Catastrophe naturelle : « Avec mes photos, je veux faire prendre conscience du choc qu’il y a à tout perdre »

INTERVIEW Photographe pour l’agence Getty Images, Joe Raedle a couvert de nombreuses catastrophes naturelles. Il s’intéresse autant aux dommages causés qu’à la façon dont l'homme s’adapte au changement climatique.

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Vue aérienne du village de Kivalina
Vue aérienne du village de Kivalina — Joe Raedle/Getty Images
  • Cela devient une habitude… L’année 2019 a charrié son lot d’événements climatiques extrêmes.
  • En collaboration avec l’agence de photographies américaine Getty Images, «20 Minutes» revient en images sur certains de ces événements climatiques et sur les conséquences qu’elles ont sur les territoires qu’elles frappent.
  • En parallèle, le photographe américain Joe Raedle, qui couvre des catastrophes naturelles pour Getty Images, répond aux questions de «20 Minutes».

 

Des typhons, des feux de forêts, des inondations, des canicules… L’année 2019 a été une nouvelle fois fournie en catastrophes naturelles et événements climatiques extrêmes. La plupart ont fait la « une » des journaux télévisés.

Elles n’ont pas non plus échappé aux photojournalistes de l’agence Getty Images. Voici une rétrospective en images des bouleversements climatiques que l’agence américaine a couverts. Des incendies de forêt en Californie et au Brésil aux ouragans qui ont dévasté les Bahamas, en passant par les images rapportées de Kivalina, un village en Alaska menacé d’être rayé de la carte, par le photographe américain Joe Raedle. Ce dernier a répondu aux questions de 20 Minutes.

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Depuis quand êtes-vous photojournaliste et quelles thématiques couvriez-vous au départ ?

Je suis devenu photojournaliste sitôt mes études à l’université de Miami terminées. C’était en 1987. J’ai d’abord travaillé onze ans au Sun-Sentinel, un journal de Fort Lauderdale [Floride] . Ce poste m’avait déjà permis de parcourir le monde et de couvrir plusieurs événements « chauds », de Haïti au Moyen-Orient. Puis je me suis lancé dans une carrière en freelance et je travaille depuis dix-neuf ans maintenant pour l’agence Getty Images. J’ai couvert un large panel de sujets. Les guerres en Irak et en Afghanistan, les funérailles de Fidel Castro à Cuba, les migrations à la frontière mexicaine, la visite historique de Jean-Paul II à Cuba, plusieurs campagnes présidentielles… En dix-neuf ans, j’ai aussi eu l’opportunité de couvrir des catastrophes naturelles, que ce soit des ouragans ou des inondations. J’ai travaillé également sur les effets du changement climatique au Groenland.

Vous spécialisez-vous désormais dans la couverture des catastrophes naturelles ?

Je continue à couvrir de multiples sujets, du local à l’international. Mais oui, j’ai commencé à m’intéresser tout particulièrement à ces catastrophes naturelles et aux impacts du changement climatiques. Notamment depuis mon reportage au Groenland en 2013. Pendant plusieurs semaines, j’ai accompagné des scientifiques lors de leurs différentes mesures sur la banquise. Sur place, j’ai pu aussi rencontrer des paysans, des pêcheurs, la jeunesse locale et voir comment tous appréhendaient leur futur. En clair, comment ils se préparaient à faire face à de nouvelles températures.

En couvrant depuis de nombreuses années les ouragans et inondations, j’ai aussi pu me rendre compte que ces catastrophes naturelles sont plus intenses et plus fréquentes. Enfin, parce que je vis à Miami, je suis déjà pleinement conscient des impacts de l’élévation du niveau de la mer due au changement climatique. Ma ville est en première ligne sur cette menace et c’est donc un sujet que je couvre régulièrement.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la couverture de ces catastrophes naturelles ?

Je m’intéresse autant aux impacts qu’ont ces événements sur leur environnement – les destructions qu’ils causent- qu’à la façon dont les sociétés s’adaptent à ces catastrophes. Mon but est de donner une meilleure compréhension des impacts de ces événements climatiques, à la fois sur notre environnement et sur le mode de vie de ceux qui sont en première ligne. Puisque ces catastrophes naturelles semblent de plus en plus fréquentes et de plus en plus intenses, j’espère alors que mes photographies des catastrophes passées font prendre conscience à ceux qui les voient de la nécessité de se préparer aux catastrophes naturelles qui, demain, pourront nous affecter. Si à partir d’une de mes images, j’arrive à faire passer le choc émotionnel qui nous frappe quand on perd tout, alors j’ai réussi. Parce que j’aurai fait prendre conscience à des personnes, voire à des entités gouvernementales, de la nécessité de se préparer aux changements climatiques.

Parmi les dix photographies de Getty Image qui compose notre diaporama, figurent les deux clichés que vous avez pris à Kivalina, en Alaska. Pouvez-vous nous les décrire ?

Kivalina est un petit village [400 habitants, ndlr] sur la côte ouest de l’Alaska, à 83 miles (134 kilomètres) au nord du cercle arctique. Il est situé tout au bout d’une très fine barrière de corail de huit miles (12,8 km) de long et qui sépare un lagon de la mer des Tchouktches. Kivalina pourrait tout simplement être un des premiers villages à disparaître des cartes à cause du réchauffement climatique. Autrefois, les glaces emprisonnaient Kivalina pendant plus de cinq mois, l’hiver, protégeant ainsi le village des vagues et de l’érosion liée aux tempêtes hivernales. Désormais, la banquise se forme au mieux pendant trois mois si bien que le village se retrouve bien plus exposé aux attaques de la mer [au cours des dix dernières années, Kivalina a été envahi trois fois par les eaux, une situation que n’ont jamais connue les anciens du village, rapportait Les Echos en février 2015, ndlr].

C’est toute la puissance des photos de Kivalina : ce village est la partie « visible » du réchauffement climatique, d’une catastrophe naturelle mondiale qui se déroule sur des décennies. Il est donc important de montrer ce qui se passe là-bas. La première photographie est prise par drone. Elle permet d’avoir un angle de vue qu’il était auparavant compliqué d’avoir à moins de louer un hélicoptère ou un avion. Cet angle permet de voir tout de suite ce qui est en jeu, de voir les effets de cette terre qui change lentement. En parallèle, j’ai multiplié les photos au sol. Des portraits de ces habitants mais aussi des images de la ville au village. La deuxième photographie du diaporama, où l’on voit de la viande de caribou sécher, montre comment le village a traditionnellement compté sur la chasse pour se nourrir et comment le changement climatique a fragilisé ce mode de vie en changeant les parcours de migration de ces animaux.

La couverture de ces catastrophes naturelles devient-elle un genre photographique à part entière, au même titre qu’il existe des photographes de guerre ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire ça, tout simplement parce que des photojournalistes couvrent ces catastrophes naturelles depuis très longtemps. En revanche, cette couverture est sans doute plus visible aujourd’hui, alors que de plus en plus de personnes prennent conscience des impacts de nos comportements, de nos modes de vie, sur l’avènement et l’intensité de ces catastrophes naturelles. Pour la plupart, les photojournalistes sont attirés par toutes les histoires où l’homme entre en compte – que ce soit en tant que victime et/ou responsable- et notre travail est alors de montrer ce qui se passe et d’alerter le grand public. Et bien souvent, dans ces catastrophes naturelles, il y a cette part d’humain. A Getty Images, nous couvrons 40.000 événements chaque année et ceux liés au changement climatique représentent une bonne partie.