Chasseurs vs agriculteurs : La prolifération de sangliers n’amuse plus personne

FAUNE SAUVAGE La population de sangliers augmente en flèche en France, et avec elle les dégâts causés à l’agriculture. La situation devient ingérable pour les chasseurs qui paient les indemnisations, au point de convoquer ce mercredi une réunion au sommet sur le sujet

Fabrice Pouliquen

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 Des hivers plus doux, des glands et du maïs en abondance: les sangliers abondent en France, au grand dam des paysans dont ils ravagent les récoltes et des chasseurs qui affirment ne plus pouvoir supporter les dégâts.
Des hivers plus doux, des glands et du maïs en abondance: les sangliers abondent en France, au grand dam des paysans dont ils ravagent les récoltes et des chasseurs qui affirment ne plus pouvoir supporter les dégâts. — JEAN CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
  • La prolifération de sangliers en France cause des dégâts croissants à l’agriculture, l’animal s’aventurant régulièrement dans les champs où il piétine les récoltes et dégrade les cultures. Coût du préjudice ? Autour de 60 millions d’euros en 2018, et sûrement bien plus en 2019.
  • Le sujet est source de tensions entre agriculteurs et chasseurs. Les premiers accusent les seconds d’avoir favorisé, pendant des années, la prolifération de leur gibier préféré.
  • De l’autre côté, les chasseurs tirent la langue et disent ne plus pouvoir payer les indemnisations, une tâche qui leur incombe depuis 1968. Ce mercredi, la Fédération nationale des chasseurs réunit toutes les parties prenantes, y compris des ministres, pour tenter de trouver des solutions.

Des blés piétinés, des terres retournées, du maïs arraché, des trous ici et là… En prenant de la hauteur, on peut suivre à la trace le parcours d’une compagnie de sangliers dans un champ de céréales, l’une de leurs friandises favorites. Les photos de leurs dégâts sont régulièrement postées sur Twitter par des agriculteurs passablement énervés de perdre une partie de leur récolte ou de devoir semer à nouveau sur leurs parcelles.

Rageant et loin d’être anecdotique, peste Thierry Chalmin, agriculteur en Haute-Saône et président de la commission « faune sauvage » du syndicat agricole FNSEA. C’est un point sur lequel chasseurs et agriculteurs tombent d’accord : la prolifération de sangliers cause de gros dégâts en France, au point de devenir une calamité.

Rencontre au sommet ce mercredi

La Fédération nationale des chasseurs a d’ailleurs convoqué mardi et mercredi une assemblée extraordinaire sur le sujet à laquelle participeront, le deuxième jour, le ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, et la secrétaire d’Etat à la Transition écologique, Emmanuelle Wargon.

« En 1973, les chasseurs avaient " prélevé " [autrement dit tué pendant la période de chasse] 46.000 sangliers, illustre Thierry Chalmin. L’an dernier, c’était 780.000. Et on ne parle que des prélèvements. Il faut multiplier environ par quatre ce nombre pour avoir une estimation de la population totale de ce grand gibier. » Autour des 3,5 millions, donc ? « Tout de même pas », répond Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs. Il parle de 1,5 à 2 millions de sangliers aujourd’hui. Une population tout de même en forte hausse.

60 millions d’euros de dégâts… payés par les chasseurs

La liste des dégâts occasionnés par l’animal suit le même mouvement. Les chasseurs en savent quelque chose : parce qu’ils sont les seuls habilités à réguler les populations de sanglier, il leur revient d’indemniser les agriculteurs victimes du mammifère. La facture est salée : en 2018, « elle s’est élevée à 60 millions d’euros rien que pour compenser les pertes de récoltes, indique le député LREM Alain Perea, auteur d’un rapport, avec le sénateur Jean-Noël Cardoux, sur les dégâts de grand gibier remis au gouvernement le 26 mars dernier. A cela s’ajoute environ 20 millions d’euros alloués à la prévention, notamment l’installation de clôtures. »

Et 2019 fait craindre le pire à Willy Schraen : « Ces dernières années, nous étions sur un rythme d’une trentaine de milliers de demandes d’indemnisations déposées par les agriculteurs. Ce devrait être le double en 2019 ». Le président de la FNC prévient : « Les chasseurs ne peuvent plus payer. Des dizaines de fédérations départementales me disent qu’à partir du 1er janvier, elles seront en cessation de paiements ».

Le chasseur, premier responsable ?

Pour sortir de la crise, il faut d’abord comprendre cette prolifération de sangliers, laquelle ne touche d'ailleurs pas que la France, mais toute l'Europe. Le réchauffement climatique est sans doute l’une des clés. « Les laies [femelles du sanglier] sont en chaleur en fonction de la quantité de nourriture à leur disposition, explique Willy Schraen. Or, le réchauffement climatique tend à doper la production de fruits forestiers, en particulier les glands dont le sanglier raffole. » Résultat : les laies avaient autrefois une portée de quatre ou cinq marcassins par an. Elles en ont bien plus aujourd’hui, trois portées tous les deux ans, voire deux par an, s’accordent plusieurs observateurs. A cela s’ajoutent les hivers doux qui réduisent la mortalité des jeunes sangliers.

Reste que pour Thierry Chalmin, le premier responsable de cette prolifération est le chasseur. L’agriculteur cite déjà les mauvais plans de gestion de l’animal depuis les années 1970. « Pour accroître les populations de leur gibier préféré, les chasseurs épargnent les laies [la femelle du sanglier] et tuent plutôt les jeunes que les mâles reproducteurs », explique-t-il. Thierry Chalmin et Marc Giraud, porte-parole de l’Aspas (Association pour la protection des animaux sauvages), évoquent aussi l’agrainage, une technique cynégétique qui consiste à nourrir les sangliers en forêt en y déposant du maïs.

L’objectif affiché ? Maintenir les sangliers dans leurs milieux et éviter qu’ils ne s’aventurent dans les parcelles agricoles. « On peut aussi y voir une technique pour assurer un gibier important dans des territoires de chasse précis, regrette Marc Giraud. Ceux notamment que gèrent les sociétés de chasse privées, qu’elles mettent en location à des chasseurs particuliers, le temps d’un week-end, par exemple. C’est un commerce très lucratif. »

« Ne pas tout mettre sur le dos des chasseurs »

Pour Willy Schraen comme pour Alain Perea, ces agrainages abusifs sont de l’ordre de l’anecdotique. « Notre rapport propose d’interdire totalement cette pratique, précise le député. Mais croire que cette seule mesure suffira à revenir à une population gérable de sangliers est un leurre. » Les deux hommes invitent aussi à ne pas tout mettre sur le dos des chasseurs. « L’agriculture moderne a aussi sa part de responsabilité, estime-t-il. Les sangliers peuvent facilement se cacher dans des champs de plus en plus grands et cultivés quasi toute l’année. Les débusquer devient très compliqué. »

Willy Schraen rappelle aussi que la chasse est désormais interdite sur 30 % du territoire métropolitain. « De plus en plus de propriétaires terriens refusent que l’on chasse sur leurs terres, précise-t-il. C’est un droit fondamental de la propriété et nous le respectons. Mais la conséquence est que les sangliers se réfugient dans ces territoires non-chassés, ce qui ne les empêche pas de faire des dégâts ailleurs. »

C’est alors la première des demandes de la FNC : que les chasseurs ne soient plus les seuls à payer pour les dégâts des sangliers. « Aujourd’hui, pour financer les indemnisations, on leur demande par exemple de payer un bracelet pour chaque sanglier tué, explique Willy Schraen. Il coûte en moyenne 100 euros. On en arrive à une situation où certains n’osent plus abattre les sangliers parce que ça leur coûte trop cher. Si on partageait mieux les frais, notamment avec les collectivités locales, on enlèverait de la pression aux chasseurs. »

« Faire baisser drastiquement les populations dans les cinq ans »

Le rapport d’Alain Péréa et Jean-Noël Cardoux consacre un chapitre à cette « nécessaire réforme de l’indemnisation ». Mais le document préconise d’aller plus loin encore, en lançant un grand plan de régulation du sanglier. Un seul objectif : baisser drastiquement les populations d’ici à quatre ou cinq ans, en augmentant les prélèvements autorisés et en bannissant toute consigne restrictive dans la chasse au sanglier. En clair : ne plus protéger les femelles adultes en âge de se reproduire. « Ces consignes ne sont pas populaires, mais c’est la seule façon d’éteindre l’incendie, justifie Alain Péréa. Si on ne le fait pas, on s’expose à de gros problèmes qui ne se résument pas aux dégâts causés à l’agriculture. Les sangliers s’aventurent de plus en plus en ville, provoquent des accidents de la route et des collisions avec les trains. »

Thierry Chalmin appelle aussi à ce grand plan de régulation. A l’Aspas, en revanche, le sujet est bien plus tabou. « En tant que protecteur de la faune sauvage, nous n’allons pas demander à tuer à tour de bras des sangliers », commence Marc Giraud. L’Aspas demande au moins l’interdiction de l’agrainage, « pratique bien plus répandue que ne veut le faire croire la FNC ». « Ensuite, oui, il faudra demander aux chasseurs de réguler un peu mieux le sanglier qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent, reprend Marc Giraud. Mais à la condition de donner un peu de répit aux renards, en contrepartie. On en tue entre 600.000 et un million chaque année en France. C’est beaucoup trop. » D’autant plus que selon l’Aspas, cet animal, grand chasseur de petits rongeurs, rend davantage de services à l’agriculture qu’il ne crée de problèmes.