Europacity enterré, le Triangle de Gonesse a-t-il pour autant un avenir agricole?

ALIMENTATION Europacity enterré et les travaux de la gare du Grand Paris Express suspendu, le Collectif pour le Triangle de Gonesse, qui milite contre l’urbanisation de ces 670 ha de champs aux portes de Paris, se met à y croire. Reste à leur trouver un modèle agricole

Fabrice Pouliquen

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Le 19 mai 2019, lors d'un rassemblement de militants du Collectif pour le Triangle de Gonesse contre le projet Europacity.
Le 19 mai 2019, lors d'un rassemblement de militants du Collectif pour le Triangle de Gonesse contre le projet Europacity. — ALAIN JOCARD / AFP
  • Vendredi, le tribunal administratif de Montreuil a suspendu un an les travaux d’une gare du Grand Paris express aux abords du Triangle de Gonesse, point de départ pour les associations environnementales de l’urbanisation de cette bande de terres agricoles.
  • Le Collectif pour le triangle de Gonesse gagne un an de sursis pour convaincre de la nécessité de garder les 670 ha de champs du Triangle de Gonesse, parmi les derniers à avoir été conservés dans la première ceinture de Paris, dans leur vocation agricole.
  • Reste à savoir quel modèle choisir ? Le projet Curma propose de réorienter la production agricole du Triangle de Gonesse vers l’alimentation des villes alentour. Un projet dans l’air du temps. Mais la méthode ne plaît pas à tous.

« Je ne sais pas ce qu’on aurait réussi à faire… », admet Bernard Loup. Le Collectif pour le Triangle de Gonesse qu’il préside se tenait en tout cas prêt à s’opposer aux premiers coups de pelleteuses qui devaient lancer la construction d’une gare du Grand Paris Express à l’orée de cette bande de terres agricoles, à cheval entre Gonesse et Roissy-en-France (Val d’Oise). « Il y a eu 1.000 ha de champs ici, il n’y a pas si longtemps, il en reste 670, parmi les derniers à avoir été conservés dans la première ceinture parisienne », expose Bernard Loup.

Le début du chantier était imminent. Le 15 novembre, le tribunal administratif de Montreuil en a décidé autrement en suspendant d’un an les travaux. « Deux irrégularités » entachent l’autorisation environnementale délivrée par les préfets de Seine-Saint-Denis, du Val-d’Oise et de Seine-et-Marne, a justifié le tribunal.

La gare, « le danger immédiat »

C’est la deuxième victoire majeure en dix jours remportée par le collectif qui se bat contre les velléités d’urbanisation du Triangle de Gonesse. C’est que Paris est à 15 km et les aéroports de Roissy et du Bourget sont plus proches encore. De quoi en faire une terre convoitée. Le groupe Auchan voulait y implanter Europacity, un mégacomplexe de commerces et de loisirs. Le projet a été définitivement enterré par Emmanuel Macron, le 7 novembre dernier. « Daté et dépassé », a justifié le chef de l’État.

Plus qu’Europacity, cette gare est pointé comme le « danger immédiat », par Bernard Loup. « On ne construit pas une gare au milieu des champs sans avoir une idée derrière la tête, abonde Christophe Hillairet, président de la chambre d’agriculture d’Ile-de-France, tout aussi opposé à l’idée de perdre cette dernière niche agricole aux portes de Paris.

Si le projet d’Auchan est enterré, ni les élus locaux ni Emmanuel Macron n’ont abandonné l’idée d’une urbanisation partielle des 670 hectares du Triangle de Gonesse. Les promesses d’emplois associées font mouche dans l’un des territoires les plus jeunes et les plus pauvres de France.

Une production agricole coupée du territoire

Mais les opposants à cette urbanisation ont tout de même gagné une année qu’il compte mettre à profit pour convaincre que ce Triangle Gonesse a un avenir agricole. En particulier dans une région grignotée par l’artificialisation des sols au point d’avoir perdu près de 100.000 ha de terres fertiles en 50 ans au profit de l'expansion parisienne.

Il reste à savoir quel modèle agricole promouvoir. Ce Triangle de Gonesse ne part pas de rien. Les 670 hectares sont aujourd’hui cultivés par une dizaine d’exploitants, pas tous propriétaires des terres.

On y trouve surtout de la polyculture. Blé, colza, orge, un peu de maïs…. Autrement dit, des productions pas en lien avec la consommation du territoire qui entoure cette poche agricole. « On ne peut pas dire non à Europacity pour maintenir un territoire agricole lambda dont la production alimente des marchés mondiaux, résume Bernard Loup. Il faut quelque chose de plus ambitieux. »

On en vient à Carma (Coopération pour une ambition agricole rurale et métropolitaine), l’un de ces modèles proposés pour le Triangle de Gonesse par un groupement d’urbanistes et d’agronomes et qui a la faveur des défenseurs de l’environnement.

« Relancer la ceinture maraîchère parisienne »

L’idée ? « Faire de ces 670 hectares la première pierre de la reconquête de la ceinture maraîchère parisienne », résume Robert Spizzichino, ingénieur urbaniste à la retraite, président de Carma. Le sujet est dans le vent à l’heure oùl'on cherche à accroître la part des circuits-courts dans l’approvisionnement alimentaire des grandes villes.

« De nombreuses métropole ont compris cette nécessité majeure de protéger leurs terres agricoles environnantes, constate Robert Spizzichino. La métropole parisienne ne pourra pas rester à l’écart. » Il cite Milan, Montréal, Ottawa, Baltimore ou Barcelone. Il s’arrête surtout sur la ceinture aliment-terre liégoise, un réseau d’initiatives alimentaires sociales et solidaires lancée depuis 2012 autour de la ville belge et qui ambitionne de lui apporter 50 % de sa demande alimentaire d’ici 25 à 30 ans.

Dans la même veine, ce projet Carma viserait à réorienter le Triangle Gonesse vers la production de fruits et légumes bio qui approvisionneraient les cantines scolaires et celles des maisons de retraites des communes alentour. De même que les Amap et les magasins bio du coin. « Le projet prévoit aussi d’installer sur place des ateliers de transformation de ces fruits et légumes, un pôle de valorisation des déchets organiques produits aux alentours, un autre de formation à l’agriculture urbaine et des accueils du public », complète Robert Spizzichino. De quoi créer des emplois, assure Bernard Loup. « Peut-être pas les 10.000 que promettent systématiquement les projets d’urbanisation, mais qui nous semblent de toute façon être des estimations fantaisistes », ajoute-t-il.

« Pourquoi remplacer les agriculteurs existants ? »

A la chambre d’agriculture d’Ile-de-France, on se montre nettement moins emballé par ce projet Carma. « Leur idée est de remplacer les agriculteurs existants par d’autres plus légitimes à leurs yeux, peste Christophe Hillairet. Or, nous sommes tout à fait prêts à répondre aux nouvelles attentes des collectivités du moment que les débouchés proposés sont viables économiquement. »

La loi Egalim demande notamment aux collectivités d’inclure, dès 2022, dans les repas servis en restauration collective, au moins 50 % de produits locaux ou répondant à un critère de qualité, dont 20 % de produits bio. « Pour y parvenir, l’urgence n’est pas de remplacer les agriculteurs existants mais de rebâtir un réseau d’ateliers de transformation de légumes en Ile-de-France », reprend Christophe Hillairet. Il évoque aussi la nécessité de relancer l’élevage dans la région, « autant nécessaire pour remplir les objectifs fixés par Egalim que pour permettre le bon fonctionnement d’un territoire en agriculture bio, gourmand en engrais organiques dont le lisier et le fumier.

Un terrain d’entente à trouver

« Le projet Carma y a-t-il pensé ? », demande alors Christophe Hillairet. « Ce n’est pas l’orientation prise, confie Robert Spizzichino. En revanche, jamais nous avons dit que nous voulions chasser du Triangle de Gonesse les agriculteurs en place. » Le président de Curma veut commencer par 40 ha de maraîchage et 40 autres d’horticulture qu’il espère se voir confier par l’Etablissement public foncier d’Ile-de-France, propriétaire d’une partie des 670 hectares de cette niche agricole. Et de là convaincre les autres agriculteurs du bien-fondé de la démarche. Robert Spizzichino n’en démord pas : ce projet Curma porte sur les 670 ha du Triangle de Gonesse… « Et même au-delà ».