COP 25 : Protection de la biodiversité et lutte contre le réchauffement climatique, même combat ?

ENVIRONNEMENT De plus en plus de déclarations politiques placent sur un pied d’égalité biodiversité et enjeux climatiques. Reste à traduire cette ambition en acte. La COP 25 permettra-t-elle d’avancer sur ce point ?

Fabrice Pouliquen

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Les aigrettes volent au sommet d'une mangrove pendant le lever du soleil à Kajhu  (Indonésie).
Les aigrettes volent au sommet d'une mangrove pendant le lever du soleil à Kajhu (Indonésie). — CHAIDEER MAHYUDDIN / AFP
  • De plus en plus de déclarations politiques placent sur un pied d’égalité la biodiversité et les enjeux climatiques. C’était le cas encore dans le discours du Premier ministre Edouard Philippe à la COP 25 de Madrid le 2 décembre.
  • Sébastien Treyer, directeur du think-tank Iddri, espère que cette COP 25 permettra d’aller plus loin dans l’association de ces deux thématiques. Plus seulement dans les discours mais aussi dans l’action en prônant les solutions fondées sur la nature.
  • Jean-François Silvain, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, a le même espoir. Mais il ne suffit pas de se demander ce que la nature peut apporter à la lutte contre le changement climatique, dit-il, il faut aussi se poser la question inverse.

Climat et biodiversité, même combat… A Madrid, en ouverture de la COP 25, le Premier ministre Edouard Philippe a rappelé dans son discours que les deux thématiques étaient intimement liées, en prenant comme cas concret les initiatives prises pour la préservation des forêts tropicales qui visent à la fois à préserver leur biodiversité et à leur permettre de continuer à stocker du carbone.

Sébastien Treyer, directeur du think-tank Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales) s’arrête alors sur ce « et » pas si anodin. « Mettre sur un même un pied d’égalité climat et biodiversité est encore assez nouveau dans les déclarations politiques », note-t-il.

Une association encore relativement nouvelle ?

Ces derniers mois toutefois, ça n’arrête pas. Sébastien Treyer renvoie par exemple à la déclaration commune d’Emmanuel Macron et de son homologue chinois Xi Jinping, le 6 novembre. Ou encore à la Charte pour la biodiversité signée en mai dernier par les ministres de l’Environnement des pays du G7 à Metz. « Cette charte […] doit permettre d’élever les enjeux liés à la biodiversité au même niveau que ceux du climat », assuraient les signataires en préambule.

Jusqu’à présent, le premier enjeu (réduire nos émissions de gaz à effet de serre) a souvent fait de l’ombre au deuxième (stopper l’érosion du vivant sur Terre). Tout en le regrettant, Jean-François Silvain, président de la Fondation pour la recherche et la biodiversité (FRB), dit pouvoir le comprendre. « Une vague de chaleur a des conséquences directes sur des vies humaines, commence-t-il. Elle fait des morts, confronte à la sécheresse… Ce n’est pas le cas – ou plutôt on le perçoit moins – lorsque des espèces espèces animales ou végétales disparaissent. »

Pas de neutralité carbone sans préserver la nature

Pourtant, la science est claire sur ce sujet : on ne parviendra pas à la neutralité carbone, l’objectif ultime en matière d’ambition climatique, sans préserver la nature en bonne santé. Les trois derniers rapports spéciaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) parus depuis octobre 2018 insistaient sur ce point. En particulier celui sur les océans et la cryosphère paru le 24 septembre dernier et qui décrivait ces étendues de glace et d’eau sur Terre comme de puissantes armes anti-réchauffement climatique.

« De son côté, l’Ipbes [l’équivalent du Giec mais sur la biodiversité] place le changement climatique comme l’une des principales pressions qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité, ajoute Jean-François Silvain. En Antarctique, par exemple, la fonte des glaces à des incidences fortes sur la faune. Dans la répartition du krill notamment, ces petites crevettes typiques des eaux froides à la base de la chaîne alimentaire de la vie marine australe. »

La COP 25 pour aller plus loin ?

La COP 25 est une occasion d’aller plus loin encore dans l’association des deux enjeux au niveau politique. « Plus seulement d’ailleurs dans les discours, mais aussi dans l’action », espère Sébastien Treyer. Tout l’enjeu de ce nouveau sommet de l’ONU sur le climat est de pousser les Etats à revoir à la hausse leurs ambitions climatiques comme ils s’y étaient engagés en ratifiant l’accord de Paris sur le climat en 2015.

Cela implique de se fixer de nouveaux objectifs de réduction de gaz à effet de serre, mais aussi de se pencher sur les solutions qui permettront de les remplir. Dans ce cadre-là, les solutions fondées sur la nature ont le vent en poupe. « C’est l’idée qu’on puisse trouver des solutions pour atténuer les effets du changement climatique et/ou s’adapter qui soient fondées sur la préservation des écosystèmes, explique Sébastien Treyer.

Miser sur les solutions fondées sur la nature

Une de ces solutions fondées sur la nature consiste à donner une plus grande place à la végétation en ville pour combattre les îlots de chaleur urbains. Autre exemple ? « Pour contrer l’élévation du niveau de la mer et ses conséquences, des Etats insulaires et côtiers entreprennent la construction de digues en béton, dont rien ne dit qu’elles seront efficaces, illustre Jean-François Silvain. Une solution fondée sur la nature consisterait bien plus à préserver et renforcer les récifs coralliens et les mangroves dont ces pays sont souvent dotés. » La promesse est de faire d’une pierre trois coups, poursuit le président de la FRB : « Non seulement, ces écosystèmes stockent du carbone, mais ils font aussi office de nurseries pour de nombreuses espèces de poissons et sont des barrières naturelles contre beaucoup d’aléas climatiques. »

C’est alors l’une des faiblesses pointées par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) dans les politiques climatiques actuelles. « Aujourd’hui, les solutions proposées relèvent principalement de la transition énergétique (économies d’énergie, énergies renouvelables, efficacité énergétique, diminution des énergies fossiles…) et ne reposent pas assez sur celles offertes par les écosystèmes, pointait l’organisme dans un rapport de juin 2018.

« Ne pas seulement se demander ce que la nature peut apporter au climat »

Jean-François Silvain invite à aller plus loin encore : « Il ne s’agit pas seulement de se demander ce que la nature peut apporter à la lutte contre le changement climatique, il faut aussi s’interroger sur les impacts que peuvent avoir des solutions de réductions de gaz à effet de serre sur la biodiversité », insiste-t-il.

En novembre 2017, la FRB alertait ainsi sur les conséquences sur la biodiversité d’un déploiement mal maîtrisé des énergies renouvelables. Un exemple parlant est celui des éoliennes contre lesquelles peuvent buter les oiseaux et chauve-souris. La construction de barrages peut être tout aussi problématique en inondant des vastes zones en amont ou en perturbant la migration de certaines espèces de poissons.

« De la même façon, développer fortement les cultures énergétiques [agrocarburants, production de chaleur], l’une des pistes avancées pour contrer le réchauffement climatique, peut avoir des conséquences majeures sur la biodiversité en accaparant des zones naturelles pour les convertir en terres agricoles », reprend Jean-François Silvain. Il est tout aussi prudent sur les grands projets de plantation d’arbres que multiplient les Etats et collectivités. « Si l’idée est juste de stocker le carbone, alors c’est insuffisant, souligne-t-il. Si au contraire, l’idée de recréer de véritables forêts, avec tous les services qu’elles rendent à la biodiversité, c’est bien mieux. »

Encore des progrès à faire

Autrement dit, il y a encore du travail pour rapprocher climat et biodiversité, « deux enjeux qui ont d’ailleurs chacun leur propre COP avec leurs délégations distinctes », rappelle Sébastien Treyer. Pour la biodiversité, la prochaine sera la COP 15 en Chine en octobre prochain. Faut-il les réunir sous une seule et même COP ? Jean-François Silvain ne va pas jusque-là. « Mais nous demandons au moins que, pour chaque solution envisagée pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, on se soit posé la question de ses impacts possibles sur la biodiversité », lance-t-il.