistes de l’AFP qui ont pu passer plusieurs heures, début février, dans l’enceinte de la centrale. Mais, de près, ils sont encore en bien piteux état : on trouve des monceaux de détritus ici et là, des pans de murs éventrés.

Surtout, Il y a encore du combustible à extraire sur le site de la centrale. Le travail a déjà commencé dans les piscines des réacteurs, là où est entreposé le combustible usagé qui a servi à la production d’énergie. Pour la piscine du réacteur 4, la plus chargée en combustibles, cette tâche est même achevée depuis décembre 2014, précise l’ Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Pour celle du réacteur 3, elle vient de commencer. Et pour celles des réacteurs 1 et 2, la reprise du combustible est annoncée vers 2023.

… Et dans les réacteurs 1 à 3

Plus compliqué encore est le retrait du combustible fondu qui gît au fond des réacteurs 1, 2 et 3, soufflés par des explosions. Seuls des robots ont été envoyés en repérage, en janvier 2018 et en février 2019. L’extraction de ce combustible fondu devrait être testée en grandeur nature à compter de 2021. Tepco annonce qu’on n’en verra pas le bout avant 2040-2050. Au mieux.

Le problème de l’eau s’infiltrant dans les sous-sols

« C’est l’autre enjeu majeur auquel doit faire face Tepco », glisse Thierry Charles, directeur général adjoint de l’IRSN. Cette eau provient en partie des pluies et nappes souterraines qui s’engouffre dans les installations et se retrouve ainsi contaminée. Longtemps un souci majeur, ce problème a désormais été atténué, en partie grâce à la construction d’un mur d’enceinte souterrain, en gelant le sol sur une épaisseur de plus d’un mètre et une profondeur de trente mètres.

En revanche, Tepco continue d’envoyer en permanence de l’eau douce dans les cuves pour maintenir à une température très basse les cœurs des réacteurs dégradés. « Comme ces cuves ne sont plus étanches depuis l’accident, cette eau coule dans le fond des bâtiments, où elle se mêle à des eaux extrêmement radioactives qui stagnent là depuis neuf ans », expose Thierry Charles.

Il faut alors récupérer cette eau. Elle passe dans un dispositif de filtrage, l’ALPS, qui permet d’en réduire le niveau de radioactivité en retirant la majorité d’une soixantaine de radionucléides. « Ensuite, une partie de cette eau est renvoyée une nouvelle fois dans les cuves, pour continuer donc à refroidir les réacteurs. L’autre est stockée dans des cuves », explique le directeur adjoint de l’IRSN.

Selon Tepco, le débit d’eau s’infiltrant dans les sous-sols des bâtiments a diminué à moins de 170 m³ par jour, contre 450 m³ dans les premiers temps qui ont suivi l’accident. « L’exploitant espère ramener ce débit à moins de 100 m³ par jour en 2025 », précise Thierry Charles. De quoi donc réduire les besoins d’entreposage journalier supplémentaire d’eau sur le site, mais sans les ramener toutefois à zéro.

La gestion compliquée de l’eau contaminée

C’est un autre casse-tête alors pour Tepco, les cuves n’ayant pas une capacité de stockage infinie. « Il y en a un millier sur le site où sont entreposés aujourd’hui 1,2 million m³ d’eau contaminée, indique Thierry Charles. Elles devraient arriver à saturation à l’été 2022. On approchera alors du 1,3 million de m³ d’eau stockées. »

Comment alors gérer dans le temps cette eau contaminée ? Les organisations écologistes comme Greenpeace insistent pour qu’elle soit stockée à long terme et qu’on développe des modalités de filtrage plus performantes. Cette option n’a pas été retenue par la task force mise en place par Tepco et le gouvernement. « Deux solutions sont aujourd’hui sur la table, rappelle Thierry Charles. L’une consiste à transformer cette eau en vapeur, qui serait évacuée par une cheminée dans l’atmosphère. L’autre consisterait à rejeter les eaux contaminées dans l’océan Pacifique – la centrale est en bord de mer –, qui a l’avantage d’avoir une très grande capacité de dilution. Quel que soit le processus choisi, ces rejets devront bien entendu se faire de manière contrôlée, de la même manière que toute installation nucléaire a, en fonctionnement normal, des autorisations de rejet qu’elle ne doit pas dépasser. »

Techniquement, les deux solutions sont « tout à fait faisables », indique Thierry Charles. Se pose, en revanche, la question de leur acceptabilité sociétale. Les pêcheurs locaux sont vent debout contre la solution des rejets en mer, privilégiée aujourd’hui et qui a été approuvée par l ’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique).

Quid des territoires évacués ?

Après la catastrophe nucléaire, environ 95.000 personnes* ont été évacuées de la « zone de décontamination spéciale » (SDA), un périmètre initialement de 1.150 km² établi autour de la centrale (8,3 % de la superficie de la préfecture de Fukushima). Cette SDA était elle-même découpée en trois zones (1,2 et 3) en fonction des doses de radiation estimées.

Les opérations de décontamination se sont achevées en mars 2017 dans les zones 1 et 2, indique l’IRSN. Dans ces deux zones, les ordres d’évacuation ont été progressivement levés entre 2014 et 2017. Il reste 336 km² encore inhabitables dans la zone 3, à peu près la même superficie que la Seine-Saint-Denis, compare France Info. Les autorités japonaises continuent de nettoyer les villes par petites touches. Les ordres d’évacuation viennent ainsi d’être levés dans trois communes de cette zone 3 : Futuba, le 4 mars, Okuma, le 5 mars, et Tomioka le 10 mars. Mais les candidats au retour sont peu nombreux. « Sur l’ensemble de la SDA, le taux de retour des habitants, neuf ans après l’accident, est de l’ordre de 20 % », indique l’IRSN.

* Dans le même temps, près de 65.000 personnes habitant hors cette SDA sont parties volontairement, soit ailleurs dans la préfecture de Fukushima, soit dans une autre préfecture.