Après le grand-ouest, l’épicerie anti-gaspillage « Nous » débarque à Paris

GASPILLAGE Légumes biscornus, biscuits mal étiquetés, produits à date de consommation courte… Chez « Nous », les rayons sont remplis avec les rebuts de la grande distribution, pourtant tout aussi bons

Fabrice Pouliquen

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Vincent Justin, cofondateur des épiceries "Nous" et, en arrière-plan, le directeur du magasin parisien Mathieu Bazoin.
Vincent Justin, cofondateur des épiceries "Nous" et, en arrière-plan, le directeur du magasin parisien Mathieu Bazoin. — F.Pouliquen/20Minutes
  • Lancée à Melesse, au nord de Rennes, en mai 2018, la chaîne d’épiceries anti-gaspillage « Nous » s’étend peu à peu jusqu’à gagner Paris ce mercredi. Vincent Justin et Charles Lottmann, les deux cofondateurs, y lancent leur sixième magasin
  • Le principe ? Des rayons remplis avec des produits que la grande distribution ne veut pas. Non pas parce qu’ils sont impropres à la consommation, mais parce qu’ils sont difformes, mal étiquetés, à date de consommation courte
  • Ces produits hors calibre représentent une part importante du gaspillage alimentaire générée chaque année en France. Vincent Justin et Charles Lottmann tentent de leur trouver un échappatoire à la poubelle en les proposant 30 % moins chers.

Il faut avoir l’œil pour découvrir leurs imperfections. Ce paquet de tranches de viande de bœuf séchée au rayon frais, par exemple. Rien d’anormal à première vue. « La qualité est exactement la même que pour un produit similaire vendu dans un supermarché classique, précise Vincent Justin. En revanche, dans ce paquet, les tranches ne sont pas régulières. Et ça, bien souvent, la grande distribution n’en veut pas. »

Pas plus que ce coulommiers, juste à côté, qui a un petit creux sous la croûte, ou que ces biscuits « petits-beurre » dont le poids a été jugé non conforme. Ou encore que ces fruits et légumes pas vraiment ronds ou un peu biscornus. Bref, moches, osons le mot…

D’abord dans le grand ouest… et à Paris désormais

Alors poubelle ? Souvent, c’est comme ça que ça se finit. Vincent Justin et Charles Lottmann, eux, en récupèrent une partie pour leur donner une seconde vie. C’est le credo de leur chaîne d’épiceries anti-gaspillage « Nous » dont les rayons sont remplis avec les rebuts de la grande distribution et vendus 30 % moins chers.

Les deux associés ont ouvert leur premier magasin à Melesse, au nord de Rennes (Ille-et-Villaine), en mai 2018. Un choix que les deux Parisiens expliquent aisément. « La Bretagne est une région riche en productions agroalimentaires et nous voulions être au plus près des producteurs, justifie Vincent Justin. Et puis notre concept correspond bien, il nous semble, aux valeurs des Bretons. »

De fait, le magasin de Mélesse ne tardera pas à faire des petits. Un deuxième a ouvert à Rennes, et d’autres encore à Saint-Malo, Cherbourg et Laval. Ce mercredi, Vincent Justin et Charles Lottmann s’attaquent à la capitale en ouvrant leur sixième épicerie, au 64 de la rue Pré-Saint-Gervais (19e) avec l’aide de la mairie de Paris. Au pied de logements sociaux et à deux pas de la « campagne à Paris », quartier à la réputation bobo. « Ce sont nos deux cibles, raconte Vincent Justin. Les gens qui viennent pour le prix et/ou dans le souci de consommer de manière plus responsable. »

Du gaspillage avant même d’atteindre les rayons…

Le magasin s’étale sur 380 m² que Mathieu Bazouin, le directeur, ne devrait avoir aucun mal à remplir. C’est qu’il y en a des gueules cassées à sauver de la poubelle. L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) estime à 10 millions de tonnes la nourriture jetée chaque année en France, soit l’équivalent de 150 kg par habitant. Les invendus des supermarchés ou ceux qu’on jette à la maison ne représentent qu’une partie de ce gaspillage. Selon l’Ademe, l’essentiel des pertes se joue en amont de la mise en rayon, sur les exploitations agricoles -qui produisent cette nourriture- puis dans les usines qui la transforme. Et l’une des raisons est le tri des produits qui ne répondent pas au cahier des charges des marques.

Des tranches de boeuf séché mal découpées. La grande distribution n'en veut plus, les épiceries anti gaspillages
Des tranches de boeuf séché mal découpées. La grande distribution n'en veut plus, les épiceries anti gaspillages - F.Pouliquen/20Minutes

Les épiceries « Nous » agissent alors dès ces premières étapes en récupérant ces denrées hors calibres, le plus possible en circuit court. Pour la boutique parisienne, des partenariats ont par exemple été établis avec quatre maraîchers et un producteur d’œuf franciliens. « Nous leur achetons leur production hors calibres 30 % moins chers que le prix du marché, précise Vincent Justin. Mais c’est déjà ça de gagné, sachant que ces produits rejetés par la grande distribution finissent le plus souvent à la poubelle. »

Parfois juste un problème d’étiquettes

« Nous » fait aussi ses emplettes au marché de Rungis, où se génère aussi du gaspillage alimentaire. « Cela se joue parfois à rien pour qu’une palette reste sur les bras de son vendeur, reprend Vincent Justin. Une palette de tomates en grappe peut par exemple être rejetée parce que ces grappes sont constituées de tomates de différents calibres. »

Et tout n’est pas non plus qu’une question de calibre. « Nous » compte aussi remplir ses rayons avec des produits pour lesquels la « date de durabilité minimale » est trop proche pour être acceptée par la grande distribution. Cette DDM, indiquée sur l’emballage, correspond à la date au-delà de laquelle les qualités nutritionnelles et organoleptiques (goût, saveur…) ne sont plus garanties. « Les grandes surfaces demandent à avoir des DDM les plus lointaines possible, si bien que des produits deviennent non-désirés alors qu’il y a aucun problème à les consommer », explique Mathieu Bazouin qui dirigera l’épicerie « Nous » à Paris.

Ainsi, ce mercredi, pour l’ouverture, vous trouverez dans les rayons des produits frais, notamment de la marque Michel & Augustin, dont la DDM n’est pas avant trois semaines. Un peu loin aussi, un lot de chocos BN dont  une partie des inscriptions sur le paquet est en arabe. « C’est une autre catégorie de produits qu’on récupère, glisse Mathieu Bazouin. Ils étaient destinés aux marchés étrangers mais ne sont finalement pas partis, parfois juste parce que la commande initiale a été revue à la baisse. »

Entre 700 et 800 références

En tout, « Nous » entend proposer entre 700 et 800 références différentes. « On y retrouve les produits de consommation courante mais le client ne sait pas tout à fait ce qu’il va trouver dans les rayons, prévient Vincent Justin. C’est l’une des particularités de nos épiceries. Il peut y avoir des trous aussi dans les rayons. La grande distribution les a en horreur. Nous les assumons. »

Dans les rayons de l'épicerie parisienne
Dans les rayons de l'épicerie parisienne - F.Pouliquen/20Minutes

Si ça marche dans le 19e, Vincent Justin et Charles Lottmann aimeraient rapidement ouvrir d’autres épiceries à Paris et/ou dans la petite couronne. « Nous » poursuivra aussi son développement dans le grand ouest, notamment à Nantes où une ouverture est prévue début 2020. « Nous visons entre 12 et 15 magasins d’ici l’été 2020 », précise Vincent Justin.

Les « Gueules cassées » à la relance

Il y a de la place pour ces épiceries anti-gaspillage, note en tout cas Nicolas Chabanne. L’entrepreneur avait mis un premier coup de projecteurs sur ces produits hors calibres en lançant la marque « Gueules cassées », en avril 2014. « Entre les fruits et légumes, les fromages, les céréales et la charcuterie, nous récupérions jusqu’à 10.000 tonnes de nourriture qui étaient revendues par certaines grandes enseignes dont Carrefour. »

Happé par de nouveaux projets*, Nicolas Chabanne a mis de côté la marque depuis deux ans. « Elle vivote, certains producteurs de fruits et légumes étiquetant directement leur production hors calibre sous cette marque « Gueules cassées », précise-t-il. Mais nous allons la relancer début 2020. » Le constat n’a pas changé en tout cas, note-t-il : « il y a toujours bien trop de denrées qui sont jetées avant même d’atteindre les rayons de supermarchés ».

*Nicolas Chabanne a lancé en 2015 «C'est qui le patron?», une marque de produits alimentaires qui a pour principe de fixer une rémunération juste aux producteurs.