VIDEO. Alpes: On a suivi l'Office de la chasse à la poursuite du loup, animal « d’une incroyable intelligence »

REPORTAGE L’Office national de la chasse et de la faune sauvage intervient toute l’année pour protéger les troupeaux attaqués par le loup. « 20 Minutes » a accompagné deux agents chargés de « prélever » un loup

Jean Saint-Marc

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Un agent de l'ONCFS tente de repérer un loup, en novembre 2019, dans les Alpes.
Un agent de l'ONCFS tente de repérer un loup, en novembre 2019, dans les Alpes. — J. Saint-Marc / 20 Minutes
  • 95 loups ont été tués cette année, pour un plafond fixé à 100. Les moyens d’action de la « brigade loup » de l’ONCFS sont donc limités.
  • Notre reporter a suivi deux agents dans les Alpes, lors d’un tir de défense auprès d’un troupeau souvent attaqué par une meute.

De notre envoyé spécial à Draix (Alpes-de-Haute-Provence),

Les loups sont là. Tout près de nous. Les traces sont fraîches, en contrebas du poste de guet. Un peu de neige fondue sur nos bonnets, un mistral glacial en plein visage : nous sommes à 1.000 mètres d’altitude, entre un pin et un genévrier, face à un vallon de roche noire. Dans notre dos, un troupeau de brebis. Au moins deux loups, un jeune et un vieux, rôdent dans le secteur. Une bergère, une demi-douzaine de chiens, et, surtout, Olivier et Raphaël, agents de l’ ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage), sont présents pour éviter une attaque.

Sur la veste motif camouflage de Raphaël, une tache de sang : souvenir du dernier tir de prélèvement réussi. Les deux hommes, âgés de 24 et 27 ans, appartiennent à la « brigade loup » et passent leur année sur le terrain, carabine en main. A ce jour, 95 loups ont été tués en France en 2019, pour un plafond fixé à 100 – environ un cinquième de la population estimée.

Dans la pénombre du petit matin, Raphaël analyse les traces :

« Ils ont dû passer juste avant qu’on arrive, sur les coups de cinq ou six heures du matin, après la pluie, soupire le jeune homme. Cette semaine, on n’a pas droit à la lunette thermique pour intervenir la nuit. Donc ils ont toujours un coup d’avance sur nous. La technologie, c’est le seul moyen de les prendre de vitesse. »

Cette mission à Draix, dans l’arrière-pays dignois, est frustrante pour les deux agents. Comme le plafond est presque atteint, les moyens de la brigade loup sont limités, alors qu’une meute « crèche juste au-dessus du village », selon Olivier.

Les loups sont difficiles à repérer sans lunette thermique.
Les loups sont difficiles à repérer sans lunette thermique. - R.V. / ONCFS

Elle suit le troupeau de Michel Pelestor, son « garde-manger. » Pour l’éleveur, qui déplore une quinzaine d’attaques cette année, la présence des agents de l’ONCFS est « une bouffée d’oxygène. » Mais il juge aussi qu’il est « un peu irresponsable de limiter les moyens alors qu’il reste deux mois de saison, souvent les plus meurtriers car les jeunes louvards apprennent à chasser. » En 2019, il a perdu plus de 100 de ses 4.000 brebis.

« Ils étaient là, dans la robine ! »

Sa bergère entend souvent les loups hurler, autour du mobil-home dans lequel elle vit, seule avec ses moutons et ses chiens. « On s’habitue jamais aux attaques. Ramasser 20 carcasses, ça fait chier, c’est pas un métier », peste Nanouk. Les agents discutent avec elle, l’interrogent sur le comportement du troupeau. Et sur son moral.

« Certains éleveurs sont au bord du suicide, confie Raphaël. Ils se mettent à pleurer dès qu’ils te parlent ; le loup est en train de briser leurs familles parce qu’ils passent leurs nuits dehors. On en a qui perdent la tête, qui ont l’impression d’être toujours surveillés par le loup, qu’il exploite leurs moindres erreurs. » Les agents de l’ONCFS font régulièrement des signalements à la MSA (la Sécurité sociale agricole). Ils prennent sans cesse des nouvelles des agriculteurs, même sur leurs jours de congé.

Au moins deux loups suivent en permanence ce troupeau, fréquemment attaqué.
Au moins deux loups suivent en permanence ce troupeau, fréquemment attaqué. - J. Saint-Marc / 20 Minutes

Un autre agent, appelons-le François*, est « off » cette semaine. Mais il vit dans cette vallée et n’a pas pu s’empêcher de monter au col pour surveiller les déplacements de la meute. Il passe un coup de téléphone à Raphaël : « Ils étaient là, dans la robine, ils ont fait un crochet pour redescendre ! » La nuit est tombée, l’enthousiasme remonte. « On a vu deux loups avant-hier dans les phares de la voiture, François les a aperçus aujourd’hui… Cette nuit, j’ai quasiment pas dormi, c’est très prenant », avoue Raphaël, dans le sommaire meublé de montagne qui sert de camp de base aux deux agents.

« Incroyable intelligence »

Le loup est pour eux plus qu’un métier. Raphaël s’en ai fait un tatouage, sur l’omoplate. Son téléphone déborde de photos du plus grand des canidés. On entrevoit une admiration pour cet animal « d’une incroyable intelligence », capable de semer des chiens en passant au milieu d’un troupeau d’ânes, pour revenir attaquer le troupeau dans leur dos. Ou d’attendre que l’éleveur passe une ligne de crête, à pied, pour s’en prendre à ses brebis.

« C’est une espèce que je respecte car elle nous apprend énormément, reprend-il. Mais ça ne me fait rien de tirer dessus, je sais pourquoi on fait ça. » Olivier confirme : « On ne tue pas un loup pour tuer un loup, on le fait pour protéger un troupeau. »

Au moins deux loups sont passés par là. On distingue une empreinte principale au milieu de la photo.
Au moins deux loups sont passés par là. On distingue une empreinte principale au milieu de la photo. - J. Saint-Marc / 20 Minutes

Les deux hommes ne se voient pas changer d’activité. « C’est un métier passion, je ne pourrais pas faire autre chose, être assis sur une chaise devant un ordi, 7 ou 8 heures par jour », soupire Raphaël. Ils sont tous les deux en CDD ; leurs contrats expirent à l’automne 2020. « J’espère que l’ONCFS va trouver une solution pour nous pérenniser, lance Olivier. J’aimerais voir mon avenir plus loin que ces quelques mois. » Plus loin, aussi, que ce coucher de soleil qui embrase la montagne. « Regarde le bureau qu’on a ! »

* Son prénom a été modifié.