Incendies en Australie : Au-delà des koalas, comment la faune et la flore peuvent-elles s’en remettre ?

ECOSYSTEMES Une association propose d’introduire des koalas, victimes des incendies en Australie, en Nouvelle-Zélande. Mais les marsupiaux ne sont qu’un symbole du drame qui se joue, puisqu’un milliard d’animaux – en ne comptant que les vertébrés - seraient morts. Il faudra des décennies avant que la nature reprenne ses droits sur l’île-continent

Fabrice Pouliquen

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Un koala déshydraté et blessé secouru dans un centre pour koala à Port  Macquarie, le 2 novembre dernier.
Un koala déshydraté et blessé secouru dans un centre pour koala à Port Macquarie, le 2 novembre dernier. — SAEED KHAN / AFP
  • Quelques bonnes nouvelles sur le front des incendies qui consument le sud-est de l’Australie depuis septembre : le plus important des « méga-feux », hors de contrôle depuis près de trois mois, a été maîtrisé, ont annoncé les pompiers ce lundi. Et la pluie est attendue d’ici peu.
  • L’Australie ne voit pas pour autant le bout du tunnel, et l’été est loin d’être terminé. Il reste aussi à savoir comment elle se remettra de cette vague d’incendies, qui a d’ores et déjà ravagé 8 millions d’hectares.
  • Les flammes ont mis en péril des écosystèmes complexes, dont les koalas et autres espèces emblématiques de l’île, sur lesquels l’attention se focalise aujourd’hui, ne représentent qu’une infime partie. Restaurer cette biodiversité pourrait prendre des décennies.

 

La survie en déménageant ? Une pétition, signée par plusieurs milliers de personnes, circulait ce lundi en marge des incendies qui ravagent l’Australie. Son but : que le koala soit introduit en Nouvelle-Zélande, riche en eucalyptus, l’aliment de base du marsupial. Une solution difficilement réalisable techniquement et qui coûterait très cher, estime Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS et au Museum national d’histoire naturelle (MNHN). Autre problème potentiel : celui d’introduire une espèce invasive dans un nouveau milieu, en l’occurrence la Nouvelle-Zélande. « Mais il est limité avec le koala, qui ne se reproduit pas à une vitesse grand V », tempère le systématicien.

Invasion ou pas, Wellington a coupé court à cette initiative. Car l’objectif du gouvernement néo-zélandais n’est pas tant d’accueillir les animaux en péril que d’aider son voisin australien à reprendre le contrôle des feux. Afin, dit-il, que les koalas « demeurent dans leur habitat naturel ». D’autant que selon Philippe Grandcolas, « l’aire de répartition (de cet animal) dépasse largement le sud-est de l’Australie, ravagé par les flammes. Il n’est pas l’espèce la plus menacée aujourd’hui. »

Et c’est bien là tout le problème, expose Philippe Grandcolas : « Les efforts se concentrent sur les espèces les plus emblématiques de la région : les koalas, les kangourous, les wombats… Mais encore une fois, le koala n’est pas le seul animal à sauver ». Pour s’en convaincre, il faut s’attarder sur les estimations de Chris Dickman, spécialiste en biologie de la conservation et en écologie des mammifères australiens. La première, qui parlait de 500 millions d’animaux tués par les flammes en Australie depuis septembre, avait été reprise dans le monde entier. Depuis, les feux qui ravagent le sud-est de l’ile-continent se sont étendus encore, si bien que Chris Dickman a revu son estimation à la hausse. Il évoque désormais un milliard d’animaux tués. L’écologue établit ces calculs à partir des chiffres de densité de populations de ces animaux dans les régions touchées.

« Un million de milliards d’animaux »

Les pertes pourraient être plus élevées encore, ces densités de population n’étant pas toujours connues et Chris Dickman précisant, en outre, qu’il a pris les estimations basses. « Surtout, il explique n’avoir pris en compte que les mammifères, les oiseaux et les reptiles, indique Philippe Grandcolas. Or, on imagine mal toute la vie que renferme un mètre carré de forêt, et qui est loin de se limiter aux grands vertébrés. C’est vrai dans le bois de Vincennes, cela l’est encore plus en Australie, qui accueille une faune et une flore remarquable et endémique [qui n’existe qu’en Australie]. »

Dans The Conversation, vendredi dernier, Philippe Grandcolas et Jean-Lou Justine, professeur de parasitologie au MNHN, ont ajouté les insectes, les amphibiens et les parasites dans le calcul pour évoquer un « million de milliards » d’animaux morts dans les flammes depuis septembre. Dans l’idéal, il faudrait aussi intégrer les végétaux, les champignons. Mais on arrête là. Un million de milliards est déjà un chiffre qui donne suffisamment le tournis. « Nous voulions éviter que l’attention se porte seulement sur les mammifères, les animaux qui nous ressemblent le plus et pour lesquels nous avons, souvent, le plus de compassions, justifie Philippe Grandcolas à 20 Minutes. Dans un écosystème, les espèces sont dépendantes les unes des autres. Toutes contribuent à l’équilibre du milieu. »

Des méga feux qui bousculent les équilibres

Prendre en compte cette complexité, c’est aussi prendre conscience de la difficulté avec laquelle la nature pourra se remettre de ces incendies, qui ont déjà grignoté 8 millions d’hectares dans le sud-est de l’Australie et se poursuivent encore. « Un incendie est un élément naturel dans le fonctionnement d’un écosystème, c’est-à-dire normal et même nécessaire parfois, commence Raphaël Gros, maître de conférences et chercheur à l’Institut Méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (Imde), où il travaille sur la vulnérabilité des écosystèmes aux incendies et leur capacité à s’en remettre. Des plantes sont d’ailleurs adaptées à ces incendies. Ce sont les espèces dites pyrophyles, comme les chênes-lièges en Méditerranée ou les eucalyptus [qu’on trouve en Australie]. »

Le hic est que les méga feux, comme ceux contre lesquels bataille actuellement l’Australie, bousculent les équilibres. « Lorsque tout se passe bien, dans une région propice aux incendies, plusieurs feux se déclarent généralement chaque année, mais sur des périmètres limités et pas dans les mêmes zones d’une année sur l’autre, reprend Raphaël Gros. Il se crée alors, au fil de temps, des espaces d’âge différents et ce patchwork favorise la biodiversité. Par contre, en touchant de vastes étendues, un méga feu brûle des zones qui n’auraient jamais dû brûler à une fréquence normale. Tout alors est une question de dose. La capacité de résilience d’un écosystème diminue grandement plus il est soumis à des incendies fréquents. »

Une recolonisation de la nature qui prendra des décennies ?

C’est le premier problème de ces méga feux. Le deuxième ? Il est toujours lié aux vastes étendues ravagées. « Une fois un feu maîtrisé, les organismes vivant vont recoloniser naturellement le milieu, poursuit Raphaël Gros. Pour les espèces végétales, par exemple, il y aura toujours des graines ayant survécu. Si elles sont bien adaptées à des sols pauvres – et ils le sont après un incendie –, elles germeront facilement. Parfois dès les premières pluies. Mais ces espèces sont souvent banales. Elles sont loin, à elles seules, de restaurer la diversité biologique qui préexistait avant l’incendie. »

Pour restaurer totalement un écosystème, il faut alors attendre que les graines d’autres espèces soient ramenées sur place par les vents, les eaux de ruissellement ou transportés par les animaux. Un processus qui peut prendre des décennies, évaluent tant Raphaël Gros que Philippe Grandcolas. « Et rien ne dit que cette recolonisation n’introduira pas des désordres dans le fonctionnement des écosystèmes, indique ce dernier. Des espèces vont manquer de nourriture, d’autres d’habitats. Cela ne conduira pas automatiquement à des extinctions d’espèces, mais il faut s’attendre à des déclins de population. »

Trop grand pour que l’homme puisse faire quelque chose ?

L’homme peut aider à favoriser la recolonisation des espaces brûlés et restaurer les équilibres entre espèces. « L’une des priorités, souvent, est d’enrichir les sols brûlés, explique Raphaël Gros. En France, une des techniques est par exemple de répandre du compost. Mais la solution est envisageable que sur un périmètre limité… pas sur 8 millions d’hectares »

C’est toute l’inquiétude aussi de Philippe Grandcolas. « Non seulement le territoire est gigantesque, mais la restauration des écosystèmes ne sera en outre pas la seule priorité du gouvernement australien. » Et de citer les 2.000 maisons qui, sur place, sont déjà parties en feu.