« Les Français se plaignent la bouche pleine », déplore l'explorateur Jean-Louis Etienne

INTERVIEW Le médecin-explorateur, qui prépare une nouvelle expédition ambitieuse, est l'un des invités des Assises nationales de la citoyenneté à Rennes

Propos recueillis par Frédéric Brenon

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L'explorateur et médecin Jean-Louis Etienne, âgé de 72 ans, fin 2018.
L'explorateur et médecin Jean-Louis Etienne, âgé de 72 ans, fin 2018. — O.Morin/AFP
  • Jean-Louis Etienne est un explorateur français ayant déjà réalisé plusieurs exploits sur l’Atlantique, l’Himalaya, et les régions polaires.
  • Agé de 73 ans, il projette de repartir au pôle sud dans le cadre du projet scientifique Polar pod.
  • Il est invité à venir parler du « vivre ensemble » samedi dans le cadre des Assises nationales de la citoyenneté à Rennes organisées par Ouest France (actionnaire de 20 Minutes).

Jean-Louis Etienne, 73 ans, sera l’un des « grands témoins » invités par les Assises nationales de la citoyenneté qui se déroulent vendredi et samedi à Rennes. Il y parlera d’aventure, de banquise, mais aussi du vivre ensemble et de la fragitité des « territoires », thème de l’événement organisé par Ouest France (actionnaire de 20 Minutes). Entretien.

Trente ans après la plus longue traversée de l’Antarctique jamais réalisée, vous préparez activement un nouveau défi au pôle sud. De quoi s’agit-il ?

C’est l'expédition Polar pod. L’objectif est d’étudier l’océan austral, cet immense réservoir d’eau froide qui entoure l’Antarctique. C’est un puits de carbone dont on connaît mal les performances. On a besoin de s’y installer pour des études longues. Le Polar pod sera un navire scientifique conçu spécialement pour cette exploration. Une sorte de grand flotteur vertical qui est très stable, qui est autonome en énergie et entraîné par le courant. Il nous permettra de mesurer l’impact de cet océan sur le climat. De réaliser, aussi, un inventaire de la faune par acoustique.

Vous serez seul à bord ?

Non, on sera huit. Trois marins, quatre scientifiques-ingénieurs et moi. Ça devrait durer deux ans et les équipages seront relevés tous les deux mois. La vie sera un peu comme à bord de la station spatiale internationale. Tous les membres auront un rôle précis. Chacun participera aux tâches quotidiennes, comme la préparation des repas. C’est ce qui permet de sociabiliser, de créer des liens naturellement. J’ai déjà beaucoup de candidatures de gens passionnés.

Vous avez déjà connu des expériences de vie similaires, à huis clos ?

Quand j’ai traversé l’Antarctique, ça a duré sept mois. On était six avec des traîneaux à chiens, six de nationalités différentes : un Chinois, un Russe, un Américain, un Anglais, un Japonais et un Français. On avait un objectif commun. On avait des cultures différentes mais on se respectait beaucoup. Il y avait de l’élégance dans les relations. C’est tellement important l’élégance. On est courtois, on se sourit, on fait l’effort de mieux comprendre l’autre. Pour moi c’est la base du vivre ensemble.

Lors de l'expédition TransAntarctique en janvier 1990.
Lors de l'expédition TransAntarctique en janvier 1990. - Jean-Louis Etienne.

Votre combat, depuis plusieurs années, porte sur la prise de conscience du changement climatique. Le message est-il passé sur l’ensemble du globe ?

Je pense que tout le monde est informé. Mais nous n’avons pas les mêmes perceptions. On est de plus en plus nombreux, on consomme de plus en plus d’énergie. Le digital, par exemple, on ne s’en rend pas compte, mais il consomme davantage que l’aviation civile mondiale. Quand on voit un pays comme l’Inde, qui aspire au développement, elle marche au charbon qui est terrible pour le climat. En Afrique du sud, en Asie, des gens doivent déjà se déplacer en raison de la sécheresse. A l’inverse, sur la côte ouest du Groenland, la banquise n’existe plus, donc les pêcheurs peuvent pêcher toute l’année. Eux sont contents mais le flétan, du coup, est victime de surpêche. Face à ces différences, la seule réponse est la pédagogie. C’est fondamental. On ne devient acteur que quand on comprend les choses.

Vous insistez sur le rôle essentiel des océans dans la lutte contre le réchauffement climatique…

Oui car l’océan absorbe 93 % de l’effet de chaleur de la planète. Or on est en train de perturber le cycle de l’eau. On le voit bien avec le développement des sécheresses ou des tempêtes tropicales humides. L’océan c’est aussi une ressource énergétique non carbonée gigantesque si l’on mise sur les éoliennes ou les hydroliennes. En France, on voulait être les champions du monde de l’éolien off shore mais on n’a pas encore une seule éolienne. Les Danois, les Allemands, les Anglais ont des fermes éoliennes en mer. Notre problème, ce sont les recours. Tout le monde voudrait des énergies renouvelables mais personne n’accepte les éoliennes devant chez soi. C’est un paradoxe de notre pays qui dit aussi des choses sur notre vivre ensemble.

Justement, quel regard portez-vous sur la France après avoir exploré une large partie du globe ?

Je me dis qu’on a beaucoup de chance. On vit dans un pays qui a des ressources, de l’intelligence, des universités. L’accès à l’éducation est gratuit, l’accès aux soins aussi. On a une politique sociale extrêmement développée. On a tellement d’atouts ! On devrait être moins pessimistes, moins râleurs, diffuser un peu plus de bonheur collectif. Les Français se plaignent la bouche pleine. Il y a de nombreux pays où la visibilité ne dépasse pas une semaine, où les gens sont obligés d’avoir deux boulots. On attend trop de papa, l’Elysée, le gouvernement. Je suis en souffrance de temps en temps avec notre pays et je le regrette beaucoup.

Deux jours de débats sur le « vivre ensemble »

Le Couvent des Jacobins accueille vendredi et samedi la troisième édition des Assises nationales de la citoyenneté organisée par Ouest-France et dont 20 Minutes est partenaire. Débats, conférences, expositions et animations seront déclinés autour du thème des « territoires ». Il sera question de santé, d’agriculture, de vie urbaine, d’outre mer, de numérique… Plus de 70 spécialistes, élus et experts sont invités parmi lesquels Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion de sterritoirs, Salomé Berlioux, coauteure des Invisibles de la République, ou encore Daniel Herrero, l'ancien entraîneur du club de rugby de Toulon. 

L'événement donnera aussi la parole à dix «grands témoins », lesquels viendront raconter leur parcours et livrer leur regard critique sur la société. On trouvera par exemple l’ancien président François Hollande, l’explorateur Jean-Louis Etienne, le photographe François Lepage, la directrice de SOS Méditerranée Sophie Beau, ou Latifa IbnZiaten, mère d’une des victimes du terroriste Mohamed Merah. Ces Assises sont gratuites mais l’inscription est obligatoire via le site officiel.