Nucléaire : A La Hague, sous le gazon, 527.225 m³ de déchets radioactifs

REPORTAGE Le centre de stockage de la Manche (CSM) a 50 ans et encore la vie devant soi. Au moins 300 ans. Car sous ce plateau engazonné, au bout du Cotentin, ont été stockés définitivement 527.225 m³ de déchets radioactifs. En la matière, le CSM a ouvert la voie

Fabrice Pouliquen

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Vue aérienne du centre de stockage de la Manche, à La Hague.
Vue aérienne du centre de stockage de la Manche, à La Hague. — /Photo Andra
  • Pour les déchets moyenne et haute activité-vie longue, les catégories les plus dangereuses de nos déchets nucléaires, la France cherche toujours une solution définitive de stockage. Ce pourrait être à 500 mètres sous terre, à Bure, dans la Meuse.
  • En revanche, pour les déchets faible et moyenne activité-vie courte, le stockage définitif est déjà une réalité. Et c’est au CSM que cela a commencé, dès 1969 et jusqu’en 1994. Il est le premier centre de stockage au monde à être dans une phase de fermeture.
  • C’est tout l’intérêt de ce site : avoir joué un rôle de pionner dans le stockage des déchets nucléaires. Les associations antinucléaires voient le revers de la médaille. « On a fait au CSM tout ce qu’il ne fallait pas faire », disent-elles. Explication.

Certains y voient un terrain de golf. Vu du ciel, on imagine aussi facilement des toits d’usines, en dents de scie, qu’on aurait recouverts d’un tapis végétal. Des deux hypothèses, aucune n’est la bonne. Nous sommes au centre de stockage de la Manche, à Digulleville, commune de la Hague, à la pointe ouest du Cotentin.

La « presqu’île au nucléaire » comme elle est parfois désignée. La centrale de Flamanville est 20 km plus au sud. Surtout, à Digulleville, est implantée l ’usine de retraitement de la Hague, où sont expédiés, pour être retraités, les combustibles nucléaires après leur utilisation dans les 58 réacteurs français, ou d’autres encore à l’étranger.

Sous le « terrain de golf », 527.225 m³ de déchets radioactifs

En bordure de cette usine, à l’est, commence sans transition le centre de stockage de la Manche opéré par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). C’est ici, sur 10 hectares, qu’ont été stockés définitivement 527.225 m³ de déchets radioactifs, répartis dans près d’un million de colis, entre 1969 et 1994. Jusqu’à ce que le site arrive à saturation et qu’on le ferme, par une couverture géologique constituée de six couches et épaisse de 2 à 8 mètres, suivant l’endroit où l’on se trouve (lire encadré).

Schéma de principe de la couverture multicouches du CSM.
Schéma de principe de la couverture multicouches du CSM. - /infographie Andra

Voilà donc ce qui se cache sous le « terrain de golf ». « Pour l’essentiel, ce sont des gants, des outils et des vêtements contaminés lors de la maintenance et de l’exploitation d’installations nucléaires », précise Florence Espiet, actuelle directrice du CSM. Pour l’essentiel aussi, ces déchets sont de faible et moyenne activité-vie courte (FMA-VC), la moins dangereuse des catégories de déchets nucléaires. Enfin, vie courte, tout est relatif. Ces déchets ne présenteront plus de risques radiologiques pour l’homme et l’environnement dans 300 ans environ, du fait de la décroissance active. « Et faible activité ne veut pas dire non plus qu’ils sont sans danger, rappelle Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire pour Greenpeace. Une exposition directe à ces éléments radioactifs ne vous est peut-être pas fatale. En revanche, le risque est celui d’une contamination chronique de l’environnement à ces éléments radioactifs, qui peut avoir un impact sur la santé des riverains. »

Un site pionnier qui a essuyé les plâtres ?

Pour les déchets moyenne et haute activité-vie longue (MA-VL et HA-VL) – les plus dangereux –, la France cherche toujours une solution définitive de stockage. Ce pourrait être à 500 mètres sous terre, sous une épaisse couche d’argile, à Bure (Meuse). Pour les FMA-VC, on n'est plus dans la fiction. En la matière, le CSM, le premier centre de stockage français – 50 ans cette année –, a ouvert la voie. « Il a permis d’améliorer grandement les techniques de stockage des déchets nucléaires dont profitent aujourd’hui d’autres sites semblables », glisse Florence Espiet. Notamment le  centre de stockage de l’Aube (CSA) à Soulaines-Dhuys, qui a pris la suite en 1992. Il est aussi le premier au monde à être entré en phase de fermeture.

Yannick Rousselet, comme Pierre Barbay, conseiller scientifique de l’Acro (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest), voient bien plus le revers de la médaille à être un site pionnier. « On a fait au CSM tout ce qu’il ne fallait pas faire », résument-ils. Les deux hommes tiquent déjà sur le choix du site. « La tentation est grande de mettre les déchets dont on ne sait pas quoi faire au fond du jardin, lance Pierre Barbay. C’est un peu ce qu’on a fait avec le CSM, en l’implantant sur un terrain libre trouvé au bout de l’usine de retraitement de la Hague. »

Vue aérienne du centre de stockage de la Manche, à La Hague, avant qu'il ne soit fermé par sa couverture géologique.
Vue aérienne du centre de stockage de la Manche, à La Hague, avant qu'il ne soit fermé par sa couverture géologique. - /Photo Andra

« En 1969, les colis de déchets étaient stockés en pleine terre »

Yannick Rousselet rappelle alors le nom du lieu-dit, « les hauts marais ». « Nous sommes dans une zone humide, précise-t-il. Or, l’eau est le principal ennemi de la sûreté nucléaire. C’est l’un des canaux par lesquels des éléments radioactifs peuvent s’échapper et contaminer l’environnement. » « Le marais a depuis longtemps été assaini et le CSM est sur un plateau en pente douce vers la mer, répond Florence Espiet. Pour la gestion des eaux, c’est parfait. Quant à la nappe phréatique, elle est suffisamment éloignée des colis de déchets. »

Le deuxième bémol pointé par les ONG concerne la façon dont ont été conditionnés et stockés les déchets au départ. « En 1969, nous étions loin d’avoir les connaissances actuelles sur les déchets radioactifs, restitue Yannick Rousselet. Les premiers colis étaient stockés en pleine terre et on ne différenciait pas non plus, à l’époque, les éléments radioactifs vie courte et vie longue. »

ue de principe du stockage au CSM.
ue de principe du stockage au CSM. - /infographie Andra

Autrement dit, des colis stockés au CSM mélangent ces deux catégories. « Nous avons pu en reprendre certains et dissocier les déchets VL, ils ne représentent aujourd’hui pas plus de 10 % des déchets stockés, commence Florence Espiet. Les colis des tranchées en pleine terre ont aussi été repris pour être mis dans des ouvrages de stockage. C’est une nouvelle barrière que nous avons ainsi ajoutée entre les déchets et l’environnement. Notre dispositif de stockage en compte trois désormais : le colis, l’ouvrage de stockage et la couverture géologique. »

100 kg de plutonium dans le tas ?

Pierre Barbay est loin d’être rassuré. « Une des tranchées en pleine terre n’a jamais été reprise, commence-t-il. Quels sont sinon ces éléments vie longue ? On sait qu’il y aurait 100 kg de plutonium ainsi que de nombreux autres émetteurs alpha particulièrement toxiques en cas de contamination. Le CSM n’est pas adapté pour stocker ce type de déchets. Ils ne sont d’ailleurs pas acceptés dans le centre de l’Aube qui a pris le relais. »

Faut-il alors rouvrir cette couverture et mettre le nez dans les déchets stockés au CSM. « Le chantier serait colossal et coûterait très cher, concède Yannick Rousselet. Mais il est nécessaire. Ne serait-ce que pour faire l’inventaire très précis de ce qu’on y trouve et enlever les déchets vie longue. » A l’Andra, on répète que la commission Turpin a tranché le débat en 1996, lorsqu’elle a été mise sur pied par le gouvernement pour mesure l’impact du CSM sur son environnement. « Son rapport concluait que le centre ne présente pas de risque sanitaire significatif pour les populations locales », rappelle Florence Espiet.

Un accident au tritium qui laisse des traces

Depuis 1997 et la finalisation de la couverture géologique, le CSM est entrée dans une phase de « fermeture définitive », période pendant laquelle l’Andra ne reste pas inactive. « Nous faisons 2.100 prélèvements et 10.000 analyses par an pour contrôler l’éventuelle présence de radioactivité et d’éléments chimiques sur le site et dans ses environs immédiats, détaille Florence Espiet. Nous le faisons sur les eaux souterraines, de surface, nous mesurons la qualité de l’air, nous analysons les poussières. » Résultat ? « L’impact du CSM est très faible, plus de 1.000 fois inférieur à celui de la radioactivité naturelle », conclut l’Andra dans un rapport de 2018.

Les données de l’agence sont « très sous-évaluées », pointent les associations antinucléaires. Notamment sur le tritium, qui vaudra au CSM son premier accident, lorsque cet élément radioactif sera déversé accidentellement dans la nappe phréatique en 1976. Selon l’Andra, la présence de tritium est en décroissance depuis cet accident et « les valeurs notées sur les prélèvements d’eau sont inférieures au seuil de potabilité de 1.000 becquerels par litre pour le tritium », précisait l’agence en 2013 dans une dépêche de l'AFP. L’Acro, qui fait ses propres analyses, disait trouver des valeurs jusqu’à 58 fois supérieures à celles révélées par l’Andra. « Le tritium n’est certes pas l’élément le plus radioactif, mais il est extrêmement mobile, explique Yannick Rousselet. Il faut donc le voir comme un lanceur d’alerte. S’il fuit, il y a des chances que d’autres éléments radioactifs suivent à la longue. »

Le gendarme nucléaire français « satisfait »

Reste que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le gendarme nucléaire français, se veut rassurant. Dans son appréciation 2018, il considérait « que l’état et l’exploitation des installations [du CSM] sont satisfaisants ». Il demande néanmoins à l’Andra « de poursuivre ses efforts pour renforcer la stabilité de la couverture et la suppression des infiltrations résiduelles de l’eau au bord de stockage ». C’est l’un des gros chantiers en cours au CSM. La couverture géologique est encore dite provisoire. Depuis 1997, elle doit prouver qu’elle est apte à tenir son rôle : empêcher tout contact entre l’environnement et les déchets radioactifs sur les trois siècles à venir.

Pour l’instant, « cette couverture se comporte très bien, assure Florence Espiet. Mais de légers glissements ont été observés sur les côtés. On parle de quelques millimètres par an, mais à la longue, ça peut être gênant. Nous allons donc proposer de consolider les talus, notamment en rendant les pentes moins abruptes. »

Un site jamais « banalisable » ?

Ce sera l’un des enjeux du réexamen de sûreté du CSM, que l’Andra et l’ASN vont démarrer en janvier et qui devrait durer plus d’un an. D’ici quinze ou vingt ans, l’Andra espère déposer son dossier de fermeture définitive du site. Il sera alors le premier au monde à entrer dans une phase de surveillance. Il y aura toujours des prélèvements et analyses, toujours un espace pédagogique à l’entrée pour accueillir le public… Mais l’idée sera de réduire petit à petit la voilure. Jusqu’à définitivement plier bagage dans 300 ans ? « Non, justement, reprend Yannick Rousselet. C’est une autre conclusion de la commission Turpin : du fait de la présence de ces déchets vie longue, le site du CSM ne sera jamais "banalisable" ». En clair, on ne pourra plus jamais faire ce que l’on veut de ces 12 hectares de terres. Surtout pas creuser une carrière, par exemple !

C’est un autre des chantiers toujours ouvert au CSM. La question est simple : Comment alerter les générations qui nous succéderont de ce que renferme le site ? La réponse, elle, est complexe. « Une nouvelle fois, le CSM joue un rôle pionnier sur ce travail de la mémoire », glisse Florence Espiet.

Quelles sont les trois barrières entre les déchets radioactifs et l’environnement ?

Le colis. C’est la première barrière, explique l’Andra. Par colis, il faut entendre des fûts ou des caissons dans lesquels les déchets radioactifs – les gants, les vêtements, les outils – ont été stockés. Ces colis sont composés de 15 à 20 % de déchets mélangés à un matériau d’enrobage (béton, mortier, résine ou bitume).

L’ouvrage de stockage. C’est la deuxième barrière. Au CSM, il y en a de deux sortes : les monolithes et les tumulus. Le premier ouvrage consiste à ériger une pyramide de colis. « Des colis béton étaient d’abord disposés en bordure de l’ouvrage pour donner la forme d’une butte aux pentes douces, comme une pyramide, puis l’intérieur était comblé par d’autres colis et par du gravier pour les stabiliser ».

La couverture géologique. La dernière barrière est celle de la couverture géologique, qui finit par couvrir les ouvrages de stockage une fois que le site n’est plus exploité. Le CSM est le seul à être arrivé à cette phase-là. Sa couverture géologique est constituée de six couches, chacune ayant son rôle à jouer. La première, la couche de terre végétale, est là par exemple pour absorber l’eau et limiter les infiltrations. La deuxième, composée de matériaux bruts compactés comme des schistes et des grès, est à voir comme une barrière anti-intrusion. Elle empêche les animaux de creuser plus loin. Deux couches de sable visent aussi à drainer l’eau. Elles sont séparées par une membrane bitumineuse, de 6 mm d’épaisseurs, qui a plusieurs propriétés intéressantes. Celle d’être un matériau durable, celle d’être imperméable, mais aussi celle d’être très élastique. Un morceau d’un mètre de cette membrane peut être étiré de 50 centimètres supplémentaires, il gardera toutes ces propriétés.