Plastic Bank, la start-up qui transforme le plastique en monnaie dans les pays du Sud

POLLUTION Troquer des déchets contre de l’argent, des minutes de téléphone ou de l’électricité… Alors qu’en France, on s’écharpe sur la consigne, le Canadien David Katz est passé à l’étape d’après : faire du plastique une monnaie. Un concept qu’il décline dans les pays du Sud  

Fabrice Pouliquen

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Des déchets plastiques flottent dans un canal d'évacuation des eaux usées à Port-au-Prince, capitale de Haïti.
Des déchets plastiques flottent dans un canal d'évacuation des eaux usées à Port-au-Prince, capitale de Haïti. — CHANDAN KHANNA / AFP
  • Lancé en 2013, Plastic Bank est présent à Haïti, en Brésil, en Indonésie et aux Philippines. La start-up y essaime des points de collecte où les populations apportent les déchets plastiques, pour les vendre, épargner ou acheter des services avec.
  • Les plastiques collectés sont ensuite recyclés et revendus à des industriels partenaires pour servir à la fabrication de nouveaux produits.
  • Dans ces pays où les infrastructures publiques de collecte des déchets font souvent défaut, « l’idée de faire du plastique une monnaie est intéressante, note Mélanie Grignon, de l’Agence française du développement. Sans être magique pour autant. »

« Vous connaissez la différence entre "durabilité" et "régénération" ? », demande d’emblée David Katz. « Dans le premier paradigme, le discours est de dire qu’on va faire du business en faisant moins de dommages qu’autrefois, poursuit-il. Dans le second, on va plus loin. L’enjeu, cette fois-ci, est de mettre en place des actions qui vont permettre de réparer les dommages passés. »

« D’une économie de la durabilité, il faut passer à une économie de la régénération ». L’entrepreneur canadien martèle ce message dans les conférences qu’il tient aux quatre coins du monde. « A raison d’une par semaine », précise celui qu’on a rencontré fin novembre lors de son dernier passage à Paris, où il intervenait au « LSA Live ».

« Comme si vous étiez dans un champ de diamants »

A chaque fois, David Katz illustre son propos avec Plastic Bank, start-up sociale et solidaire qu’il a lancée en 2013 avec Shaun Frankson. L’idée ? Faire des déchets plastiques une monnaie dans les pays en voie de développement. Là où se concentrent les populations les plus pauvres. Là aussi où les infrastructures publiques de collecte et de recyclage des déchets sont souvent peu efficaces, voire inexistantes. Là, enfin, d’où partent quantité de déchets plastiques charriés par les fleuves jusqu’aux mers et océans. « Pourtant, ils ont de la valeur, répète David Katz. C’est un peu comme si vous étiez dans un champ de diamants et qu’il vous suffisait de vous baisser pour en ramasser à pleine main… Mais que vous n’avez rien autour de vous pour dépenser ces plastiques ou les convertir en argent. »

Voilà ce que fait Plastic Bank. Implantée à Haïti, à Rio de Janeiro, au Brésil, aux Philippines et en Indonésie, l’entreprise essaime dans ces pays des « centres de collection », petites boutiques où les populations locales peuvent rapporter les emballages plastiques ramassés sur les plages ou dans les décharges sauvages, et les échanger contre de l’argent.

De l’argent… Ou de l’électricité, des crédits téléphones, du Wifi

Pas que de l’argent d’ailleurs. Les déchets peuvent aussi s’échanger contre des crédits téléphone, de l’électricité, des ampoules rechargeables, des connexions WIFI… « Nous avons aussi développé une application smartphone qui permet aux collecteurs de créer un compte bancaire et d’économiser l’argent gagné avec les déchets plastiques, poursuit l’entrepreneur canadien. A Haïti, nous avons également un partenariat avec une cinquantaine d’écoles dans lesquels les parents peuvent payer les frais de scolarité avec des déchets plastiques que nous récupérons ensuite. »

Autant de biens et de services que ces populations locales ne trouvent pas toujours facilement autour de chez eux. « Dans ces pays, comme partout ailleurs, collecter du plastique est une activité mal perçue, reprend David Katz. Nous travaillons à changer cette perception en rendant les déchets plastiques tellement précieux que les gens se moquent du "qu’en dira-t-on ?". Ainsi, on implique un maximum de personnes. Le but ultime est que les déchets plastiques ménagers soient directement apportés dans nos centres, sans passer par la case "décharge sauvage". »

A Haïti, un fléau…

Et ça marche ? Sur son site internet, Plastic Bank comptabilise en ce début janvier 7,7 millions de kg de plastiques collectés. La majorité à Haïti,où la start-up est installée depuis 2015. « Nous avons aujourd’hui une trentaine de points de collecte alimentés régulièrement par plusieurs centaines de personnes, détaille Séphora Pierre-Louis, responsable de Plastic Bank à Haïti. Nous nous concentrons sur les bouteilles en plastique (en PET), mais nous collectons aussi d’autres plastiques plus complexes* ».

C’est déjà ça en moins dans ce pays, le plus pauvre de l’hémisphère nord, balayé régulièrement par les catastrophes naturelles et où les déchets plastiques n’arrangent rien. « Ils obstruent les évacuations d’eau et concourent ainsi aux inondations lors des fortes pluies, raconte Séphora Pierre-Louis. Haïti dépend à 70 % des importations et se retrouve ainsi envahi quotidiennement de produits emballés dans du plastique. En face, il n’y a pas de véritable politique de gestion des déchets, les infrastructures font défaut et la majorité de la population n’est pas éduquée à la protection de l’environnement. »

Du plastique social réutilisé pour de nouveaux emballages

Les plastiques collectés sont ensuite acheminés vers des centres de recyclage partenaires puis revendus à des industriels pour servir à la fabrication de nouveaux emballages. C’est ce que fait, par exemple, le groupe allemand Henkel, premier partenaire de Plastic Bank, pour des flacons de gel douche de sa marque Fa notamment. C’est aussi ce que prévoit de faire la firme américaine SC Johnson, spécialisée dans les produits ménagers, pour les flacons de Windex, sa marque phare de nettoyant pour vitre. La boucle est bouclée…

Plastic Bank n’est pas la seule organisation à vouloir transformer les déchets plastiques en monnaie dans les pays du Sud. Mélanie Grignon, responsable d’équipe de projet à l’AFD (Agence française du développement), cite aussi « Eco Pesa » au Kenya ou « Moeda Verde » déployé par l’ONG Movive à Vila Velha (Espirito Santo, Brésil). « L’idée est intéressante, estime-t-elle. Instaurer un système public de collecte et de tri des déchets, comme il en existe en France, prend du temps et coûte très cher, au point d’être difficilement envisageable dans ces pays. Dans ce contexte, un enjeu fort est d’arriver à impliquer les populations locales dans le tri. »

« Pas une solution magique »

Et quoi de mieux que de les transformer en monnaie ? Mélanie Grignon invite toutefois à ne pas en faire la solution magique. « Elle ne permet déjà de traiter qu’une petite partie de la pollution plastique de ces pays pauvres, commence-t-elle. Et la collecte n’est pas tout, il faut que l’industrie du recyclage suive derrière. Or, elle est inexistante dans certaines géographies ou n’est pas en mesure de recycler toutes les résines de plastiques. Certains déchets, parce qu’ils n’ont pas suffisamment de valeur, parce qu’ils sont souillés ou parce qu’ils sont composés de plusieurs matières (notamment les plastiques multi-couches), sont ainsi difficilement recyclables.»

Sans surprise, le sujet est complexe et nécessite de chercher des solutions tous azimuts. La plus radicale est sans doute l’interdiction pure et simple des plastiques les plus problématiques. Ce qu’ont fait les Etats indiens de Delhi [New Delhi] et de Maharashtra [Bombay] en interdisant les plastiques à usage unique, dès 2009 pour le premier et en juin 2018 pour le second. Le gouvernement indien pourrait bientôt en faire de même pour l'ensemble du pays. Là encore, Mélanie Grignon reste sur la réserve : « ces "plastic ban" suscitent les leviers de bouclier des industriels, menacent des emplois,  remettent en question les modes de consommations des citoyens, indique-t-elle. Si bien qu’ils sont complexes à mettre en place et à faire respecter. C’est un travail sur toute la chaîne de valeur qui est nécessaire pour produire des résultats»»

Bientôt l’Egypte, la Thaïlande, le Vietnam et la Colombie

En attendant, Plastic Bank entend bien continuer à retirer des déchets plastiques de l’environnement avant qu’ils n’arrivent dans les océans. « D’ici à fin 2020, nous serons également en Colombie, en Égypte, en Thaïlande et au Vietnam », précise David Katz. Des implantations stratégiques. Le Nil, qui traverse l’Égypte, et le Mékong, qui passe par le Vietnam et la Thaïlande, figurent parmi les dix fleuves au monde qui rejettent le plus de déchets plastiques dans les mers et océans, selon une étude, publiée en 2017, du centre de recherche environnemental allemand Helmhotz.

* De type LPDE [polyéthylène basse densité*], utilisé pour fabriquer des plastiques souples (films plastiques, sacs poubelles…), ou encore PP [Polypropylène**], utilisé dans de nombreux emballages alimentaires pour sa résistance à la graisse et son aspect brillant.

Valoriser le travail des ramasseurs de déchets

Si transformer les déchets plastiques en monnaie est une façon d’impliquer les populations locales dans le tri des déchets, Mélanie Grignon cite une solution complémentaire. « Elle consiste à valoriser le travail et l’image des récupérateurs de matériaux dans ces pays, indique-t-elle. Autrement dit, de celles et ceux qui, dans ces pays du Sud, ont fait de la collecte des déchets leur métier, souvent de façon informelle , explique-t-elle. S’ils ont été stigmatisés par le passé, c’est moins le cas aujourd’hui, notamment parce qu’on prend peu à peu conscience, dans ces pays en voie de développement, que le plastique a de la valeur. » Il reste encore beaucoup à faire pour les valoriser et leur faciliter le travail. « C’est ce que fait, par exemple, l’ONG britannique Wiego, indique Mélanie Grignon.  Par exemple, en leur distribuant des cartes professionnelles, en travaillant sur l’amélioration de leurs conditions de travail ou en faisant du plaidoyer pour les intégrer au système de gestion des déchets publique et/ou privé des municipalités. »