Union européenne : Le « pacte vert » d’Ursula von der Leyen… entre ambitions fortes et imprécisions

CLIMAT Ce mercredi, la nouvelle présidente de la Commission européenne a détaillé les propositions de son « green deal », qui doit mettre la transition écologique au cœur des politiques européennes. Les ambitions sont fortes… mais les propositions trop vagues ?

Fabrice Pouliquen

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Ursula von der Leyen détaille les mesures du
Ursula von der Leyen détaille les mesures du — Aris Oikonomou / AFP
  • La présidente de la nouvelle Commission européenne a présenté ce mercredi après-midi, au Parlement européen, son « pacte vert ». Autrement dit, la feuille de route climatique de cette nouvelle équipe et qu’elle dit au cœur de ses préoccupations.
  • L’ambition affichée est notamment de faire de l’UE le premier continent à adopter l’objectif de neutralité carbone en 2050. Ce « pacte vert » détaille aussi tout un plan d’actions pour y parvenir.
  • Mais dans la présentation d’Ursula von der Leyen, l’ambition 2030, la plus urgente à fixer, passe au second plan, déplore-t-on au Réseau action climat. Et plusieurs des mesures annoncées sont encore peu détaillées, ajoute-t-on à la Fondation Nicolas Hulot.

 

« D’un côté, il s’agit de réduire les émissions, de l’autre, créer des emplois et doper l’innovation »… Tel est, résumé par Ursula von der Leyen, l’équation que porte « le pacte vert » [« green deal » en anglais], la grande priorité affichée par la nouvelle présidente de la Commission européenne, entrée en fonction le 1er décembre.

Ce « pacte vert » est à voir comme la feuille de route destinée à faire de l’Union européenne un leader de la lutte contre le changement climatique. Il tient sur 26 pages et comprend une cinquantaine de mesures, dont une bonne partie avait déjà fuité ces derniers jours. Ce mercredi, Ursula von der Leyen a présenté officiellement le texte devant le Parlement européen. Et recommencera ce jeudi, à 14h, cette fois-ci devant le Conseil européen, le premier de cette nouvelle commission.

« Un moment politique important »

Ce « pacte vert » est bien à voir comme une feuille de route compilant les propositions législatives, instruments financiers et plans d’actions qu’entend porter cette nouvelle commission au cours de son mandat sur le volet climat.

Kévin Puisieux, responsable économie et finance à la Fondation Nicolas Hulot (FNH), souligne « un moment politique important, qui place l’urgence climatique au cœur des politiques européennes comme jamais cela n’avait été fait auparavant ». Il voit la concordance de trois phénomènes : « D’abord la mobilisation citoyenne sur la question climatique. Ensuite le risque réel de récession en Europe, qui invite à trouver de nouveaux projets industriels et économiques. Et enfin le besoin de se raccrocher à un projet fédérateur, alors que l’UE est engluée depuis trois ans dans le Brexit. »

« Neutralité carbone », un message fort en pleine COP25

Ce projet fédérateur est d’abord celui d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Il s’agira alors d’être à un point d’équilibre entre la quantité d’émissions de gaz à effet de serre émise par l’UE et la capacité qu’elle a d’en retirer via les puits de carbones (forêts, prairies, océans…). C’est la grande ambition de ce « pacte vert ». Ursula von der Leyen veut faire de l’UE le premier continent à se fixer officiellement cet objectif de neutralité carbone.

« C’est un message fort envoyé à la communauté internationale, qui plus est en pleine COP25, à Madrid, qui doit préparer tous les pays à revoir leurs ambitions climatiques d’ici à la COP 26 de Glasgow, fin 2020 », confirme Neil Makaroff, chargé des affaires européennes au Réseau action climat (RAC). Il reste à inscrire cette ambition dans le marbre. A ce sujet, Ursula von der Leyen annonce la proposition, d’ici à mars prochain, d’une « grande loi climatique », dont l’objectif de neutralité carbone en 2050. Pas sûr qu’elle passe. La Pologne, la République Tchèque et la Hongrie s’y opposent toujours.

Les objectifs 2030 au second plan ?

Cela coince encore plus sur l’objectif 2030, horizon pour lequel ce « pacte vert » veut porter à – 50 %, voire – 55 %, les objectifs de réductions de gaz à effet de serre de l’UE [par rapport à 1990], contre – 40 % aujourd’hui. Seuls neuf Etats membres sont pour. « Autrement dit, nous sommes très loin d’un accord sur ce dossier, qui est pourtant le plus urgent, reprend Neil Makaroff. Le GIEC répète qu’il nous reste qu’une dizaine d’années pour inverser la tendance à la hausse des émissions de GES mondiales. » Or, dans ce « pacte vert », cet objectif 2030 passe au second plan, fustigent tant Neil Makaroff que l’eurodéputée EELV Marie Toussaint. « Ursula von der Leyen ne propose de se pencher sur ce dossier qu’à l’été 2020, indique cette dernière. Or, le dossier est complexe et nous ne serions plus qu’à quelques mois de la COP26. C’est bien trop tard. »

« Les bons leviers identifiés… »

Voilà pour les objectifs. Ce « pacte vert » ne s’arrête pas là et aborde aussi un plan d’action pour être à la hauteur des ambitions affichées. C’est l’autre force de ce texte, tant pour Kévin Puisieux que pour Neil Makaroff. « Cette feuille de route ouvre de nombreux chantiers », glisse le premier. « Et elle a identifié les bons leviers », ajoute le second.

C’est l’énergie, la rénovation énergétique des logements, l’énergie et même le commerce international, « qui était un peu jusque-là l’angle mort des politiques européennes sur le climat », indique le chargé des affaires européennes au RAC. Les accords de libre-échange ratifiés par l’UE devront impérativement respecter  l’accord de Paris sur le climat, précise à ce sujet le « pacte vert ».

La réforme en cours de la Politique agricole commune (PAC), l’un des principaux budgets européens, devra aussi « refléter les ambitions du "green deal" », fait savoir l’exécutif européen.

Enfin, et c’est le nerf de la guerre, plusieurs leviers financiers sont listés. C’est notamment un fonds pour la « transition juste », de 100 milliards d’euros d’investissement sur les sept prochaines années, un point crucial pour obtenir l’adhésion des derniers pays réfractaires sur la neutralité carbone en 2050. Ce fonds devrait servir en effet à aider ces pays, encore très dépendant du charbon, à sortir de cette énergie fossile en limitant les impacts économiques et sociaux.

… Mais encore trop de flou dans les propositions ?

En parallèle, Ursula von der Leyen a rappelé ce mercredi la volonté de flécher 25 % du budget de l’UE (soit plus ou moins 40 milliards de dollars par an) vers le « green deal » ou encore de transformer la banque européenne d’investissement en banque pour le climat , laquelle injecterait 100 milliards d’euros par an dans la transition écologique.

De bonnes nouvelles ? Marie Toussaint tiquent sur les 100 milliards d’euros d’investissements publics que devrait injecter annuellement cette banque du climat. « C’est très insuffisant, regrette-t-elle. Pour atteindre les objectifs climatiques de l’UE, la cour des comptes européenne estime les besoins en investissement, à 1.115 milliards d’euros [privés et public] par an. » Kévin Puisieux, lui, s’inquiète du flou qui enveloppe encore les propositions. « Sur la réforme de la PAC, un sujet crucial, ce "pacte vert" ne précise pas comment celle-ci va refléter les ambitions, note-t-il. On ne sait pas non plus où seront trouvés les 100 milliards d’euros du fonds pour la transition juste. »

C’est aussi une remarque que fait Neil Makaroff : « On est loin d’avoir encore tous les détails, si bien qu’il y a un risque que cela se transforme en une vaste opération de Greenwashing. » « C’est le début du voyage », tente de rassurer Ursula von der Leyen.

Qu’attendre du Conseil européen de jeudi et vendredi ?

Après avoir présenté son « green deal » au Parlement européen, ce mercredi, Ursula von der Leyen répétera l’exercice ce jeudi, cette fois devant le Conseil européen, qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement des Vingt-Huit. Un autre moment important, glisse Neil Makaroff, du Réseau action climat.

Il espère notamment que ce conseil soit l’occasion d’avancer sur l’ambition climatique. En obtenant par exemple l’adhésion des trois derniers pays récalcitrants – Pologne, République Tchèque et Hongrie – à l’objectif de neutralité carbone en 2050. « Mais aussi et surtout en avançant sur l’objectif à court terme, précise-t-il. Il est urgent d’élargir la liste des neuf pays d’accord pour fixer à – 50 %, voire – 55 %, l’objectif de réduction des gaz à effet de serre d’ici à 2030. Surtout, il faut que ces chefs d’Etats et de gouvernement demandent qu’on se penche sur ce dossier bien avant cet été, comme le propose Ursula von der Leyen. C’est bien trop tard. »