« Si on échoue à recréer une forêt primaire en Europe, cela veut dire que l’être humain est vraiment nul », s'alarme le botaniste Francis Hallé

« 20 MINUTES » AVEC... Ce vendredi est inauguré le onzième parc national français, celui des Forêts de Champagne et Bourgogne. Huit ans après celui des Calanques, le dernier en date. Une bonne nouvelle ? Le botaniste Francis Hallé, spécialiste des arbres, souhaite aller plus loin encore

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

— 

Le botaniste Francis Hallé, le 10 avril 2017 à Montpellier.
Le botaniste Francis Hallé, le 10 avril 2017 à Montpellier. — PASCAL GUYOT / AFP
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter une actualité ou un phénomène de société, dans notre rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • La France se dote officiellement, ce vendredi, d’un nouveau parc national, situé à cheval entre Bourgogne et Champagne. D’une superficie de 240.000 hectares, il s’ajoute aux 10 parcs nationaux et 54 parcs régionaux déjà existants.
  • Le botaniste Francis Hallé, grand spécialiste des arbres, se réjouit de cette nouvelle aire naturelle protégée. Mais il porte un projet plus ambitieux encore : celui de recréer en Europe des forêts primaires, en sanctuarisant 65.000 hectares pendant plusieurs siècles.

Et de onze. Ce vendredi, la ministre de la Transition écologique, Elisabeth Borne, inaugure le onzième parc national français. Le premier depuis 2012 et la création du Parc national des calanques.

Cette fois-ci, direction l’est de la France, ce onzième parc, le Parc national des Forêts de Champagne et Bourgogne étant situé à cheval sur les départements de la Côte-d’Or et de la Haute-Marne. Il s’étale sur 240.000 hectares, recouvrant 127 communes, peuplées de 28.000 habitants. Les activités humaines y seront autorisées mais encadrées, précise la direction de ce parc national. A l’exception de 3.000 hectares qui seront laissés en libre évolution. Autrement dit, avec des activités humaines réduites au strict minimum.

Une bonne nouvelle ? Le botaniste Francis Hallé souhaite aller plus loin encore. Ce spécialiste des arbres et explorateur de la canopée des forêts tropicales, à travers les missions scientifiques du « Radeau des cimes », veut reconstruire des forêts primaires en Europe. Entretien.

Même s’il n’y a « que » 3.100 hectares de réserve intégrale, la création de ce nouveau parc national va-t-elle dans le bon sens ?

Bien entendu, c’est une bonne nouvelle. Je ne connais pas bien cette région, mais je ne doute pas que ce parc soit très beau. Il n’y a jamais trop de zones naturelles protégées. Et qu’il n’y ait qu’une partie en « réserve intégrale » n’est pas un problème à mes yeux. Il n’est pas besoin de sanctuariser toutes les forêts. Ce serait même épouvantable si nous étions incapables de cohabiter avec la forêt.

Il y a aujourd’hui, en France, 17 millions d’hectares de forêt, qui couvre 31 % du territoire. Cette superficie progresse de 0,7 % par an depuis les années 1980. Peut-on dire que la forêt française se porte bien ?

Si on reste à l’échelle de l’Europe, disons qu’on s’en sort plutôt bien au regard de bon nombre de nos voisins. Le Royaume-Uni est aujourd’hui quasiment dépourvu de forêts. Celles-ci ne couvrent que 11,76 % du territoire. C’est pire encore aux Pays-Bas (8,79 %). Mais ce qui m’inquiète surtout est la quasi-disparition des forêts primaires en Europe. J’entends par « primaires » des forêts qui n’ont été ni défrichées, ni exploitées, ni modifiées de façon quelconque par l’homme.

A l’échelle du globe, elles sont en nette régression. Les trois grands pôles de forêts primaires sont en Amazonie, dans le bassin du Congo et en Indonésie, mais elles ne sont pas réservées aux zones tropicales. On en trouve aussi dans le Grand Nord canadien, par exemple, ou dans le nord de la Russie. Mais dans la plaine européenne, il n’y en a plus depuis les années 1850 environ.

Nos ancêtres ne les ont pas protégées parce qu’ils n’avaient pas conscience d’avoir entre les mains quelque chose d’irremplaçable. On avait besoin de bois, de terres agricoles, de terrains pour l’urbanisation. Il n’y a qu’une seule exception : la forêt primaire de Bialowieza, dans l’est de la Pologne. Mais pour combien de temps encore ?  Bien qu’inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, l’actuel gouvernement polonais autorise aujourd’hui son exploitation malgré les rappels à l’ordre de l’Union européenne. Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes.

Un bison dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, en mai 2016.
Un bison dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, en mai 2016. - WOJTEK RADWANSKI / AFP

C’est le sens, alors, de votre appel à reconstruire de grandes forêts primaires en Europe, lancé dans les colonnes du Monde début octobre ?

Tout à fait. Cela fait tellement longtemps que les Européens ne savent plus ce qu’est une forêt primaire. La conscience même qu’il y avait jadis une forêt primaire européenne a disparu. La majorité des gens à qui j’en parle étaient persuadés que celles-ci se limitaient aux zones tropicales. C’est bien dommage. Il suffit de marcher cinq minutes dans la forêt de Bialowieza pour se rendre compte qu’une forêt primaire n’a rien à voir avec celles que nous connaissons aujourd’hui en France. Ce sont des sommets de biodiversité et d’esthétique. Vous êtes entourés d’arbres immenses et d’une faune incroyable. Par exemple, à Bialowieza, il y a des bisons. C’est impressionnant.

Quel serait votre plan pour reconstruire des forêts primaires en Europe ?

Déjà, il n’est jamais trop tard pour reconstruire une forêt primaire, et il n’est pas obligatoire de repartir d’un sol nu. Une forêt existante que l’on préserverait quasiment de toutes activités humaines pourrait retrouver son caractère primaire. Ce que nous proposons, à travers l’association Francis Hallé pour une forêt primaire, est de sanctuariser un ensemble de forêts déjà existantes sur 65.000 hectares, soit la superficie de la forêt de Bialowieza. Cet espace forestier serait laissé en libre évolution. Il n’y aurait ainsi ni plantation de jeunes arbres, ni évacuation de troncs tombés, ni chasse, ni braconnage, ni récolte, pas d’ouvertures de pistes, et les visites seraient réglementées.

Nous avons envoyé deux courriers pour exposer notre projet à Emmanuel Macron et à Antonio Guterres [secrétaire général des Nations Unies] fin septembre, à l’occasion du  sommet de l’ONU sur le climat. La réponse du premier a été satisfaisante. Il nous a fait savoir, via son chef du cabinet, qu’il envisageait de porter ce projet au niveau européen. C’est l’un de nos souhaits en effet : que ces 65.000 hectares de forêts primaires soit à cheval sur plusieurs pays et qu’ils deviennent un projet européen. Il reste aujourd’hui à identifier un site qui pourrait accueillir cette forêt primaire. Quoi qu’il en soit, on parle d’un projet intergénérationnel qui nécessitera un suivi de plusieurs siècles. Il faudrait en compter dix pour faire revivre une forêt tempérée à nos latitudes, et si nous partions d’un sol défriché, par exemple.

Pensez-vous qu’on soit capable de laisser 65.000 hectares de forêts intactes pendant plusieurs siècles ?

Si on échoue, cela voudrait dire que l’être humain est vraiment nul. Mais je reste optimiste, je pense que nous en sommes capables. Je note en tout cas que le grand public est de plus en plus sensible à la question des arbres et de la préservation des forêts. Les conférences sur le sujet font salle pleine. On aurait fait la même chose il y a trente ans, cela n’aurait intéressé personne. Un autre exemple est le succès de La vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben [ingénieur forestier et écrivain allemand], un livre tout à fait passionnant paru en 2015. Voilà aussi pourquoi il faut recréer cette forêt primaire en Europe. Ces 65.000 hectares seraient l’occasion de parfaire notre connaissance des arbres. Nous avons fait d’immenses progrès ces cinquante dernières années, mais il nous reste tant encore à découvrir. Et il n’y aurait aucune raison d’exclure le public de cette forêt primaire, cela n’aurait aucun sens. Encore une fois, les visites seraient juste réglementées. Et on peut imaginer des observations par le haut, au niveau de la canopée, comme nous l’avons fait avec le « radeau des cimes »*.

*Le radeau des cimes est le nom d’expéditions scientifiques sur la biodiversité de la forêt menée à partir de 1986 par Francis Hallé, Dany Cleyet-Marrel (pilote) et Gilles Bebersolt (architecte). Menées en Guyane, au Cameroun, au Gabon, à Madagascar, au Panama, ces expéditions avaient pour principe d’observer la cime des arbres de la forêt primaire par le haut, à l’aide d’une plateforme légère de 300 ou 600 m² déposée au-dessus des arbres par un dirigeable. Ces expéditions ont permis de décrire de nombreuses espèces jusqu’alors inconnues.