Exclusif. COP 25 : Face au changement climatique, « les défis sont importants, mais ce n’est pas fichu », lance Elisabeth Borne

INTERVIEW Comment relever l’ambition climatique ? Ce sera le fil rouge de l’année 2020, décisive pour le climat, mais aussi de la COP 25 de Madrid, qui s’ouvre ce lundi et doit lancer cette dynamique. A cette occasion, la ministre de la Transition écologique, Elisabeth Borne, répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, à l'Hôtel Roquelaure le 29 novembre 2019.
Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, à l'Hôtel Roquelaure le 29 novembre 2019. — Jacques Witt / SIPA
  • Après maintes péripéties, la COP 25 ouvrira ses portes ce lundi, à Madrid, pour quinze jours de négociations entre Etats sur les questions climatiques. Principal enjeu : préparer de la meilleure façon possible 2020, année décisive pour le climat et la biodiversité
  • « Nous avons besoin que cette COP 25 soit un temps fort pour relancer la dynamique qui doit conduire à la relève, par tous les Etats, de nos ambitions climatiques », précise à 20 Minutes Elisabeth Borne, qui s’y rendra en deuxième semaine.
  • L’Union européenne est-elle encore loin de pouvoir présenter sa nouvelle contribution déterminée ? La France va-t-elle suffisamment vite dans sa transition écologique ? La ministre répond à nos questions.

Multiplier les ambitions, réduire les émissions. Mardi, l’ONU a publié un nouveau rapport pressant les Etats à accélérer la mise en œuvre leur transition écologique. Elle leur demande notamment de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 7,6 % par an chaque année, dès l’an prochain et jusqu’à 2030.

Mission impossible ? « Cela paraît très ambitieux », glisse à 20 Minutes  Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire. Ce rapport n’est pas tombé par hasard il y a quelques jours. Car nous ne sommes plus qu’à quelques encablures de l’année 2020, à la fin de laquelle tous les Etats devront avoir revu à la hausse leurs ambitions climatiques pour rester dans les clous de l’accord de Paris sur le climat. La COP 25, qui s’ouvre ce lundi, doit lancer cette dynamique.

A cette occasion, Elisabeth Borne répond aux questions de 20 Minutes.

L’an dernier, ni François de Rugy, votre prédécesseur, ni Emmanuel Macron n’avaient fait le déplacement à la COP 24 de Katowice, en Pologne. En sera-t-il de même cette année ?

Le contexte était très particulier en France lors de cette COP 24. Nous étions en pleine crise des « gilets jaunes ». A Madrid, la France sera bien représentée au plus haut niveau de l’État. Le Premier ministre, Édouard Philippe, y sera ce lundi pour l’ouverture, et je serai présente en deuxième semaine, pour le segment ministériel.

Ces absences avaient-elles porté préjudice à la COP 24 de Katowice ?

Celle-ci avait surtout eu pour mission de décliner les règles de la mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat. L’enjeu était relativement peu politique, moins en tout cas que ne devrait l’être la COP de Madrid.

Elisabeht Borne, ministre de la transition écologique et solidaire dans son bureau de l'Hôtel Roquelaure, le 29 novembre 2019.
Elisabeht Borne, ministre de la transition écologique et solidaire dans son bureau de l'Hôtel Roquelaure, le 29 novembre 2019. - Jacques Witt / SIPA

Pourtant, cette COP 25 n’est jamais abordée sans évoquer aussitôt la COP 26 de Glasgow, fin 2020. Est-ce à dire qu’elle compte pour du beurre ?

L’ensemble des États devront avoir revu à la hausse leurs ambitions de réductions des émissions de gaz à effet de serre d’ici à fin 2020. Ce sont les fameuses NDCs [« contributions déterminées au niveau national »] que chaque pays doit déposer avant la COP 26, ce qui la rendra décisive. Mais l’erreur serait d’attendre d’être à Glasgow pour se rendre compte que la dynamique n’est pas au rendez-vous. C’est maintenant qu’il faut s’engager. Dans son rapport, mardi, l’ONU nous a rappelé que la somme de tous les engagements pris jusqu’alors par les États ne permet pas de limiter le réchauffement planétaire sous + 1,5 °C d’ici à 2100.

Voilà pourquoi cette COP 25 est aussi très importante. Nous avons besoin qu’elle soit un temps fort et que tous les pays s’y retrouvent. Déjà pour acter qu’il n’y a que les Etats-Unis à avoir notifié leur sortie de l’accord de Paris. Ils sont à contresens de l’histoire et ils sont isolés. Ensuite, pour lancer cette dynamique vers le relèvement de nos ambitions climatiques. On pourra dire que cette COP 25 est réussie si elle permet de faire un pas de plus vers la publication de nouvelles NDCs.

A l’inverse, cette COP 25 sera ratée si… ?

J’exclus cette hypothèse. Nous n’avons pas d’autres choix que de réussir pour le climat.

Sur les 193 Etats membres de l’ONU, seuls 68 se sont engagés à déposer de nouvelles contributions en 2020. L’Union européenne n’en fait pas partie, pas plus que les autres pays du G20. Est-ce inquiétant ?

A un an de la COP 26, c’est un peu tôt encore pour avoir ces nouvelles NDCs. Mais l’important, c’est la dynamique. Prenez l’UE. Elle a affirmé à plusieurs reprises sa volonté de revoir à la hausse ses ambitions climatiques avant fin 2020. La nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la redit ces derniers jours. D’ailleurs, sur l’ambition 2050, horizon pour lequel l’UE vise la neutralité carbone*, les choses avancent bien. Nous étions les premiers, avec les Pays-Bas, à porter cette ambition. Nous sommes aujourd’hui 25. Il n’y a plus que trois Etats membres qui s’y opposent [Pologne, République Tchèque, Hongrie]. Je souhaite que le Conseil européen des 12 et 13 décembre prochain – le premier de cette nouvelle commission – puisse faire émerger un consensus.

Que l’UE soit le premier continent à afficher cet objectif de neutralité carbone en 2050 serait en tout cas un message fort envoyé au moment de cette COP 25. La France travaille à rassembler les Vingt-Huit derrière cet objectif.

L’UE doit aussi se fixer de nouvelles ambitions pour 2030. Ce dossier est-il plus compliqué ?

Pour cet horizon, la France souhaite que l’objectif de baisse de nos émissions de gaz à effet de serre soit porté à – 50% voire – 55 % [par rapport à 1990], contre – 40 % aujourd’hui, tout comme le propose désormais Ursula Von der Leyen.

Mais 2030, c’est demain. Pour une si brève échéance, énoncer des objectifs ne suffit plus. Il faut aussi avoir précisément en tête les outils et le plan d’action qui nous permettront d’y parvenir. Ce travail est en cours aujourd’hui. Il faut s’assurer que cette transition écologique soit également juste socialement. Cela nécessite d’accompagner les citoyens les plus fragiles, mais aussi, à l’échelle de l’Europe, les régions qui seraient les plus impactées par la transition énergétique [celles dépendantes du charbon, par exemple]. Ce conseil européen des 12 et 13 décembre devrait permettre d’avancer sur ce sujet. La nouvelle commission doit y présenter son « green deal », qui prévoit justement un fonds pour la transition juste.

Autre chantier : veiller à ce que l’ambition climatique européenne ne pénalise pas nos industries, mais qu’elle soit au contraire une opportunité pour elles. L’erreur serait de se fixer des contraintes environnementales fortes tout en continuant à importer des produits non européens qui n’auront pas eu à suivre ces règles. Sur ce sujet, la France pousse par exemple pour l’instauration d’une taxe carbone aux frontières de l’Union européenne.

Dans son rapport publié mardi, l’ONU appelait les pays à réduire leurs émissions de 7,6 % par an à compter de 2020 et jusqu’à 2030, seule façon pour que la trajectoire des + 1,5 °C ne devienne pas rapidement hors de portée. La France va-t-elle adopter cet objectif ?

Ce que nous dit l’ONU, c’est que les actuels engagements ne suffisent pas, et plus tard nous relèverons nos ambitions, plus compliqué ce sera. Ensuite, elle donne des fourchettes : 7,6 % par an, ça paraît très ambitieux. Il faut qu’on regarde très exactement ce que ça signifie. Je ne peux pas vous dire aujourd’hui si on va l’adopter. Je ne prendrai des engagements que si on sait les tenir. En France, nous sommes en tout cas sur la bonne voie, même si elle est encore insuffisante. Nos émissions ont baissé de 4,2 % l’an dernier, alors qu’elles augmentaient au niveau mondial.

Mais cette baisse est davantage expliquée par un phénomène conjoncturel (un hiver doux) que structurel. Et elle faisait suite à trois années de hausse (+ 0,9 % en 2017, +0,2 % en 2016, +1,1 % en 2015)…

Effectivement, les facteurs conjoncturels ont leur importance et la réduction des émissions est plus facile quand on profite d’hivers doux. Mais je persiste : la France est sur la bonne voie et le gouvernement multiplie les actions pour poursuivre cette dynamique. Il y a celles à effet immédiat. Elles sont nombreuses. C’est par exemple la prime à la conversion, qui permet de sortir les véhicules les plus émetteurs de la circulation. Nous visions 500.000 véhicules, nous avons déjà atteint cet objectif et nous l’avons rehaussé à un million. C’est aussi le « fond chaleur », qui permet de financer les projets de production de chaleur à partir d’énergie renouvelables [biomasse, géothermie, solaire thermique…] dont peuvent profiter les collectivités, mais aussi les entreprises, ce qu’elles savent moins.

En parallèle, il y a aussi ces transformations profondes de la société que nous voulons insuffler, car l’écologie ne peut se contenter d’ajustements. Nous le faisons notamment via la loi d’orientation des mobilités (LOM) et la loi antigaspillage portée par la secrétaire d’Etat à la Transition écologique, Brune Poirson. La première change complètement la politique des transports pour se focaliser sur les mobilités du quotidien. Elle réoriente les investissements et s’assure que, dans les territoires, les collectivités pourront proposer des alternatives à la voiture individuelle. La seconde vise à sortir du tout jetable pour basculer dans une société où l’on ne jette plus les invendus, où les produits se réparent et se réutilisent.

En prenant vos fonctions à la tête du ministère de la Transition écologique, début septembre, vous disiez vouloir être la « ministre des résultats ». Quel bilan tirez-vous trois mois plus tard, et quels seront les grands chantiers de 2020 ?

Depuis mon arrivée, nous avons terminé l’examen de la loi mobilité et la loi énergie-climat. Nous sommes en train d’examiner la loi antigaspillage. Nous avons tenu aussi, début novembre, un conseil de défense écologique qui a abouti à des décisions fortes, dont l’ abandon d’Europacity (Val-d’Oise). Il y a fort à faire aussi pour 2020. Nous travaillons notamment sur la façon dont nous allons accroître nos aires protégées. L’ambition est de couvrir 30 % du territoire français d’ici à 2022, dont 10 % en protection forte. C’est ce qui permet de protéger la faune et la flore. Et nous avons lancé la convention citoyenne sur le climat, un exercice démocratique inédit où des citoyens nous feront des propositions début 2020 pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre dans un esprit de justice sociale.

Un autre sujet important sera la question de l’adaptation au changement climatique. Il y a une semaine, nous avons vu une nouvelle fois toute la palette des dérèglements climatiques à laquelle nous sommes aujourd’hui exposés. Il y avait du vent dans la Drôme, des pluies et des inondations dans le Var et les Alpes-Maritimes. On pourrait aussi rappeler la canicule de cet été, qui a mis le pays en difficulté. Nous sommes en train de faire un retour d’expériences pour, demain, être plus rapide dans nos réponses à ces événements climatiques.

Les étudiants ont battu le pavé ce vendredi pour une nouvelle grève de l’école en faveur du climat. L’une de leurs cibles sont les Etats et leurs inactions climatiques. Que leur répondez-vous ?

C’est très bien que la jeunesse se mobilise. C’est normal : si nous ne sommes pas à la hauteur aujourd’hui, ils en subiront les conséquences demain. Cette mobilisation de la jeunesse me donne la force d’agir. Je souhaite leur dire qu’on veut agir, qu’on avance. Mais on ne va pas le faire tout seul. L’État prendra sa part, mais il nous faut aussi embarquer tout le monde : les collectivités, les entreprises, les banques et les citoyens.

Ce qui me préoccupe, en revanche, est cette angoisse que suscite le changement climatique chez certains. Oui, le défi est important, mais je refuse de laisser croire que ce serait fichu. L’esprit de défaite est le plus grand danger. On est capable de trouver les bons leviers, de mener les actions fortes qui nous permettront d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris. Surtout, cette transition nous mène vers une société dans laquelle il nous faudra consommer, produire et se déplacer autrement. La transition écologique, ça ne veut pas dire renoncer à notre qualité de vie, au contraire. Il y aura de nouveaux emplois, on y respirera un air de meilleure qualité, on se nourrira mieux…

La grève du 5 décembre approche à grand pas et promet une journée noire dans les transports… Est-ce aussi le moment de tester les nouvelles mobilités douces ?

Le premier enjeu est que le dialogue social puisse se poursuive avec les organisations sociales et qu’on trouve une porte de sortie à cette grève. Mais en effet, Muriel Pénicaud, ministre du Travail, rappelait dimanche tous les outils qui facilitent aujourd’hui le télétravail en entreprise, et qui pourraient être une solution le 5 décembre. Le covoiturage peut être un autre bon outil. La SNCF et la RATP ont noué des partenariats avec des start-up pour proposer des alternatives en ce sens. Est-ce que ça sera suffisant ? Je sais que le mouvement sera important, je ne veux pas faire de pronostic. Et nous allons tout faire pour accompagner les Français dans ce moment.

* La neutralité carbone est la capacité à ne pas émettre davantage de gaz à effet de serre dans l’atmosphère qu’on est capable d’en retirer.