« Je n’aspire qu’à retrouver une vie normale », dit Paul François, l’agriculteur en guerre contre Monsanto

INTERVIEW Le réalisateur Eric Guéret s’est replongé dans le quotidien de Paul François, agriculteur intoxiqué en 2004 au Lasso, un herbicide de Monsanto. Le documentaire est diffusé ce jeudi soir sur France 3. A cette occasion, Paul François répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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L'agriculteur Paul François, à Paris le 30 janvier 2019.
L'agriculteur Paul François, à Paris le 30 janvier 2019. — LEWIS JOLY/JDD/SIPA
  • France 3 diffuse ce jeudi soir La vie est dans le pré, nouveau documentaire d’Eric Guéret, dont 20 Minutes est partenaire.
  • Huit ans après La mort est dans le pré, le réalisateur s’est replongé dans le quotidien de Paul François, céréalier charentais intoxiqué en avril 2004 au Lasso, un herbicide de Monsanto, et qui bataille depuis contre la firme de l’agrochimie.
  • Le documentaire aborde autant ce combat judiciaire que le choix de Paul François de convertir les 240 hectares de son exploitation au bio. Le symbole d’un renouveau ? L’agriculteur répond à 20 Minutes.

Dans La mort est dans le pré, sorti en 2012, le réalisateur Eric Guéret partait à la rencontre des agriculteurs victimes des pesticides. Parmi eux, déjà, Paul François, intoxiqué en avril 2004 au Lasso, un herbicide de Monsanto, aujourd’hui interdit en France.

Depuis, le céréalier charentais a plusieurs fois fait la une des journaux en glanant trois victoires judiciaires contre le géant de l’agrochimie. La dernière, le 11 avril 2019. Caméra au poing, Eric Guéret s’est immergé à nouveau dans la vie de l’agriculteur pour un documentaire poignant, dont 20 Minutes est partenaire, diffusé ce jeudi en deuxième partie de soirée (22h57) sur France 3. Ce coup-ci, ça s’appelle La vie est dans le pré.

Est-ce à dire que Paul François a retrouvé la tranquillité ? Pas sûr. L’agriculteur répond aux questions de 20 Minutes.

Vous deviez être à Paris ces jours-ci, pour accompagner la sortie du documentaire. Vous avez finalement été cloué au lit par une crise migraineuse. Est-ce typique des maux dont vous souffrez depuis avril 2004 ?

Tout à fait. Je souffre régulièrement d’encéphalites. Les crises les plus violentes me clouent au lit pendant 48 heures. Deux jours et demi même pour celle qui vient de me terrasser. A leur paroxysme, je n’arrive même plus à communiquer et je peine à me servir de mon bras gauche. Je dois en passer par des injections de dérivés de morphines pour atténuer la douleur.

On n’a pas réussi à le prouver, mais j’estime aussi que mes défenses immunitaires sont perturbées depuis mon intoxication. Je fais des infections à répétition, ce qui n’était pas le cas avant. En 2017, j’avais été opéré d’une tumeur à la thyroïde, j’avais fait cinq septicémies derrière.

Que s’est-il passé ce 27 avril 2004 ?

Ce jour-là, je devais épandre des pesticides sur mes cultures. Le matin, j’avais désherbé avec du Lasso et le soir, je devais passer un insecticide sur mes champs de colza. Entre les deux épandages, j’ai voulu vérifier que le nettoyage automatique des cuves de mon pulvérisateur avait bien marché et qu’elles étaient propres. Dans l’une d’elles, il restait un fond de Lasso. Or, ce que je ne savais pas, c’est que mélangé à l’eau et exposé au soleil, un des composants du Lasso – à savoir du monochlorobenzene - devenait un gaz très toxique. Sur l’étiquette du produit, il était pourtant bien précisé que l’utilisation du Lasso ne nécessitait pas de protections particulières. J’ai perdu connaissance et suis resté ensuite hospitalisé plus de 200 jours.

Le 11 avril dernier, vous annonciez un troisième procès gagnés contre Monsanto. Finalement, ce combat judiciaire n’est pas encore terminé…

Nous avons d’abord attaqué Monsanto pour ne pas avoir mis sur l’étiquetage et/ou l’emballage du produit apposé une mention sur la dangerosité spécifique des travaux dans les cuves et réservoirs. Sur ce motif, nous avions gagné en première instance en 2012, devant le tribunal de grande instance de Lyon. La cour d’appel avait confirmé cette décision en 2015. Monsanto a fait un pourvoi en cassation en 2017. Or, la cour de cassation a estimé que le fondement retenu – défaut d’information sur l’étiquetage – n’était pas le bon, mais qu’il s’agissait bien plus d’une commercialisation d’un produit défectueux. Elle a alors demandé à la cour d’appel de statuer sur ce nouveau fondement. En avril dernier, cette dernière a de nouveau condamné Monsanto. C’était notre troisième victoire. Mais en juillet, le groupe Bayer [propriétaire de Monsanto depuis l’été 2018] a annoncé se pourvoir, à nouveau, en cassation. Nous avons déposé nos écritures en décembre. Nous attendons une réponse de la justice dans les semaines qui viennent…

En quoi ce combat judiciaire fera date ?

D’une certaine façon, il a déjà apporté beaucoup dans la lutte contre les pesticides. En août 2018, la condamnation aux Etats-Unis de Monsanto à verser 289 millions de dollars au jardinier Dewayne Johnson [malade d’un cancer qu’il attribue à son exposition à des herbicides à base de glyphosate, dont le Roundup Pro] avait fait grand bruit. Depuis, Monsanto a été condamné à indemniser deux autres familles américaines. Pour ces trois affaires, qui sont en procédure d’appel, les avocats des plaignants se sont inspirés de notre première victoire de 2012, en attaquant Monsanto pour défaut d’informations sur l’étiquette. Bayer doit aujourd’hui faire face à des milliers de plaintes aux Etats-Unis liées au glyphosate [42.700, recensait Bayer en octobre dernier].

Par ailleurs, si la cour de cassation confirme la décision de la cour d’appel, cela pourrait inspirer d’autres avocats dans les pays où le Lasso est toujours autorisé. En Chine et au Japon, par exemple, où il est utilisé dans la riziculture.

Il vous tarde, aujourd’hui, de tourner la page Monsanto ?

Je suis fatigué, oui. Il y a ce long combat judiciaire harassant, mes problèmes de santé. J’ai récemment aussi perdu ma femme et je me retrouve, aujourd’hui, au milieu d’une nouvelle affaire judiciaire invraisemblable [Paul François a été mis en examen pour recel de biens provenant d’abus de confiance. Il est soupçonné d’avoir bénéficié de « plusieurs centaines de milliers d’euros » qu’une notaire aurait détournés de sa clientèle]. Je vais prouver que je n’étais pas au courant de l’origine frauduleuse de ces fonds. Quoi qu’il en soit, ça fait beaucoup. Je n’aspire qu’à retrouver une vie normale. A 56 ans, je songe même à stopper ma ferme et me reposer, tout simplement.

Dans « La vie est dans le pré », vous expliquez aussi avoir l’impression d’être un paria aux yeux de collègues agriculteurs…

Pas aux yeux de tous, mais d’une grande partie. C’est dur à vivre. Pour ceux qui ne m'aiment pas, il n’y aurait pas d’autres choix que d’utiliser ces pesticides. Les remettre en cause ne ferait qu'effrayer les consommateurs. A les écouter, ces produits ne seraient d’ailleurs pas si dangereux. Et s'il y a des victimes, ce sont les plus faibles, ceux qui n’ont pas fait attention. En clair, ils préfèrent le déni, notamment parce que changer ses pratiques agricoles est compliqué. C’est tout le problème : l’agriculture au glyphosate est une agriculture très simple, qui ne coûte pas cher.

Combien d’agriculteurs, en France, ont été victimes des produits phytosanitaires ?

La question est complexe. En janvier 2018, un rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales)* avait tenté d’estimer ce nombre dans le cadre de la création d’un fonds d’aide aux victimes de produits phytopharmaceutiques. Ce rapport avait estimé à plusieurs milliers [10.000 précisément] le nombre de victimes potentielles, au sein de la population agricole, pour lesquelles il y a une présomption forte de causalité entre la maladie et l’exposition aux produits phytopharmaceutiques. Mais cette estimation ne porte que sur deux pathologies : la maladie de Parkinson et les hémopathies malignes [des cancers du sang].

Il y a sûrement d’autres pathologies liées à l’exposition aux pesticides qui affecteraient davantage les agriculteurs que d’autres catégories de population. Les chercheurs qui collaborent à l’étude Agrican (lancée en 2005 par la MSA) travaillent justement sur ce sujet. L’un de ces scientifiques que nous rencontrons dans le documentaire évoque par exemple le cancer de la prostate.

Dans « La vie est dans le pré », Eric Guéret se focalise autant sur votre combat contre Monsanto que sur le passage de votre exploitation au bio. Cette conversion est-elle une renaissance ?

Je l’ai entamée en 2015. Une partie des 240 hectares de mon exploitation est déjà validée en bio. La deuxième partie (135 hectares) le sera en mai prochain. C’est un gros défi, surtout à 56 ans. Cette phase de conversion est délicate, car l’on doit déjà se passer de la chimie sans pour autant pouvoir vendre ses produits sous le label bio. Je ne le regrette à aucun moment. Maintenant que cette transition se termine, je m’attends désormais à mieux gagner ma vie que lorsque j’étais dans l’agriculture conventionnelle. Tout n’est pas simple, l’agriculture biologique demande beaucoup de technicité. Pour autant, je me sens aujourd’hui moins stressé, mieux dans ma peau de paysan. Comme je le dis dans le documentaire : je préfère faire des contrats de travail [il emploie des saisonniers, notamment pour faire du désherbage] plutôt que des bons de commande de produits chimiques.

Nicolas Hulot balance pas mal dans « La vie est dans le pré »

C’est une séquence qui ne devrait pas passer inaperçue dans La vie et dans le pré, le documentaire que diffuse ce jeudi soir France 3. Le réalisateur Eric Guéret filme la visite de Nicolas Hulot et son épouse sur les terres de l’agriculteur Paul François, en guerre de Monsanto. Et l’ex-ministre de la Transition écologique balance pas mal : « Le fait d’être en conflit permanent, au bout d’un moment, à part alimenter les couacs médiatiques, ça ne sert à rien et c’est absolument épuisant », dit-il en parlant de ses relations avec Stéphane Travert, qui était alors ministre de l’Agriculture.

Nicolas Hulot raconte aussi avoir un jour reçu un coup de téléphone « de quelqu’un qui travaille auprès du PDG d’une des grosses entreprises françaises travaillant dans le domaine de l’environnement ». L’interlocuteur lui dit avoir appris que Monsanto avait demandé à une officine belge de s’occuper de sa réputation. Nicolas Hulot explique alors avoir pris rendez-vous avec Edouard Philippe. « Je lui raconte l’histoire et je lui dis : "Je fais quoi, Edouard, avec ça ?" Et il me répond : "Tu fais exactement ce que tu viens de faire : tu m’en parles et tu oublies." » Une réponse qui reste visiblement en travers de la gorge de Nicolas Hulot : « J’étais peut-être un peu naïf (…), je pensais qu’un ministre, c’était un minimum protégé, et qu’il y aurait une enquête pour savoir ce qu’il y avait derrière, poursuit-il. En fait, c’est resté lettre morte. »