VIDEO. Les trafiquants de drogue vendent aussi des oiseaux, « c'est plus rentable que le cannabis »

FAITS DIVERS Avant une foire internationale en Italie, ce week-end, deux trafiquants d'oiseaux ont été interpellés mardi à Marseille. Ce trafic est plus courant... et plus rentable qu'on ne le croit

Jean Saint-Marc

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Le chardonneret élégant est la principale victime de ce trafic.
Le chardonneret élégant est la principale victime de ce trafic. — Pixabay
  • Le chardonneret élégant, une espèce protégée en France, est recherché par des collectionneurs pour son chant mélodieux et son plumage chatoyant.
  • Le trafic de cet oiseau, qui se déploie souvent à l’échelle internationale, génère parfois des dizaines de milliers d’euros de chiffres d’affaires.

Deux échoppes minables, dans un recoin du marché aux puces de Marseille. Des cages, des graines, quelques piafs – canaris, inséparables et perruches à l’œil vitreux et au plumage poussiéreux. Pour les chardonnerets élégants, prière de vous adresser en face. Non loin du vide-ordures, un type en doudoune attend le chaland. Dans une cage microscopique accrochée à la gouttière, un chardonneret élégant volette, paniqué. « C’est 40 euros pour le mâle, frère, siffle le vendeur, une interminable clope au bec. Ne prends pas une femelle, ça ne vaut rien. »

« Fais gaffe aux flics en sortant », ajoute le commerçant. Le trafic de chardonnerets élégants est sa principale activité. Il ne piège pas, mais achète et revend ces jolis oiseaux colorés, en ciblant particulièrement « ceux qui viennent du bled. » Plus rares, ils valent au minimum 100 euros au marché aux puces. « Un gramme de chardonneret est bien plus cher qu’un gramme de cannabis, sourit Eric Hansen, porte-parole de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) en Paca. Un chardonneret très beau ou qui chante très bien peut coûter des centaines, voire des milliers d’euros. »

Un trafic « quasi invisible » et « rémunérateur »

Dimanche dernier, notre vendeur clandestin a échappé de peu à l’interpellation. Deux de ses « confrères » ont été arrêtés à Marseille mardi, a-t-on appris de source proche de l’enquête. Ça ne l’empêchera pas de poursuivre ses affaires : il ne risque que trois ans de prison et 150.000 euros d’amende, contre dix ans d’emprisonnement et de 7,5 millions pour le trafic de stupéfiants.

« C’est un trafic très rémunérateur, quasi invisible et très peu poursuivi, car ce n’est pas dans notre cœur de métier », lâche un policier. « Il y a pas mal d’argent à faire », confirme Fabrice Gayet, douanier et référent-expert en protection de la faune et de la flore : « On voit de plus en plus de gamins qui font le “chouf” (le guet) dans les cités et qui se font 50 euros de plus en attrapant un chardonneret dans un terrain vague. »

« Membres de la petite-moyenne délinquance »

Pablo Escobar avait des hippopotames ; les dealers des quartiers Nord de Marseille ont donc leurs chardonnerets élégants. Moins impressionnant, mais plus rentable. Jean-Yves Bichaton est chef de service départemental à l’ONCFS, dans les Bouches-du-Rhône :

« L’image du braconnier de village, à la Raboliot, est complètement dépassée. On a souvent affaire à des membres de la petite-moyenne délinquance, impliqués dans des trafics de drogue et des réseaux de cambrioleurs. Les trois quarts de nos interpellations ont d’ailleurs lieu en milieu urbain. »

Un homme connu pour son implication dans des cambriolages et dans un réseau de trafic de stupéfiants a ainsi été arrêté à l’aéroport de Marignane avec une dizaine de chardonnerets entassés dans ses bagages, dans deux cartons de la taille d’une boîte de chaussures. « Ça lui payait le voyage », explique Jean-Yves Bichaton. Au moment des migrations des chardonnerets, de nombreux Marseillais s’improvisent piégeurs : « Avec un pot de glu et des brindilles, on peut attraper dix spécimens en une matinée. Cela fait quasiment 500 euros de marge nette », calcule l’agent de la police de l’environnement, estimant que cette activité peut donc être « plus rentable que le trafic de cannabis. »

Une cage utilisée pour capturer des chardonnerets élégants.
Une cage utilisée pour capturer des chardonnerets élégants. - J. Saint-Marc / 20 Minutes

Ses équipes seront sur les dents, ce week-end, en amont de la foire internationale de Reggio, en Italie. En deux jours de salon, 100.000 oiseaux sont échangés sur ce « marché aux oiseaux ». L’ONCFS effectue donc de nombreux contrôles sur les routes entre la France et l’Italie. Le trafic de chardonnerets est en effet international : très prisés dans le Nord de la France, en Belgique, dans les pays du Maghreb et sur les rives de la Méditerranée, les chardonnerets sont parfois vendus à des milliers de kilomètres de leur lieu de capture.

Un trafic en recrudescence

« On constate sur dix ans une recrudescence du trafic d’oiseaux, note le douanier Fabrice Gayet. Il n’y a presque plus de chardonnerets en Algérie, donc il y a beaucoup de trafic depuis le Maroc, et même de l’exportation de chardonnerets français vers l’Algérie. » Et à chaque étape du business, un intermédiaire prend sa part. Sauf quand il fonctionne en « circuit court. »

En 2016, un homme surnommé « Le Belge » apparaît sur les radars de l’ONCFS, dans le Var. Un gros poisson dénoncé par un client qui lui avait acheté un chardonneret. La police de l’environnement, aidée par la gendarmerie, file en planque devant sa maison, nichée dans un coin perdu du Haut-Var. « On a tout de suite vu que c’était un pro, raconte Eric Roux, de l’antenne varoise de l’ONCFS. Il avait des systèmes de capture très élaborés et un élevage très performant. Il avait 200 oiseaux et faisait se reproduire les meilleurs chanteurs. »

La perquisition leur permet même de découvrir que l’homme mène, à lui seul, un trafic international. Les enquêteurs découvrent un coffre-fort où sont stockées des centaines de petites coupures. Le trafic rapportait au « Belge » entre 80.000 et 100.000 euros par an. Peu de dealers peuvent se vanter de faire de tels bénéfices…