Pas de bateau pour rentrer en Europe… Greta Thunberg (et les autres) face aux limites du « flygskam », la honte de prendre l’avion

MOBILITE La COP 25 ayant été déplacée à Madrid, la Suédoise Greta Thunberg doit rentrer plus tôt que prévu en Europe, le tout sans prendre l’avion, moyen de locomotion qu’elle refuse. Mission impossible ?

Fabrice Pouliquen

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Greta Thunberg sur le Malizia II, bateau sur lequel elle avait embarqué cet été pour se rendre aux Etats-Unis.
Greta Thunberg sur le Malizia II, bateau sur lequel elle avait embarqué cet été pour se rendre aux Etats-Unis. — SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
  • La militante écologique Greta Thunberg cherche un moyen de rentrer en Europe, où la prochaine COP, qui commence le 2 décembre, a été délocalisée.
  • Pas simple quand on refuse de prendre l’avion, mode de transport au lourd bilan carbone. Il y a bien la possibilité d’embarquer sur un voilier ou un cargo, mais ça coûte plus cher et il faut avoir du temps devant soi, ce que n’a pas Greta Thunberg.
  • Une limite du « flygskam », cette honte de prendre l’avion qu’expriment de nombreux citoyens ? « Difficile, sur les longues distances, de faire sans l’avion, peu cher et rapide », rappelle l’économiste des transports Yves Crozet.

Le Chili qui renonce à organiser la COP25, L’Espagne qui vole à son secours… Et voilà Greta Thunberg bien embêtée… La Suédoise, jeune égérie de la lutte contre le réchauffement climatique, doit chambouler son programme en (re) traversant l’Atlantique d’ici au 2 décembre.

Pas si simple quand on refuse de prendre l’avion, mode de transport qu’elle juge trop émetteur de gaz à effet de serre. Il ne reste donc plus que le bateau. A l’aller, Greta Thunberg avait embarqué sur le Malizia II, un voilier de course zéro carbone qui lui avait permis de rallier Plymouth (Royaume-Uni) à New York en quinze jours. A temps pour participer au Sommet mondial de l’Onu sur le climat.

Novembre, la mauvaise période pour une transatlantique retour

Cette traversée de l’Atlantique avait déjà suscité une polémique, l’organisation logistique impliquant que deux membres de l’équipage du Malizia II prennent l’avion pour New York afin de ramener ensuite le bateau à son port d’attache.

Le retour s’annonce lui aussi semé d’embûches. Vendredi dernier, sur Twitter, Greta Thunberg lançait un appel pour trouver une embarcation.

Mission impossible ? « Presque, oui, répond Marina Guillot, responsable du marché France chez Sailesquare, une plateforme web qui met en relation skippers et potentiels passagers, notamment pour traverser l’Atlantique. Nous sommes en novembre, période où très peu de bateaux tentent la transatlantique retour (vers l’Europe). Les risques de dépression dans l’Atlantique nord sont plus importants, ce qui complique la navigation qu’on dit déjà plus sportive dans ce sens. » Greta Thunberg aurait eu plus de chance de trouver chaussure à son pied si elle avait pu décaler son départ à avril ou mai.

La piste cargo tout aussi compliquée

La piste « voilier » mis de côté, une autre possibilité pour l’adolescente suédoise serait de monter à bord d’un cargo. Certains de ces navires, spécialisés dans le transport de marchandises, acceptent d’embarquer des passagers. « Jusqu’à douze, précise Alice Fernandes, responsable des ventes chez « Mer et voyages », spécialiste de ces traversées en cargos. Au-delà, il faut obligatoirement un médecin à bord. »

Greta Thunberg a encore une chance de trouver une embarcation qui lui permettrait d’arriver juste à temps à Madrid, à condition de ne pas trop tarder. « Nous avons plusieurs lignes qui vont des Etats-Unis jusqu’en Europe, reprend Alice Fernandes. Au départ de Newark (banlieue de New York), de Miami ou de Charleston (Caroline du Sud) et à destination des ports du nord de l’Europe (Anvers, Rotterdam, Southampton, Le Havre) ou d’Italie. Il y a même un Miami – Fos-sur-Mer qui part bientôt. Pour certaines lignes, comme entre Newark et Anvers, il y a jusqu’à trois départs par mois. »

Certes, ces cargos, qui carburent au fioul lourd, ne sont pas des modèles de mobilité décarbonée et contribuent à la pollution atmosphérique en générant des quantités importantes de dioxyde de soufre. « Mais que vous embarquiez ou pas, ces navires feront le trajet, leur mission première restant de convoyer la marchandise, argumente Alice Fernandes. Votre traversée sera donc zéro carbone. » En théorie donc, la solution « cargo » peut entrer dans les critères de Greta Thunberg.

La piste Queen Mary 2, disqualifiée d’office ?

Reste la question du temps de trajet. « Onze jours pour notre traversée Anvers-Halifax [au Canada], précisent Hortense Lecouyffe et Mathias Baily, un couple de voyageurs qui narrent leurs aventures sans avion sur le blog  « Banaclichet ». C’est l’une des contraintes du transport par bateau, qui vaut tant pour les voiliers que pour le cargo : il faut avoir du temps. » Et aussi un budget. Comptez ainsi 1.415 euros par personne pour faire un Newark-Anvers pour 17 jours de traversée. « A ce prix, vous avez votre cabine, votre salle d’eau privée, vos journées libres sur le bateau et les repas à prendre avec l’équipage. Et n’espérez pas des animations ou des soirées à thème », sourit Alice Fernandes.

Il faudrait aussi évoquer le Queen Mary 2. Le paquebot de la compagnie maritime Cunard assure une liaison régulière entre l’Europe et l’Amérique du Nord, que le navire rallie en huit jours. Mais cette option est disqualifiée d’office. « Le transport de passagers par ferry ou par bateaux de croisières génère plus d’émissions de gaz à effet de serre que l’avion, rappellent Hortense Lecouyffe et Mathias Baily. La base carbone établie par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), qui permet de convertir des activités en kilogrammes équivalents CO2 (kgCO2eq), donne une valeur de 0,979 kgCO2eq par passager et par kilomètre pour les ferrys et bateaux de croisières, contre 0,230 pour l’avion. »

Les limites du « flygskam », cette honte de prendre l’avion

Pour Yves Crozet, économiste spécialiste des transports et professeur à Sciences Po Lyon, on touche là une des limites du « flygskam », cette « honte de prendre l’avion », un mouvement né récemment en Suède et dont Greta Thunberg est l’un des relais. « Nous vivons dans un monde qui s’enrichit et qui a démocratisé les transports, notamment ceux de longues distances, rappelle-t-il. Peu cher, rapide, l’avion en est le symbole. Vouloir s’en passer nécessite d’opter pour des solutions plus onéreuses et/ou demandant d’avoir du temps devant soi. Un luxe aujourd’hui. »

Yves Crozet ne voit pas de grandes ruptures technologiques à l’horizon qui permettraient au transport maritime de concurrencer véritablement l’avion sur les longues distances. « En revanche, l’avion est sans doute trop peu cher aujourd’hui, notamment au regard de ses impacts environnementaux, concède-t-il. Ce qui pose la question de l’introduction de nouvelles taxes sur le trafic aérien. »

Une étude de la commission européenne, dont Le Monde révélait les résultats en mai dernier, proposait d’introduire un prélèvement à hauteur de 33 centimes d’euro par litre de kérosène. Cette hausse du prix du carburant serait répercutée sur le prix des billets (de l’ordre de 10 %), entraînant par extension une baisse du même ordre de la demande et des vols. Et donc une baisse des émissions de C02 du secteur aérien, chiffrée là encore à 10 %.

Questionner nos besoins de se déplacer ?

« Cette taxe sur le kérosène n’empêchera pas les gens de prendre l’avion, mais sans doute le feraient-ils moins fréquemment et après avoir étudié les alternatives », résume Yves Crozet. L’économiste en revient alors à Greta Thunberg et à sa traversée de l’Atlantique en bateau. « La question qu’elle aurait dû se poser est de savoir si elle avait vraiment besoin de se déplacer ?, lance-t-il. Cela ne vaut pas que pour l’adolescente. Quel est le bilan carbone d’une COP qui déplace chaque année des milliers de personnes dans un coin différent du globe. Les technologies de diffusion vidéo permettent très bien de passer un message et de suivre des débats depuis chez soi. »

Hortense Lecouyffe et Mathias Baily ont fait ce travail d'introspection. Leurs conclusions ? « Il s’agit déjà de questionner nos envies et besoins de voyages, expliquent-ils. Si nous souhaitons aller loin, nous prenons le temps. Si nous avons que deux semaines de vacances, nous restons en Europe, où beaucoup de destinations sont accessibles en train, en bus, en voiture partagée, en autostop… ».