Bientôt une note environnementale et sociale sur les vêtements, façon « Nutri-Score » ?

TEXTILE A la manière d’un « Nutri-Score », la loi antigaspillage prévoit d’apposer un affichage environnemental et social sur les produits du textile, permettant de faire le tri entre bons et les mauvais élèves. La concertation sur les modalités d’application commence ce mardi

Fabrice Pouliquen

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Ouverture des soldes dans un magasin de vêtements de Talange, le 3 janvier 2020.
Ouverture des soldes dans un magasin de vêtements de Talange, le 3 janvier 2020. — JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
  • Ce mardi, à 11 heures, la secrétaire d’État Brune Poirson réunit des acteurs de l’industrie de la mode pour lancer les travaux sur un affichage environnemental sur les produits textiles
  • Le secteur est régulièrement pointé du doigt pour ses impacts sur l’environnement. Des champs de coton, jusqu’à l’acheminement des vêtements en magasin, en passant par la « fast fashion », ce renouvellement rapide des collections.
  • Pressée d’agir, la filière a présenté cet été un « fashion pact », pour réduire ses impacts environnementaux. Plusieurs voix se sont élevées pour en pointer les faiblesses. D’où cette nécessité d’ajouter la pression des consommateurs ?

A, B, C, D ou E… Le «Nutri-Score» nous a habitués à cette échelle de notation pour distinguer les bons (et moins bons) élèves sur les valeurs nutritionnelles des produits alimentaires. Même principe pour l'étiquette «énergie» qui résume au consommateur la performance énergétique des appareils électroménagers, des automobiles, des biens immobiliers…

Le textile devra aussi bientôt se plier à ce système de notation basé, cette fois-ci, sur la prise en compte de plusieurs critères environnementaux et sociaux. De A, pour les vêtements et accessoires les moins impactants, à E pour les mauvais élèves.

Ce mardi à 11heures, la secrétaire d’État à la transition écologique, Brune Poirson, réunit une cinquantaine d’acteurs – des industries de la filière textile aux ONG environnementales, en passant par les fédérations de consommateurs – pour lancer les travaux d’élaboration de cet affichage environnemental.

Une industrie de la mode dans le collimateur

C’est l’une des mesures contenues dans la loi anti-gaspillage définitivement adoptée par le Parlement le 30 janvier. Pas celle qui avait retenu le plus l’attention, bien qu’elle s’attaque pourtant à une des industries qui génèrent le plus d’impacts environnementaux. « Depuis dix ans déjà, l’industrie de la mode était décriée pour ses pratiques sociales », rappelle Eléonore Kubik, chargée de mission « prévention et gestion des déchets » à France Nature Environnement (FNE).

Ces pratiques éclateront au grand jour avec l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladeh, le 24 avril 2013, un immeuble abritant plusieurs ateliers de confection travaillant pour plusieurs marques internationales de vêtements, et qui fera 1.135 morts.

« Depuis très peu de temps, on prend conscience aussi que la mode génère des impacts environnementaux colossaux à tous les niveaux, reprend Eléonore Kubik. Des champs de coton à l’acheminement des articles en magasin. Sans oublier les problèmes que posent aussi ces vêtements, à la durée de vie de plus en plus courte, lorsqu’ils deviennent déchets ou encore l'essor de «la fast fashion», ce renouvellement rapide des collections. »

Plus de gaz à effet de serre que les vols internationaux et le trafic maritime

L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) égrène les chiffres dans sa note « Le revers de mon look », publié en septembre dernier. La mode émet 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, soit plus que les vols internationaux et le trafic maritime réunis, y précise-t-elle. Sa consommation en eau aussi pose problème. Il faut l’équivalent de 70 douches pour produire un tee-shirt et 285 pour un jean, indique toujours l’Ademe. Elle est enfin montrée du doigt pour son utilisation de pesticides dans les cultures de coton et de produits chimiques pour teindre les vêtements, ou encore pour les microparticules de plastiques que les vêtements synthétiques relâchent lors du lavage en machine.

Pressée d’agir, y compris par Emmanuel Macron, l’industrie de la mode annonçait le 23 août dernier, en marge du G7 de Biarritz, « un pacte de la mode » signé par trente-deux grands groupés du textile et dans lequel ils s’engagent à « diriger (les) entreprises vers des actions compatibles avec la trajectoire à 1,5°C de réchauffement climatique » et se fixent pour objectif d’atteindre le zéro émission nette de CO2 en 2050.

Le hic, dénoncé par les ONG environnementales en août, est que cette charte énonce des grands axes de travail sans expliciter les actions à mener. Par ailleurs, les engagements pris restent sur la base du volontariat. Dominique Potier, député PS de Meurthe-et-Moselle, fait alors le parallèle avec les engagements pris par cette même industrie du textile, sur le volet social, après l’effondrement du Rana Plaza. « Il y a eu trop peu de changements, seulement des déclarations de principes qui n’étaient pas à l’échelle », regrette-t-il.

Mettre les industriels du textile « sous la pression des consommateurs »

Dominique Potier était déjà rapporteur de la loi dite « Rana Plaza », sur le devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d’ordre, adoptée le 27 mars 2017. « Elle impose aux plus grandes entreprises françaises de mettre en place un plan de vigilance public pour identifier et prévenir les risques d’atteinte aux droits humains et à l’environnement pouvant être causés par les activités de la société, ses filiales contrôlées ou ses sous-traitants et fournisseurs, détaille-t-il. Elle a donné lieu à des premiers procès en France, actuellement en cours. Surtout, cette loi est en train de devenir une directive européenne. »

De la même manière, le député est aussi à l’origine de cet amendement à la loi antigaspillage proposant « un affichage environnemental et social » sur les produits de l’industrie du textile. Il concourt au même but, précise-t-il : « pousser la filière du textile à dépasser les simples engagements, cette fois-ci non pas par la loi, mais par la pression des consommateurs ».

« On a un besoin urgent de ce type d’outil, estime Blaise Desbordes, directeur général du label de commerce équitable Max Havelaar. Nous n’arriverons pas à remplir les 17 objectifs de développement durable fixés par l’ONU et à atteindre avant 2030 si nous n’impliquons pas les consommateurs. » Même à EcoTLC, l’éco-organisme de la filière du textile [chargé de financer la collecte et le recyclage des textiles], on évoque cet affichage environnemental comme « une mesure qui va dans le sens de l’histoire » et « qu' ont déjà expérimenté les chaînes de magasins Okaïdi et Décathlon ».

« Environnemental ET social »

Reste à discuter des modalités d’applications. C’est ce travail qui commence ce mardi et qui devrait courir sur les dix-huit prochains mois. Dominique Potier, comme Éléonore Kubik et Blaise Desbordes insistent bien sur « la nécessité d’un affichage environnemental et social » sur les produits textiles. « Les deux sont liés, rappelle le député. A chaque fois qu’on fabrique de la misère, on génère des désordres écologiques ».

Or, dans le communiqué du ministère de la Transition écologique, il n’est plus question que de prendre en compte des « critères environnementaux ». Au cabinet de Brune Poirson, on tente de s’en expliquer : « Par le passé, l’Ademe a déjà travaillé à l’élaboration de neuf indicateurs génériques permettant de mesurer l’impact environnemental d’un produit. Nous allons nous appuyer sur ce travail en le déclinant à l’industrie de la mode. En revanche, sur le volet social, ces critères sont encore à établir, mais nous avons bien prévu de le faire lors de ces dix-huit mois de travail. »

Pas obligatoire ?

L’autre grand enjeu des discussions à venir est de savoir s’il faut rendre obligatoire ou non cet affichage environnemental à l’ensemble de la filière textile. « L’affichage environnemental sera apposé sur la base du volontariat jusqu’à ce que l’Union Européenne adopte une réglementation sur ce sujet, indique-t-on dans l’entourage de Brune Poirson. Elle deviendra alors obligatoire de fait. »

Dominique Potier s’en tient aussi à cette instauration par étapes. « Dommage, regrette Blaise Desbordes. En prenant de l’avance, la France, un gros marché sur le textile, entraînerait dans son sillage le reste de l’Europe. »