COP25 : « Il a manqué l’intense travail diplomatique qui a permis l’accord de Paris en 2015 », juge Laurence Tubiana

INTERVIEW Laurence Tubiana, l’architecte de l’accord de Paris de 2015, aujourd’hui présidente de l’European Climate Foundation, se dit, comme beaucoup d’observateurs, « déçue » par la COP 25 qui vient de s’achever à Madrid. Elle répond aux questions de « 20 Minutes ».

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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La ministre chilienne de l'Environnement et présidente de la COP25, Carolina Schmidt, s'entretient avec le secrétaire brésilien pour la souveraineté nationale et la citoyenneté, Fabio Mendes Marzano, lors de la séance plénière de clôture de la COP 25 à Madrid, dimanche 15 décembre.
La ministre chilienne de l'Environnement et présidente de la COP25, Carolina Schmidt, s'entretient avec le secrétaire brésilien pour la souveraineté nationale et la citoyenneté, Fabio Mendes Marzano, lors de la séance plénière de clôture de la COP 25 à Madrid, dimanche 15 décembre. — OSCAR DEL POZO / AFP
  • La COP25 s’est achevée dimanche à Madrid, après quinze jours de négociations et presque deux jours de prolongations.
  • Il fallait bien ça pour sauver une première version de l’accord final très faible. « Mais cette négociation bonus a seulement permis de sauver les meubles », estime Laurence Tubiana, ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique en 2015, lors de la COP21.
  • Présidente de la Fondation européenne pour le climat, Laurence Tubiana note tout de même quelques notes positives à Madrid. A commencer par les dynamiques des régions, villes et entreprises, y compris dans les pays « bloqueurs ».

La plus longue COP de l’histoire après celle de Durban en 2011… Voilà sans doute comment on se souviendra à l’avenir de cette 25e conférence des Nations Unies sur le climat (COP25), qui s’est achevé dimanche après deux semaines de négociations entre les chefs de 200 États du monde entier.

Quinze jours et 42 heures de négociations bonus, confiées à la ministre de l’Environnement espagnole, Teresa Ribera, pour tenter de consolider la première version de l’accord final, présenté samedi mais jugé particulièrement faible sur la question des ambitions…

Ces prolongations ont sans doute permis d’éviter un naufrage. Il n’en reste pas moins qu’au moment de quitter Madrid, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, se disait déçu par cette COP25, regrettant « une importante occasion ratée » par la communauté internationale, « de faire preuve d’une ambition plus grande, en matière d’atténuation, d’adaptation et de financement face à la crise climatique ».

Laurence Tubiana, ambassadrice de la France sur les questions climatiques et directrice de la Fondation pour le climat, lors d'une conférence de presse à la COP25 de Madrid.
Laurence Tubiana, ambassadrice de la France sur les questions climatiques et directrice de la Fondation pour le climat, lors d'une conférence de presse à la COP25 de Madrid. - : FERNANDO VILLAR/EFE/SIPA

Déçue, Laurence Tubiana, ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique lors de la COP21 de Paris, l’est aussi. Mais celle qui est aujourd’hui présidente de l’ European Climate Foundation note tout de même des points positifs « qui ont permis d’arracher le moins mauvais des résultats et de laisser des espoirs pour 2020 »…

A-t-on échappé au pire dans les dernières heures de négociations de cette COP25, avant la négociation bonus ?

Dans l’une des dernières versions des textes présentées samedi matin, celui portant sur les ambitions climatiques avait été vidé de toutes substances. Il n’y figurait plus de référence à la science, ni à 2020, et cet engagement pris par les pays signataires de l’accord de Paris de relever leurs ambitions climatiques d’ici à la fin de l’année.

La présidence chilienne avait tout enlevé. Ce n’était absolument pas possible. Il y a donc eu toute cette bataille emmenée par la ministre espagnole de l’Environnement pour, disons-le clairement, sauver les meubles. Mais le texte initial était particulièrement faible, si bien que cette négociation bonus n’a pas permis non plus de faire des miracles.

Au-delà de l’ambition, cette COP25 n’est pas non plus parvenue à définir de nouvelles règles du marché du carbone, l’un des points de négociations qui était à son agenda officiel…

Paradoxalement, cet échec est une bonne chose. Ce marché du carbone, créé par le protocole de Kyoto [1997], permet aux pays les moins pollueurs de revendre des quotas d’émissions à ceux qui en émettent davantage. A Madrid, l’enjeu était de mettre à jour ces règles, notamment en mettant fin à l’écueil actuel qui fait que certaines émissions sont comptées deux fois. Une fois par le pays vendeur de crédit et l’autre par le pays acheteur.

Appuyés par les Etats-Unis, le Brésil et l’Australie mettaient de la mauvaise volonté dans ces négociations, notamment sur cette question du double comptage. C’était de la tricherie pure et simple. Il valait mieux reporter ce dossier plutôt que d’accepter à Madrid de mauvaises règles qui auraient littéralement mis l’accord de Paris de 2015 par terre.

Est-il clair aujourd’hui que des pays ne relèveront pas leurs ambitions d’ici à fin 2020 ?

Il faut déjà rappeler que 80 pays se sont engagés à revoir leurs ambitions climatiques à la hausse d’ici à fin 2020, contre 68 avant la COP25. Mais ce sont essentiellement des pays faiblement émetteurs de gaz à effet de serre. Les plus émetteurs, eux, sont restés silencieux sur ce point à Madrid. On peut très certainement faire une croix sur la présentation, d’ici à la fin d’année prochaine, de nouvelles ambitions américaines, australiennes et brésiliennes.

La situation est floue pour d’autres pays, comme l’Arabie Saoudite ou le Japon*. C’est le cas aussi de la Chine et de l’Inde, deux pays cruciaux dans la bataille climatique. A Madrid, ils étaient sur une position de réserve, laissant entendre que le moment, pour eux, était de préserver leurs développements économiques plutôt que de relever leurs ambitions climatiques. L’Inde, par exemple, a affirmé qu’elle ne soumettrait pas de nouveau plan en 2020 et que les discussions pour la relève des ambitions ne devraient pas avoir lieu avant 2023. Mais nous sommes encore à un an de la COP26 de Glasgow. La position de la Chine et de l’Inde a le temps de changer. La seule certitude est que si personne ne va les voir, ne prend le temps de discuter avec eux, nous n’aurons pas leurs nouvelles contributions climatiques d’ici à 2020.

Avez-vous le sentiment que l’esprit positif qui a donné naissance à l’accord de Paris a complètement disparu aujourd’hui ?

Non, il n’a pas disparu. Si la dynamique n’est pas toujours portée par les gouvernements, des villes, des provinces, des régions, des entreprises prennent le relais, y compris dans les pays bloqueurs ou actuellement peu ambitieux dans les négociations climatiques. C’est l’une des points positifs à retenir de Madrid.

Plusieurs États américains ont estimé que, par leurs efforts, ils pouvaient faire baisser les émissions de leur pays de 37 % d'ici 2030, sans l’appui du gouvernement fédéral. Plusieurs provinces australiennes ont également annoncé leur volonté d’être neutre en carbone en 2050, ce qui implique qu’elles rehaussent leurs ambitions à l’horizon 2030. Plusieurs villes japonaises affichent aussi ces mêmes ambitions climatiques fortes. Il ne faut pas oublier non plus cette coalition des 80 pays, ni le rôle très positif qu’a joué l’Union européenne, à Madrid, pour tenter de tirer vers le haut les négociations.

Quelle leçon faut-il alors tirer de ces deux semaines de négociations ?

Il faut voir cette COP25 comme un coup de semonce. Les COP sont des moments complexes. Si on ne les prépare pas en amont par un intense travail diplomatique, elles sont vouées à l’échec. Il faut multiplier les discussions bilatérales sur le sujet, ne pas rompre le dialogue avec les pays bloqueurs… Le Chili [présidente de la COP25] n’a pas suffisamment fait ce travail. Depuis trois ans même, il n’y a pas de travail diplomatique sérieux, à haut niveau, sur ces questions climatiques. On en parle de temps en temps lors des sommets, on essaie de sauver les meubles lors des G20… Mais c’est tout ce qu’on fait.

Le contexte était tout aussi difficile lorsque nous préparions la COP21 à Paris qu’il ne l’est aujourd’hui. Tout le monde lançait à Laurent Fabius [alors ministre des Affaires étrangères] des « good luck ! » qui sous-entendaient qu’on n’allait pas y arriver. Mais nous avions travaillé énormément dès mai 2014, soit un an et demi avant la COP21, notamment en multipliant les entrevues avec les chefs d’Etats, les ministres, les ONG, les entreprises, les banques multilatérales. Tout le réseau diplomatique français était mobilisé et nous n’avons laissé personne sur le bord de la route.

Il faut faire ce travail similaire pour préparer la COP26 à Glasgow. Aidés des Européens, les Britanniques [qui prennent le relais du Chili] peuvent le faire. En 2015, le binôme Etats-Unis-Chine avait beaucoup contribué à mener au succès l’accord de Paris sur le climat. Il faut aujourd’hui créer un même leadership entre la Chine et l’Union Européenne.

*Lors d’une conférence de presse à Madrid, le ministre japonais de l’Environnement a assuré qu’il continuerait à se battre avec son gouvernement pour pouvoir relever l’ambition du pays, avant d’admettre que « pour l’instant, (il a) échoué ».