Incendies : Plus que le vent et la canicule, « l’Australie paie la sécheresse de l'hiver dernier »

INTERVIEW L’Australie se prépare encore au pire sur le front des incendies, contre lequel le pays bataille depuis septembre. Le chercheur Dominique Morvan, spécialiste de la physique des feux, répond aux questions de 20 Minutes

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Des sapeurs pompiers australiens tentent de contenir le feu de forêt dans les environs de Charmhaven (Nouvelle-Galles du Sud), le 30 décembre 2019.Cette image a été publiée sur Twitter par le NSW Rural Fire Service.
Des sapeurs pompiers australiens tentent de contenir le feu de forêt dans les environs de Charmhaven (Nouvelle-Galles du Sud), le 30 décembre 2019.Cette image a été publiée sur Twitter par le NSW Rural Fire Service. — /AP/SIPA
  • Les incendies sont repartis de plus belle dans le sud-est de l’Australie. Déjà 5,4 millions d’hectares sont partis en fumée et le pire pourrait être à venir. « L’été, en Australie, ne termine qu’en février », rappelle le chercheur Dominique Morvan
  • La vague de chaleur et le vent contribuent à propager ces gigantesques feux. Dominique Morvan pointe aussi, parmi les facteurs, celui de la sécheresse qui a frappé l’Australie l’hiver dernier, faisant chuter très bas la teneur en eau des végétaux
  • Résultat : « la saison des feux de brousse a démarré en septembre, au lieu de décembre généralement, et 5,4 millions d’hectares sont déjà partis en fumée », pointe le chercheur. Et on est que début janvier… un mois particulièrement chaud en Australie

EDIT : Cette interview a été réalisée le 2 janvier, avant le pic de chaleur attendu ce samedi en Australie.

Une centaine de foyers actifs dans l’État de Nouvelle-Galles du Sud  [dont la capitale est Sydney], une cinquantaine dans celui, voisin, du Victoria [Melbourne], et d’autres encore en Australie-Occidentale et en Tasmanie… L’Australie est toujours ravagée par des feux de forêts meurtriers, en particulier dans le sud-est du pays-continent. Depuis septembre et le début de la saison des feux de brousse, ces incendies ont englouti 5,4 millions d’hectares, détruit 1.300 habitations, tué 17 personnes… Et 480 millions d’animaux.

Et il n’y a pas d’accalmie en vue. Les flammes sont reparties de plus belle ces derniers jours. Au point que, ce jeudi, la Nouvelle-Galles du Sud, Etat le plus peuplé d’Australie, est passé de nouveau en état d’urgence. Les évacuations forcées seront autorisées à compter de ce vendredi et pendant sept jours. C’est la troisième fois que cette région passe en état d’urgence depuis début septembre.

Le pire serait même à venir. Les autorités australiennes s’attendent en effet à un samedi noir sur le front des incendies, en anticipant des rafales de vents soutenues et des températures supérieures à 40°C. Quant au Premier ministre australien, Scott Morisson, il a évoqué, toujours ce jeudi, la possibilité que cette situation perdure des « mois ».

Possible ? « C’est l’une des craintes », répond Dominique Morvan, enseignant-chercheur à l’Université Aix-Marseille, spécialiste de la physique des feux. Il répond aux questions de 20 Minutes.

Rafales de vent et fortes températures… En quoi les conditions météorologiques attendues samedi, en Australie, font craindre le pire sur le front des incendies ?

Ce sont en effet deux facteurs propices à la progression de ces feux. Ils provoquent un courant ascendant d’air chaud très puissant. Les vitesses de gaz verticaux dépassent parfois les 250 km/h. Ces vents vont charrier des particules incandescentes – des feuilles, des petits morceaux d’écorce, des petits débris enflammés – pour les transporter à très haute altitude et parfois très loin. En retombant, ces particules peuvent créer de nouveaux foyers d’incendies. On parle de propagation par brandons. Voilà pour le vent. Quant à la chaleur extrême – et par chaleur extrême, il faut entendre plus de 40°C en ce moment en Australie –, elle va encore diminuer d’un cran la teneur en eau des végétaux, ce qui accroît grandement leur inflammabilité.

L’Australie connaît chaque année des feux de brousse… Pourquoi sont-ils à ce point ravageurs cette année ?

Pour le comprendre, il faut remonter à la période de sécheresse qui a précédé les premiers incendies de septembre. Plus que les rafales de vents ou les fortes chaleurs, c’est le premier facteur qui explique la situation dramatique que traverse actuellement l’Australie. Il y a très peu plu l’hiver dernier [soit entre juin et août, ndlr] et la teneur en eau des végétaux enregistrée au sortir de cette saison était très faible. Les spécialistes s’attendaient alors à ce que la saison des feux de brousse démarre précocement et qu’elle soit très intense. Cela n’a pas loupé. D’habitude, en Australie, la saison des incendies commence véritablement en décembre, rarement en septembre comme cette année. Surtout, la surface déjà ravagée par les flammes est conséquente. En moyenne, en Europe, les feux de végétation dévastent 500.000 hectares chaque année. Là, on parle déjà de 5,4 millions d’hectares brûlés. Pour comparaison, la Corse et la région la Provence-Alpes-Côtes-d’Azur réunies ne font « que » 4 millions d’hectares.

Et nous sommes que tout début janvier. Autrement dit, l’été est loin d’être terminé. Il court jusqu’à fin février en Australie, et janvier est un mois marqué par des pics de températures. Effectivement, comme le craint Scott Morisson, ces feux peuvent durer plusieurs semaines voire plusieurs mois encore.

La carte des déficits en eau en Australie, sur la période du 1er juin 2018 au 30 novembre 2019.
La carte des déficits en eau en Australie, sur la période du 1er juin 2018 au 30 novembre 2019. - /Australian Government

Faut-il voir dans ces gigantesques incendies une conséquence du changement climatique ?

L’Australie est régulièrement touchée par de violents incendies. Il y en a chaque année et depuis toujours. L’environnement y est propice. Un climat sec et chaud et une biomasse [quantité de végétation] qui peut être importante au sol dans certaines régions. L’un des épisodes le plus marquant, ces dernières années, a été les feux de végétation du Victoria entre le 7 février et le 14 février 2009. On se rappelle même du 7 février comme l e « samedi noir », l’essentiel des dégâts étant survenus sur cette seule journée [les différents foyers ont fait plus de 231 morts, brûlés 365.000 hectares et 1.000 maisons]. Ce qui est marquant, cette année, on l'a dit, est le niveau de sécheresse enregistré au sortir de l’hiver, sécheresse qui joue sur l’intensité actuelle des incendies.

Or, on sait déjà que la température moyenne de l’atmosphère a augmenté. C’est une certitude et non plus une hypothèse. Les projections varient ensuite d’une région à l’autre, mais ce réchauffement climatique devrait se traduire par des sécheresses plus accrues et plus fréquentes. Par extension, il pourrait exposer à des incendies plus intenses, notamment en Australie. C’est un peu comme pour les cyclones. Le réchauffement climatique ne les rendra pas plus nombreux, mais potentiellement plus intenses [une température de l’eau élevée est l’un des principaux « carburants » pour un cyclone].

Qu’est-ce qui peut être fait pour maîtriser ces incendies ? La situation est-elle littéralement hors de contrôle ?

Le comportement d’un feu de forêt est piloté par trois principaux facteurs. On parle du « triangle du feu ». Le premier côté, ce sont les conditions météorologiques. Températures, vents, dernières pluies. Le deuxième côté, c’est le relief, un feu se propageant beaucoup plus vite et puissamment sur un terrain en pente. Sur ces deux premiers points, l’homme ne peut pas faire grand-chose. Le troisième côté, enfin, c’est la biomasse, c’est-à-dire la quantité de végétation, du niveau zéro (le sol) jusqu’à la cime des arbres.

Sur ce volet, des mesures préventives peuvent être prises. En réduisant la biomasse. L’enjeu principal est de réduire la végétation au sol. Les arbustes, les broussailles… Car c’est toujours au sol que démarre un incendie et c’est souvent à ce niveau qu’il se propage, et non de cimes en cimes.

La seule technique, donc, pour maîtriser les incendies est le débroussaillement. A grande échelle, le seul outil à votre disposition est l’incendie préventif. Bien sûr, il se fait selon un protocole strict et uniquement pendant la saison des pluies. Cette solution ne peut aussi être envisagée que dans des régions où les écosystèmes [faune et flore] sont habitués aux incendies. Mais même cette solution a ses limites en Australie. Une des zones qui avait fait l’objet d’un incendie préventif dans la région de Sydney, en 2016, a de nouveau brûlé cette année. Et on le voit actuellement en Nouvelle-Galles du Sud : face à la violence des incendies, les autorités n’ont parfois d’autres choix que d’évacuer la zone.