Marseille : « Avec les fourmis, on a les bons pinceaux », une expérience unique au monde pour restaurer un milieu pollué

INTERVIEW Thierry Dutoit et ses équipes ont réimplanté des fourmis moissonneuses pour restaurer un espace naturel dans la plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône

Adrien Max

— 

Les fourmis moissonneuses sur la plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône.
Les fourmis moissonneuses sur la plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône. — IMBE
  • Un oléoduc s’est brisé en 2009, déversant 4.000 m3 de pétrole dans une zone classée Natura 2000 dans la plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône.
  • Le sol a été reconstitué, mais ce n’était pas suffisant.
  • Des brebis, mais surtout des fourmis moissonneuses ont été réintroduites afin d’accélérer la régénération de la steppe.

Août 2009, un oléoduc de la société du pipeline sud-européen se fend en pleine réserve naturelle de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône, déversant pas moins de 4.000 m3 de pétrole brut dans cette zone classée Natura 2000 sur 7.700 hectares. Plus de 10 ans après, la nature commence à reprendre ses droits dans cet espace unique au monde. Et ce, grâce à des fourmis moissonneuses. Une première mondiale pilotée par Thierry Dutoit, directeur de recherche au CNRS à l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie.

Thierry Dutoit, chercheur à l'Institut Méditerranéen de Biodiversité et d'Ecologie.

Expliquez-nous ce qui a été entrepris après cette catastrophe écologique ?

Il a déjà fallu retirer 50 centimètres de terre souillée par le pétrole, sur cinq hectares. Afin de récupérer le même écosystème, un transfert de sol a été effectué, celui d’une carrière à quelques kilomètres qui s’agrandissait, avec les mêmes propriétés. On a veillé à bien respecter la même organisation des couches du sol. Il était important de garder cette organisation pour ses propriétés. Sinon sa restauration aurait été attenuée.

Était-ce suffisant pour restaurer correctement cette zone classée Natura 2000 ?

On a constaté d’après des expériences que ce n’était pas suffisant d’avoir le bon sol et les bonnes espèces pour restaurer le milieu. Il fallait aussi la même organisation spatiale et le même dessin de la steppe, la même structure. Il nous fallait donc des ingénieurs d’écosystème, notamment des animaux avec un maximum d’impact.

Vers quels animaux s’est porté votre choix ?

Nous avons réinstallé des brebis qui ont paturé à partir de 2014, après avoir attendu que la végétation reparte. Mais les brebis ne suffisaient pas, elles partent en transhumance en mai, la période à laquelle il faudrait transporter les graines produites par la végétation. On a constaté que des travaux concluants avaient déjà été effectués sur les fourmis moissonneuses. On a donc installé 263 reines afin d’accélérer la régénération dès l’automne 2011. Avec les graines qu’elles transportent et qui ne sont pas mangées, on espérait favoriser la restructuration du dessin de la steppe.

Quels sont les résultats ?

Après plus de huit ans, nous mesurons des effets très favorables. Elles brassent le sol, le décompactent, tout en apportant de la matière organique ce qui améliore les propriétés agronomiques du sol. Si le sol est plus friable, les plantes poussent mieux. Les fourmis ramènent également les graines vers leurs nids pour s’en nourrir, mais en oublient certaines. On constate donc un enrichissement local en végétation autour des nids. Autre action, ces fourmis moissonneuses amènent des espèces identiques à celle du milieu que l’on souhaite restaurer.

Reste-t-il encore beaucoup à faire ?

Il reste encore un énorme boulot. Les fourmis ont transformé le sol sur une toute petite surface alors qu’il y a cinq hectares au total. J’estime environ à 2 à 3 % la zone qu’elles ont restaurée. Les nids que nous avons implantés vont eux-mêmes produire des nouveaux individus qui créeront d’autres nids. C’est un phénomène exponentiel, on devrait avoir une accélération de la restauration du site. Mais l’intégralité de la restauration devrait encore prendre des dizaines d’années. J’aime comparer ce processus à un tableau. Avec le sol, on a la bonne toile, avec les fourmis on a les bons pinceaux. On a donc une bonne esquisse mais le dessin précis de la steppe n’est pas encore là. On part cependant sur de bonnes bases.

Pourquoi cet espace naturel est si important ?

Le coussol de la Crau est un espace substeppique, c’est-à-dire que c’est presque une steppe. C’est quelque chose de très particulier, avec de la végétation, des insectes et des oiseaux très rares.