Vingt ans après, la marée noire de l’Erika reste un « traumatisme » sur le littoral

CATASTROPHE Il y a 20 ans, le pétrolier Erika se brisait au large de la Loire-Atlantique et du Morbihan. En presqu'île de Guérande, territoire le plus touché par la pollution, les souvenirs sont vifs

Frédéric Brenon

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Le pétrolier Erika a coulé à l'ouest des côtes françaises le 13 décembe 1999.
Le pétrolier Erika a coulé à l'ouest des côtes françaises le 13 décembe 1999. — S. MARC / MARINE NATIONALE / AFP
  • Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika se brisait en deux au large de la Bretagne et des Pays-de-la-Loire.
  • Le nettoyage de la marée noire dura près de six mois.
  • En presqu’île de Guérande, territoire le plus touché, des témoins se souviennent de la catastrophe comme si c’était hier.

Le 12 décembre 1999, six jours après avoir quitté Dunkerque avec 30.000 tonnes de fioul lourd en soutes, le pétrolier Erika s’ouvre en deux à une vingtaine de kilomètres au large de Belle-île-en-mer, victime de fissures et de corrosion avancée. L’équipage est sauvé mais plus de 10.000 tonnes d’hydrocarbures s’échappent dans l’océan, le reste coulant avec le navire. Ce n’est que onze jours plus tard que l’une des pires marées noires européennes frappera la Bretagne et les Pays-de-la-Loire. Dans la presqu’île de Guérande, territoire le plus touché par la pollution, l’événement reste, vingt ans après, un « traumatisme ».

« Juste après le naufrage, on ne pensait pas qu’on serait touchés. Les météorologues prévoyaient que le pétrole irait plus au sud, en Vendée », se souvient Christophe Priou, maire du Croisic  à l'époque. « Il y avait une espèce d’inconscience, confirme Sébastien Flohic, commerçant au Pouliguen en 1999. On pensait que le pétrole passerait à côté ou que les barrages flottants suffiraient. On n’avait aucune idée du désastre qui s’annonçait. » Accélérées par la tempête, les premières boulettes déferlent finalement à Noël, bientôt remplacées par des plaques, parfois immenses.

« Il y avait des gens qui pleuraient »

« Je me rappelle très bien sortir de chez moi, tôt, le 26 au matin : ça sentait le pétrole à plein nez, jusque loin dans les terres. On a tout de suite compris », raconte Olivier Péréon, paludier à Guérande. « Cette odeur… Chaque fois que je vais à la station-service, elle me revient en tête », ajoute Sébastien Flohic. « On est allés sur les plages mesurer l’ampleur des dégâts. On était pétrifiés. Il y avait des gens qui pleuraient », poursuit Christophe Priou. « Je me souviens de vagues brunes qui claquaient sur les rochers. Des premiers oiseaux couverts de saloperie. Horrible. J’en tremble encore », confie Jeanine Denis, habitante de Batz-sur-mer.

Les témoins évoquent ensuite le chaos qui a suivi : les « plages restées ouvertes », les gens qui « commencent de suite à nettoyer », les « embouteillages provoqués par l’afflux de curieux »… « C’était du grand n’importe quoi », considère Sébastien Flohic. « On n’était pas préparé, on avait peu de moyens. Et il fallait gérer l’émotionnel », évoque Christophe Priou. Les choses s’organisent peu à peu. Des combinaisons, des pelles, sont distribuées et des centaines de volontaires se mettent au nettoyage. Les mairies ouvrent leurs locaux « presque 24h/24 » pour accueillir les bénévoles, distribuer des « collations cuisinées par les retraités ». Des militaires sont là aussi.

« On retirait autant de sable et d’algues que de mazout. Et il fallait recommencer à la marée suivante. Physiquement et moralement, c’était dur. Avec le recul, on aurait dû laisser la pollution se déposer pendant plusieurs jours avant d’attaquer un tel chantier », estime l’ancien maire du Croisic. Du côté des paludiers, décision est prise de fermer les vannes des marais salants pour ne pas laisser entrer l’eau polluée. « C’était un moment fort car ça signifiait tirer un trait sur la récolte annuelle, voire pire car on ne savait pas combien ça allait durer, explique Olivier Péréon. Ça a créé des tensions entre nous. Et on a manqué de stock pendant plusieurs années. »

« On se dit que ça peut encore arriver »

Le nettoyage, soutenu par des professionnels mobilisés par Total, dura finalement six mois et il aura fallu près d’un an pour que les derniers rejets de fioul disparaissent. « A la fin, il restait la colère et la fatigue. Plus personne ne voulait entendre parler de l’Erika », affirme Olivier Péréon. « Le tourisme s’est effondré cette année-là, regrette Sébastien Flohic. De nombreux professionnels ont été pénalisés, même si des indemnités ont été versées. Je ne suis pas sûr que la plaie soit cicatrisée. Quand un bateau s’échoue quelque part, on y repense. Et on se dit que ça peut encore arriver. » « Avec cette catastrophe, tout le monde a pris conscience de la fragilité de notre littoral. Pourtant, je ne suis pas sûr qu’on en ait tiré toutes les leçons », renchérit Olivier Péréon.

Aujourd’hui sénateur (LR), Christophe Priou se veut plus optimiste. « Le maritime, c’est 90 % du transport de marchandises. Et, bien sûr, le risque zéro n’existe pas. Mais à la suite de l’Erika, il y a eu un paquet de mesures prises au niveau européen : contrôles renforcés dans les ports, sanctions fortes contre les délestages, pétroliers double coques… Sur le plan du droit, les principes de pollueur-payeur et de préjudice écologique ont été reconnus. Il y a quand même eu du positif dans ce malheur. »