Les microparticules de plastique en mer pourraient bien voyager dans les airs et n'épargner aucun endroit sur Terre

MENACE GLOBALE Les expéditions « 7e continent » se poursuivent pour mieux comprendre la pollution plastique des mers et des océans. La dernière, qui se termine tout juste, se penche sur la dispersion des microparticules de plastique. Finissent-elles baladées par les vents ?

Fabrice Pouliquen

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La goélette d'Expédition 7e continent embarquent, depuis 2013, scientifiques et explorateurs pour comprendre  la pollution plastique des mers et océans.
La goélette d'Expédition 7e continent embarquent, depuis 2013, scientifiques et explorateurs pour comprendre la pollution plastique des mers et océans. — Expédition 7e continent
  • En mer, les plastiques ne se dégradent pas, mais se fragmentent jusqu’à atteindre l’échelle du millionième de millimètre.
  • Mais que deviennent ensuite ces microparticules ? Coulent-elles ? Montent-elles dans l’atmosphère via l’évaporation de l’eau ? C’est à cette question que tentera de répondre la dernière mission des expéditions « 7e continent », qui vient de s’achever.
  • L’enjeu est de mieux appréhender les mécanismes de dispersion des microparticules de plastiques. Avec une question de taille : une fois dans l’atmosphère, ces particules sont-elles baladées par les vents aussi facilement que le sable du Sahara ?

« Il faut sortir de cette idée d’un continent de déchets plastiques qui flotteraient au beau milieu du Pacifique et qu’on imagine comme une étendue solide, martèle le navigateur et explorateur Patrick Deixonne. L’idée paraît séduisante, notamment parce qu’elle laisse croire qu’on pourrait nettoyer l’océan. Mais elle est loin de la réalité. »

Cette pollution plastique est bien plus diffuse. Et la dernière mission lancée par « Expédition 7e continent », qui vient de s’achever, tentera d’en apporter une nouvelle fois la preuve.

« Comprendre la dispersion des particules plastiques »

Depuis 2013, ces expéditions lancées par Patrick Deixonne embarquent des scientifiques en mer à destination des gyres océaniques [ces gigantesques tourbillons d’eau formés d’un ensemble de courants marins], où s’agglutinent les déchets plastiques. C’est au cours de l’une d’elles, notamment, que la chimiste Alexandra Ter Halle, chercheuse au laboratoire IMRCP de Toulouse, avait montré que les débris plastiques en mer ne se dégradent pas (ou très lentement), mais se fragmentent jusqu’à atteindre l’échelle du millionième de millimètre.

Cette fois-ci, la goélette est restée en Méditerranée. Parti de Sète le 23 septembre, l’expédition a multiplié les prélèvements en mer, pendant trois semaines, entre les Baléares et la Sardaigne. « L’idée n’était plus seulement de quantifier cette pollution, mais aussi de comprendre les mécanismes de dispersions des particules plastiques, précise Jean-François Ghiglione, directeur de recherche en écotoxicologie au CNRS, et l’un des huit scientifiques embarqués. C’est un nouveau domaine de recherche qui a encore été très peu étudié à ce jour. »

Même au fin fond des Pyrénées

Le 17 avril dernier, les résultats d’une équipe internationale de chercheurs des universités de Toulouse, Orléans et Strathcylde (à Glasgow, en Ecosse) avaient fait grand bruit en révélant la présence de microplastiques dans les Pyrénées. Plus précisément à la station météorologique de Bernadouze (Ariège), nichée à 1.500 m d’altitude, dans une zone protégée Natura 2000, à 5 km du village le plus proche et à 120 km de Toulouse. Donc un site a priori préservé des activités humaines.

Pourtant, les quantités de microplastiques retrouvées dans les pluies et les neiges tombées dans cette région isolée des Pyrénées ne sont pas négligeables. Les chercheurs ont compté un dépôt de plus de 365 particules de microplastiques par mètre carré et par jour sur les cinq mois de l’étude, au cours de l’hiver 2017-2018. Soit une concentration semblable à celles déjà mesurées dans l’air de grandes métropoles comme Paris, précisent les chercheurs. D’où viennent-elles ? Comment sont-elles arrivées là ? On est encore au stade des hypothèses. « Ce que nous pouvons prouver sans équivoque, c’est qu’elles [ces microparticules] sont transportées par le vent », précisait Steve Allen, l’un des co-auteurs de l’étude.

Des prélèvements à 150 m de profondeur… et dans l’air

D’une certaine façon, la dernière expédition « 7e continent » s’inscrit dans la continuité. « Nous ne nous sommes pas contentés de collecter des déchets plastiques en surface mais dans toute la colonne d’eau, raconte Patrick Deixonne. Nous avons pu faire des prélèvements jusqu’à 150 m de profondeur en utilisant une rosette, un cylindre immergé auquel sont attachées des bouteilles programmées pour s’ouvrir à différents paliers. »

L’atmosphère n’a pas non plus été occultée. « Des aspirateurs d’air ont été installés au mât du voilier, explique Pierre Amato, biologiste à l’Institut de chimie de Clermont-Ferrand, embarqué aussi dans l’aventure. A raison d’une heure par jour, ces appareils ont pompé l’air environnant et en ont piégé les particules. »

Des microparticules aussi facilement baladées que le sable du Sahara ?

Que deviennent alors ces déchets plastiques une fois fragmentées en microparticules ? Coulent-elles ou montent-elles dans l’atmosphère via l’évaporation de l’eau ? Ou font-elles les deux ? Il est encore trop tôt pour répondre, l’analyse des échantillons collectés pendant ces trois semaines en mer commençant tout juste. Jean-François Ghiglione aimerait aussi en savoir un peu plus sur les parcours suivis par les microparticules de plastiques collectés en mer. « Nous avons prélevé à la fois près des côtes et au large, raconte-t-il. A bord, nous avons couplé les données satellites et des données météo à nos mesures pour évaluer les courants marins et atmosphériques. En conjuguant tous ces paramètres, nous espérons pouvoir déterminer l'origine et le devenir de ces microplastiques. »

« Tout l’enjeu est là, précise Pierre Amato. On sait déjà que des vents venus du Sud charrient parfois avec eux du sable du Sahara jusqu’en France [dernier épisode en date en avril dernier], sur de très longues distances avant d’être déversées par les neiges ou les vents. En est-il de même avec les particules de plastique ? » Derrière cette question, les scientifiques esquissent une hypothèse guère rassurante : le fait qu’aucun endroit sur Terre n’est à l’abri de la pollution plastique. En juin 2018, une expédition scientifique lancée par Greenpeace à bord de l’Artic Sunrise avait déjà relevé des particules de plastiques dans des prélèvements d’eau et de neige… dans l’océan Antarctique.