Climat : La convention citoyenne a-t-elle changé les convictions de ses 150 membres ?

REPORTAGE Jusqu’où ira la convention citoyenne pour le climat ? L’espoir des ONG est de voir les 150 membres tirés au sort, devenus des citoyens éclairés, aller beaucoup plus loin que ce que proposent le gouvernement ou les députés. Pari audacieux ?

Fabrice Pouliquen

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Les membres de la convention citoyenne pour le climat réunis en hémicycle, le dimanche 9 février, lors de leur cinquième week-end de travail.
Les membres de la convention citoyenne pour le climat réunis en hémicycle, le dimanche 9 février, lors de leur cinquième week-end de travail. — F.Pouliquen/20Minutes
  • Les 150 citoyens de la Convention citoyenne pour le climat bouclaient, ce dimanche, leur cinquième week-end de travail. Leurs propositions pour baisser de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 sont attendues début avril.
  • Iront-ils plus loin que ce que proposent les gouvernements et députés ? C’est tout l’espoir des ONG qui espèrent que les auditions d’experts auront convaincu les 150 citoyens de l’urgence d’agir.
  • Ce dimanche, au Conseil économique, social et environnemental, les membres de la convention restaient discrets encore sur leurs propositions finales, toujours en débat. En revanche, nombreux sont ceux qui disent avoir appris beaucoup en cinq mois.

 

Pour qui le changement climatique est loin d’être une préoccupation majeure ? La question avait été lancée à brûle-pourpoint, le 4 octobre dernier, dans l’hémicycle du Cese (Conseil économique, social et environnemental) alors que la convention citoyenne pour le climat vivait ses premières minutes. Façon de faire connaissance… Et de sonder l’état d’esprit de chacun.

Sans hésiter, Hugues-Olivier s’était levé pour se tenir droit comme un « i », seul parmi les 149 autres citoyens tirés au sort. Cinq mois plus tard, alors que cette convention citoyenne pour le climat termine ce dimanche son cinquième week-end de travail, le photographe indépendant, venu du sud de la Touraine, en rigole. « Après ça, on m’a collé l’étiquette du climatosceptique du groupe, raconte-t-il à 20 Minutes. Bien sûr, le changement climatique était une préoccupation, mais je considérais qu’il n’était pas dû exclusivement à l’action de l’homme. »

« Un quart d’heure avec Valérie Masson-Delmotte »

Depuis, Hugues-Olivier explique avoir revu sa copie après avoir écouté les experts auditionnés par la convention. En particulier, la climatologue et présidente du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) Valérie Masson-Delmotte. « Elle a pris un quart d’heure pour répondre à mes questions », précise-t-il. S’il pense toujours que les cycles naturels du climat expliquent en partie le réchauffement climatique, « j’ai pris conscience que les activités de l’homme ont aussi une lourde responsabilité dans son accélération constatée sur les deux derniers siècles. »

Non seulement, le Tourangeau n’a pas quitté la convention mais en parle avec un débit mitraillette qui témoigne de son implication dans la mission confiée à ces 150 membres. A savoir, élaborer d’ici début avril des propositions pour baisser de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. Emmanuel Macron faisait de cette « expérience de démocratie inédite » une réponse à la crise des «gilets jaunes» et s’est engagé à plusieurs reprises à transmettre les propositions de la convention « sans filtre », soit au Parlement, soit directement aux Français, via référendum.

«Quand on informe, ça aboutit à des mesures plus ambitieuses»

Au point de s’en mordre les doigts ? C’est du moins ce que laissait entendre Cécile Duflot, directrice de l’ONG Oxfam le 10 janvier dernier, avant un discours du président de la République devant la convention : « Je trouve intéressant les inquiétudes sourdes exprimées par certains membres du gouvernement au sujet la radicalisation de la convention citoyenne », indiquait-elle.

« Lorsqu’on réunit des citoyens, on les informe et on les fait débattre sur des enjeux du climat et de la transition énergétique, ça aboutit toujours à des mesures plus ambitieuses que ce que proposent les gouvernements ou les parlements, abonde Anne Bringault, responsable « transition énergétique » au Réseau action climat. Elle cite notamment  le « G400 », une assemblée citoyenne tirée au sort dans le cadre du débat sur la révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie et « qui avait insisté sur la nécessité de garder 2030 comme le cap pour ramener la part du nucléaire en France à 50 % [échéance finalement repoussée à 2035] ».

« J’ai appris beaucoup de choses en cinq mois »

« J’ai appris beaucoup de choses en cinq mois », constate en tout cas Jean-Luc, 60 ans, croisé à la pause-café ce dimanche matin. « Vivant à la campagne, j’étais déjà sensibilisé à la nécessité de préserver l’environnement, la biodiversité en particulier, commence le jeune retraité, habitant près de Peronne dans la Somme. Mais je n’avais pas compris que l’état de la planète était bien plus dégradé, que ce que je pensais. Je n’avais pas mesuré par exemple l’impact du réchauffement climatique sur les océans et la fonte des pôles. »

Les membres de la convention citoyenne pour le climat, le dimanche 9 février 2020, lors de leur cinquième week-end de travail.
Les membres de la convention citoyenne pour le climat, le dimanche 9 février 2020, lors de leur cinquième week-end de travail. - F.Pouliquen/20Minutes

De son côté, Alexia, 22 ans, étudiante en neurobiologie originaire de la Guadeloupe, dit avoir été surpris « par l’ampleur des émissions de gaz effet de serre que génèrent nos transports et nos activités numériques ». « Jusque-là, j’estimais qu’il revenait surtout à nos représentants politiques d’agir contre le réchauffement climatique et que nous, individuellement, on ne pouvait pas faire grand-chose, poursuit-elle. J’ai compris que ça valait le coup aussi de revoir nos habitudes. »

Faire des citoyens éclairés

Combien sont-ils, au sein de cette convention, à avoir revu leurs positions sur le réchauffement climatique ? Beaucoup, assure Mathilde Imer, fondatrice des Gilets citoyens et membre du comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat. « Dès la fin du premier week-end de travail, dédié à la présentation du diagnostic scientifique, plusieurs membres de la convention nous ont expliqué avoir pris une claque. Non pas qu’ils ignoraient tout jusque-là de la crise climatique, mais ils n’avaient pas saisi le degré d’urgence ou le caractère systémique de cette crise. » Et même ceux qui se passionnaient déjà sur les sujets environnementaux, comme Jocelyn, lycéen alsacien de 16 ans, ou Mathieu, trentenaire de la région lyonnaise, disent tout de même avoir tiré profit de cette convention. « Les auditions d’experts m’ont permis de trier et prendre du recul sur la multitude d’informations que je pouvais lire sur les réseaux », glisse le premier.

Il s’agit de la première mission de cette convention citoyenne, rappelle Mathilde Imer : « Faire de ses 150 membres des citoyens éclairés en leur donnant un niveau d’information de qualité, basé sur la science. » Reste à savoir comment ces prises de conscience se traduiront dans les propositions finales. Plusieurs pistes à l’étude ont déjà filtré. Comme celle par exemple d’interdire la location des passoires énergétiques ou d’instaurer « un C02-Score », à l’image du Nutri-Score, sur les produits pour informer de leur bilan carbone.

A la recherche d’un équilibre ?

Ce dimanche toutefois, les membres de la convention sont restés discrets à ce sujet. « La concertation n’est pas finie », précise tout simplement Mathieu. Mathilde Imer calme en tout cas l’emballement des associations. « Sans doute que les mesures prônées par la convention iront plus loin que ce que proposaient jusque-là nos élus, mais elles ne cocheront sans doute pas non plus toutes les demandes des ONG, estime-t-elle. Il faut s’attendre à un entre-deux. »

C’est à ce travail d’équilibre auquel s’attelle la convention désormais. Depuis fin octobre, les 150 membres étaient dispatchés en cinq groupes [se nourrir, se loger, consommer, travailler et produire, se déplacer] avec pour mission d’élaborer des propositions pour chaque thématique. La restitution collective a commencé ce samedi et devrait se poursuivre encore lors des deux derniers week-ends de travail, du 6 au 8 mars et du 3 au 4 avril.

Les débats sont vifs. Hugues-Olivier et Jean-Luc rappellent notamment que la mission initiale de la convention n’est pas seulement de faire des propositions pour baisser nos émissions de gaz à effet de serre, « il est aussi de le faire dans une optique de justice sociale ». Ils disent tous deux qu’ils le vivraient mal « si nos propositions impactent un peu plus encore le quotidien des gens les plus précaires. » De son côté, Samyr, médecin varois de 53 ans, explique avoir tapé du poing sur la table, ce week-end, pour mettre en garde contre le risque de soumettre, au final, des propositions trop édulcoré. « L’objectif premier reste la baisse de 40 % de nos émissions d’ici 2030 », rappelle-t-il.

« Il faudrait aussi une convention sur la biodiversité »

Si la convention citoyenne pour le climat n’a pas encore fini de débattre et si les points d’achoppement sont encore nombreux, un consensus se dégage toutefois dans les couloirs du Cese : celui qu’il faudrait multiplier les conventions citoyennes sur le climat. « La bonne information des citoyens est primordiale sur ces sujets, insiste Mathieu qui verrait d’un bon œil, maintenant, « une convention sur la biodiversité ». « Nous avons abordé ce sujet qu’à la marge et pourtant il y a beaucoup à dire », estime-t-il.

Mathilde Imer note aussi avec satisfaction que cette convention citoyenne sur le climat, la première expérience de ce type sur cette thématique, commence à faire des petits. « La Grande-Bretagne vient de lancer la sienne, le week-end des 25 et 26 janvier et l’Espagne y songe, indique celle qui verrait également d’un bon œil la naissance d’une assemblée citoyenne européenne.