COP 25 : Si le recours au charbon baisse, les émissions mondiales de CO2 continuent d’augmenter

CLIMAT Selon le bilan pour 2019 de Global Carbon Project, les émissions de CO2 mondiales sur l’année écoulée ont augmenté de 0,6 %

Fabrice Pouliquen

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La centrale à charbon de Neurath, en Allemagne (illustration).
La centrale à charbon de Neurath, en Allemagne (illustration). — Federico Gambarini/AP/SIPA
  • Comme chaque fin d’année, le Global Carbon Project, un consortium scientifique international, publie son bilan annuel des émissions mondiales de CO2. Celles-ci devraient augmenter de 0,6 % en 2019, table le Global Carbon Project.
  • C’est moins qu’en 2017 (+1,5 %) et en 2018 (+2,1 %), mais ça reste tout de même une hausse des émissions. Elle nous éloigne un peu plus encore de la trajectoire qui permettrait de limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C d’ici à 2100.
  • Les performances économiques moins fortes que prévu de la Chine et de l’Inde, ainsi qu’un moindre recours au charbon dans le monde, expliqueraient cette progression moins rapide.

Encore raté… En pleine COP 25 à Madrid, le Global Carbon Project (GCP) publie ce mercredi, dans la revue Nature Climate Change, son estimation 2019 des émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2). Ce consortium scientifique international, qui regroupe 76 scientifiques de 58 laboratoires et organisations répartis sur 13 pays, publie chaque fin d’année son estimation, sur l’année écoulée, des émissions de CO2 liées aux activités humaines.

C’est la particularité du Global Carbon Project : il ne se focalise que sur le dioxyde de carbone, excluant les autres gaz à effet de serre émis par les activités humaines, comme le méthane. « Ces émissions de CO2 sont la première cause du changement climatique », rappelle Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE).

Energies fossiles, ciment, changement d’affectation des terres…

« Elles sont liées essentiellement à la combustion de ressources fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) que nous utilisons comme énergie, reprend Philippe Ciais. A cela s’ajoutent les émissions de l’industrie cimentière et d’autres industries dont les process de fabrication libèrent du CO2 piégé dans la roche [dans le calcaire pour le ciment] ».

Voilà pour les émissions de CO2 dites fossiles. Il faudrait ajouter encore au tableau celles liées au changement d’affectations des sols [destructions de prairies, de forêts], qui libèrent aussi leur part de CO2 dans l’atmosphère.

En 2019, le compte n’y est toujours pas. En ne prenant en compte que les émissions mondiales de CO2 fossiles, le Global Carbon Project table sur une augmentation de 0,6 % en 2019. C’est moins qu’en 2018 (+ 2,1 %) et 2017 (+ 1,5 %). Mais nous sommes toujours loin d’être sur la bonne trajectoire de réduction de nos émissions pour contenir le réchauffement climatique à + 1,5 °C, comme les Etats se sont engagés à le faire en ratifiant l’ accord de Paris sur le climat.

Plus 4 % depuis 2015 et l’accord de Paris

Pourtant, il y avait du mieux au début des années 2010. Après une hausse de 3 % par an lors de la décennie précédente, la croissance de ces émissions de CO2 d’origine fossile s’était ensuite ralentie pour s’établir à une moyenne de 0,9 % par an. « Entre 2014 et 2015, nous avons même cru entrevoir les premiers signes de stabilisation de ces émissions, première condition avant une éventuelle réduction, rappelle Philippe Ciais. Mais depuis 2017, c’est l’inverse qui se passe : les émissions repartent à la hausse. A la fin de l’année 2019, nos émissions de C02 devraient être plus de 4 % plus élevées qu’elles ne l’étaient en 2015, date de l’accord de Paris. »

Le retour à la croissance économique, après la crise économique mondiale des années 2008 et suivantes, expliquerait en partie ces hausses plus prononcées d’émissions de C02 depuis 2016. Les grands principes ne changent pas en tout cas, dresse Philippe Ciais : « l’humanité a des besoins d’énergie croissant et, pour y subvenir, continue d’utiliser essentiellement des énergies fossiles ».

Une hausse moins forte que prévu en 2019

La hausse en 2019 aurait pu être plus prononcée encore. Mais les performances économiques de la Chine et de l’Inde ont été plus faibles que prévues, ce qui a réduit la demande en électricité de ces deux pays, notent les scientifiques du Global Carbon Project. Les estimations de croissance de leurs émissions ont ainsi été revues à la baisse*.

Autre facteur qui concourt à réduire le rythme des émissions de C02 par rapport à 2017 et 2018, la baisse mondiale continue du charbon, énergie au lourd bilan carbone. Les performances économiques moins fortes que prévu de la Chine et de l’Inde y concourent déjà, ces deux pays l’utilisant comme première source d’énergie (63,8 % pour la Chine, 44 % pour l’Inde). Mais l’utilisation de ce combustible a considérablement diminué aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, rappelle les scientifiques du Global Carbon Project. De près de 10 %, même, en 2019.

Le gaz à la place du charbon, une solution limitée ?

De là à dire qu’on est sur la bonne voie ? Pierre Friedlingstein, professeur à l’université d’Exeter (Royaume-Uni) et auteur principal de l’article qui paraît ce mercredi, émet deux bémols. D’abord, « si la forte augmentation du charbon observée durant les années 2000-2010 s’est arrêtée, on ne voit pas encore de signe clair que la Chine sorte d’une économie basée sur ce combustible », commence-t-il. Le pays consomme la moitié du charbon mondial. Et cela devrait rester la plus grande source d’énergie et d’émissions de C02 sur les prochaines années. « Ce combustible contribue aujourd’hui à plus de 70 % des émissions de CO2 fossiles de la Chine, pays qui en émet le plus au monde. »

L’autre bémol est que la baisse de l’utilisation du charbon dans le monde est compensée en grande partie par le gaz naturel. A court terme, cette substitution, c’est une bonne chose. « Si, du jour au lendemain, on remplaçait tout le charbon par du gaz, nous réduirions les émissions de 40 % », estime Pierre Friedlingstein. Mais, même s’il génère moins de CO2 que le charbon, le gaz naturel en émet tout de même. « A long terme, cette énergie ne nous permettra pas de baisser drastiquement nos émissions », poursuit Pierre Friedlingstein.

Des diminutions trop lentes aux Etats-Unis et dans l’UE ?

La preuve avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Les premiers ont réduit de 1,1 % par an leurs émissions de CO2 depuis le pic atteint en 2005. L’UE, elle, a baissé de 1,4 % par an ses émissions sur la dernière décennie. Pour ces deux régions, les scientifiques du Global Carbon Project prévoient que la tendance se confirme en 2019, avec même une baisse attendue de 1,7 %. En France, les émissions de CO2 ont baissé de 2,5 % en 2018, rappelle le Global Carbon Project. Et de 16 % entre 1990 et 2018.

C’est mieux que rien, mais on reste sur des diminutions lentes loin de nous mettre sur la bonne trajectoire. Au sein de l’Union européenne, la réduction des émissions sera même plus lente en 2019 qu’en 2018, « les effets de la baisse du charbon en 2019 – de l’ordre de 10 % – étant compensé par la croissance de l’utilisation du pétrole et du charbon », note le rapport du Global Carbon Project.

Des feux de forêts qui n’arrangent rien

Enfin, le changement d’affectation des sols n’arrange rien. Les émissions de CO2 qu’il génère à travers le monde sont plus difficiles à comptabiliser. Mais ce facteur devrait être en hausse en 2019, selon les estimations préliminaires du Global Carbon Project. Notamment en raison des incendies de forêts en 2019, principalement en Amazonie​ mais également en Indonésie. Le Global Carbon Project table sur une émission totale de 6 milliards de tonnes de CO2 supplémentaire au titre de ces changements d’affectation des sols. Soit 0,8 milliard de tonnes de plus qu’en 2018.

*Les émissions de CO2 de la Chine devraient tout de même augmenter de 2,6 % en 2019, selon les projections du Global Carbon Project. Cela reste plus qu’en 2017 (+1,7 %) et qu’en 2018 (2,3 %). Les émissions de l’Inde, elles, devraient augmenter de +1,8 % en 2019, contre +8 % en 2017 et 2018.

Que deviennent ces émissions de CO2 une fois dans l'atmosphère? 

« Près de la moitié de ces émissions annuelles de CO2 (52%) est absorbée par les puits de carbone naturels que sont les océans et les forêts, pratiquement à part égale, commence Philippe Ciais. Alors qu’en 2015 et 2016, ils avaient perdu de leur efficacité, en raison d’un phénomène météorologique El Nino très marqué, « ces puits de carbone ont depuis retrouvé leurs fonctions et ne faiblissent pas, bien que les activités humaines les mettent parfois à mal, reprend le chercheur au LSCE.

L’autre moitié des émissions annuelles (près de 44%) restent dans l’atmosphère et contribuent a en augmenter la concentration en CO2. Cette concentration atmosphérique de CO2 a atteint 407,4 parties par million (ppm) en 2018 en moyenne et devrait augmenter de 2,2 ppm en 2019.