Australie : Ces feux de brousse serviront-ils d’électrochoc écologique ?

ECOLOGIE Ardent défenseur du charbon, mauvais élève lors des COP, l’Australie ne brille pas par ses ambitions climatiques. La vague d’incendies qui ravage le pays depuis septembre pourrait-elle pousser le gouvernement à revoir sa copie ?

Fabrice Pouliquen

— 

Sur cette Image satellite, prise le 31 décembre 2019, de la fumée s'élève dans le ciel depuis un feu de brousse près du lac Conjolia, en Nouvelle-Galles du Sud (Australie).
Sur cette Image satellite, prise le 31 décembre 2019, de la fumée s'élève dans le ciel depuis un feu de brousse près du lac Conjolia, en Nouvelle-Galles du Sud (Australie). — Handout / 2019 Planet Labs, Inc. / AFP
  • Dans une tribune parue dans le New York Times, l’écrivain australien Richard Flanagan parle d’un « suicide climatique » pour évoquer la responsabilité de la classe politique australienne dans les désastres écologiques qui frappent le pays.
  • Le pays, en proie à des incendies monstres, est en effet peu connu pour ses ambitions climatiques et présente le plus fort taux d’émissions de CO2 par habitant. En cause, le charbon, énergie fort émettrice de CO2, au cœur du mix énergétique australien et que le pays, en outre, exporte abondamment.
  • Reste que, ces derniers jours, le premier ministre Scott Morrison, ardent défenseur du charbon, est critiqué par une part croissante de sa population. De là à lui faire revoir sa copie ?

« Des milliers de personnes poussées vers les plages dans une brume d’un orange terne », « des flammes qui s’élèvent à 60 mètres de haut », « des tornades de feu »… Richard Flanagan n’a en tête que des films postapocalyptiques pour décrire les images de chaos qui proviennent du front des incendies qui continuent de consumer l’Australie. Quelque chose entre Mad Max et On the Beach, écrit-il dans une tribune au vitriol parue le 3 janvier dans le New York Times.

Et si l’Australie avait sa part de responsabilité dans ce qu’il lui arrivait ? C’est en tout cas le point de vue que développe Richard Flanagan dans son texte au titre explicite : « L’Australie commet un suicide climatique ».

Pas seulement les incendies

Et l’écrivain ne limite pas les dommages pour son pays aux seuls feux de brousse. Il évoque aussi « la grande barrière de corail qui se meurt, les immenses forêts de varech [des forêts sous-marines d’algues brunes] qui disparaissent, ses forêts tropicales qui brûlent, ses nombreuses villes qui n’ont plus d’eau… »

Yann Robiou du Pont, chercheur à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), nuance tout de suite : « Il est peu évident de lier les impacts du changement climatique aux émissions de gaz à effet de serre d’un pays en particulier, même s’il est directement touché », indique-t-il. En clair, même si l’Australie parvenait à réduire drastiquement ses émissions, elle resterait exposée à des incendies, même s’ils seraient peut-être moins violents et/ou moins fréquents.

Dernier de la classe

Une certitude, en revanche : l’Australie n’est pas d’une grande aide dans la lutte contre le réchauffement climatique mondial. Au contraire, en la matière, l’île-continent est dans les derniers élèves de la classe. « Certains dirigeants australiens aiment à rappeler que leur pays ne représente que 1 à 1,5 % des émissions mondiales, commence Yann Robiou du Pont, qui a vécu quatre ans en Australie. Mais, ramené à la population [25 millions d’habitants], c’est beaucoup. Il s’agit même du pays de l’OCDE qui génère le plus de gaz à effet de serre par habitant. »

L’Agence internationale de l’énergie l’évalue à 15,63 eqCO2 par habitant et par an, contre 14,61 pour les Etats-Unis et 4,56 pour la France [chiffres 2017]. L’Australie ne brille pas non plus dans les comptes du Global footprint network, qui calcule, chaque année, l’empreinte écologique de 200 pays, et détermine, pour chacun, la date à laquelle un pays a consommé toutes les ressources naturelles que son territoire peut renouveler en un an. Ce « jour du dépassement » tombait dès le 31 mars l’an dernier pour l’Australie, alors qu’il survenait le 29 juillet pour la moyenne mondiale. Et il faudrait 4,1 Terres pour subvenir à nos besoins si toute l’humanité vivait comme les Australiens.

Un charbon qui plombe le bilan carbone

Le charbon joue pour beaucoup dans ce mauvais bilan carbone. Cette énergie, fort émettrice de CO2, est au cœur du système énergétique australien, qui dispose des quatrièmes réserves mondiales. Elle compte pour 74,5 % de la production nationale d’énergie et pour presque deux tiers de la production électrique. « L’Australie ne se contente pas de consommer son charbon, elle le vend aussi », rappelle Bastien Alex, chercheur à l ’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), où il est responsable du programme Climat, énergie et sécurité. C’est même le premier exportateur mondial de ce minerai. Elle en a vendu pour 66,2 milliards de dollars australiens (41,4 milliards d’euros) en 2018, précise Le Monde. Même chose pour le gaz naturel liquéfié (GNL) [autre énergie fossile qui contribue lui aussi au réchauffement climatique]. L’Australie est le deuxième exportateur au monde, derrière le Qatar. »

Le charbon avant le climat

L’Australie n’est pas près de renoncer à cette manne. C’est toute la critique qu’adresse Richard Flanagan à la classe politique de son pays dans le New York Times. « Les gouvernements conservateurs qui se sont succédé depuis 1996 se sont battus pour renverser les accords internationaux sur le changement climatique au nom de la défense de l’industrie fossile nationale », fustige-t-il. Au point, parfois, de tomber dans le climato-scepticisme. Tony Abbott, premier ministre australien de 2013 à 2015, avait ainsi qualifié le changement climatique de « connerie absolue » et avait sabré « la taxe carbone » aussitôt élu, déclarant le charbon bon pour l’humanité. Malcom Turnbull, son successeur de septembre 2015 à août 2018, a tenté d’être plus progressiste sur le sujet, jusqu’à défendre la nécessité d’inscrire dans la loi un objectif national de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais ça lui a coûté sa place.

Scott Morrison, l’actuel Premier ministre, en place depuis août 2018, s’inscrit plus dans la lignée d’un Tony Abbot. A la COP25 de Madrid, en décembre dernier, l’Australie était par exemple pointée du doigt  comme l’un des pays ayant fait capoter les négociations climatiques. « Il ne va pas jusqu’à afficher des positions climato-sceptiques, mais il refuse d’évoquer un lien entre le changement climatique et les feux de brousse qui ravagent le pays », poursuit Yann Robiou du Pont.

Se servir de ces incendies comme d’un électrochoc ?

Surtout, Scott Morrison défend bec et ongles le charbon et prône même un accroissement de sa production et de son exportation. Richard Flanagan espère alors que ces feux de brousse, d’une ampleur sans précédent, feront l’effet d’un électrochoc. Scott Morrison est en tout cas critiqué par une part croissante de sa population, autant pour sa gestion des incendies que pour le peu de cas qu’il fait de l’environnement. En témoigne cette vidéo montrant une habitante de Cobargo, localité de Nouvelle-Galles du sud ravagée par les flammes, peu encline à serrer la main du Premier ministre venu leur rendre visite le 3 janvier dernier. Ou encore celle d’un pompier au volant de son camion invectivant le Premier ministre et l’invitant à venir sur le terrain.

« Le gouvernement australien devra très certainement changer sa rhétorique à l’avenir », estime Yann Robiou du Pont. Mais de là à ce que cet incendie se traduise par une remise en question du charbon australien, le chercheur de l’Iddri n’en est pas sûr. « Ce n’est pas seulement lié aux ressources financières que génère cette industrie et à la puissance de ses lobbies, indique-t-il. C’est aussi lié à l’histoire du pays qui s’est développé avec l’exploitation de l’or et où le sol est toujours considéré comme une ressource à exploiter. »

Un signe qui ne trompe pas : le 24 décembre dernier, alors que les incendies battaient leur plein, Angus Taylor, ministre australien de l’Energie et de la Réduction des émissions de gaz à effet de serre, assistait à la réouverture de la mine de charbon de Thamoor, en Nouvelle-Galles du sud, quelques jours après avoir été évacuée à cause de ces feux de brousse.

La preuve, pour Greenpeace Australie, que le gouvernement « est incapable de faire passer la sécurité des familles australiennes avant son obsession pour l’industrie des combustibles fossiles ».