Fléaux des Antilles, les algues sargasses pourront-elles devenir des ressources ?

TRANSFORMATION Plusieurs projets sont menés dans les Antilles mais aussi en Bretagne pour donner une seconde vie à ces algues qui empoisonnent les côtes de la Caraïbe, d’Amérique latine et d’Afrique

Sélène Agapé

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Des bancs d'algues sargasses sur le rivage à Grand-Bourg de Marie-Galante (Guadeloupe), en juillet 2019.
Des bancs d'algues sargasses sur le rivage à Grand-Bourg de Marie-Galante (Guadeloupe), en juillet 2019. — Sélène Agapé/20 Minutes
  • Amoncelées sur les rivages des Caraïbes, d’Amérique latine et même de l’Afrique, les sargasses sont des espèces d’algues brunes flottantes, nuisibles pour la santé et pour l’environnement.
  • Une conférence internationale, consacrée à ces algues nauséabondes, se tient en Guadeloupe du 23 au 26 octobre, en présence du Premier ministre Edouard Philippe.
  • L’objectif de la quinzaine de pays présents à l’événement : partager leurs connaissances sur le phénomène – notamment sur le ramassage et le stockage – et signer « une résolution politique » sur une gestion régionale et internationale de ces algues.
  • Poisons de la Caraïbe depuis leur premier échouage massif en 2011, les sargasses sont au cœur de plusieurs projets de valorisation, à découvrir dans un salon en marge de l’événement.

Dans la commune d’Anse-Bertrand, située dans le nord de la Grande-Terre en Guadeloupe, la baie de Porte d’Enfer, autrefois très prisée par les riverains et touristes, est désormais davantage fréquentée par les sargasses.

Ces algues brunes nauséabondes, dont le premier échouage massif date de 2011 aux Antilles, s’amoncellent sur les rivages, salissent plages et ports, bloquent parfois l’accès des bateaux… Mais surtout, elles dégagent un gaz toxique, l’hydrogène sulfuré, et de l’ammoniac, et contiennent des métaux lourds comme l’arsenic et le cadmium, nuisibles pour la santé et pour l’environnement, avec des conséquences néfastes pour le tourisme et le quotidien des riverains.

Plus d’un million de sargasses se sont échouées entre 2015 et 2017 dans les Antilles françaises, selon Sylvie Gustave Dit Duflo, la vice-présidente de la région Guadeloupe. L’île accueille à partir de ce mercredi une conférence internationale sur quatre jours consacrée à ce fléau. Car le phénomène s’est étendu au-delà de la Caraïbe, à l’Amérique latine mais aussi en Afrique. Des délégations venues du Mexique, du Brésil ou encore du Guatemala seront d’ailleurs présentes pour partager leur savoir et leur expérience sur la gestion de ces algues et mettre en place une stratégie de gestion régionale et internationale.

Valorisation des sargasses

« Nous attendons des réponses claires de cet événement : "D’où viennent les sargasses ?", "Comment les ramasser dans les 48 heures sans dégrader nos plages ? ", "Comment les valoriser et en faire une industrie pérenne ? " », précise à 20 Minutes, le député guadeloupéen LREM Olivier Serva. En marge de la conférence internationale qui réunit scientifiques et chefs d’Etat – dont le Premier ministre Edouard Philippe –, se tient le salon  Sarg'Expo avec une quarantaine d’entreprises venues de la Caraïbe, les Etats-Unis et l’Europe qui ont développé des innovations en matière de ramassage et stockage des algues et aussi de valorisation des déchets.

Depuis plusieurs années, des travaux et des projets sont à l’étude. La plupart d’entre eux sont des filières d’élimination de déchets. « Ce qui est fait actuellement c’est du co-compostage, c’est-à-dire un ajout d’une faible proportion de sargasses dans un mélange préexistant avec d’autres déchets végétaux ou animaux », explique Nina Cudennec, ingénieure Collecte et valorisation des algues sargasses à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) Guadeloupe.

« Pâte à sargasses », briques, plastique...

En Martinique, la société Holdex Environnement a élaboré du terreau en utilisant des algues sargasses comme additif. Basée à Saint-Malo, la compagnie Algopack est venue s’approvisionner en Guadeloupe pour développer sa fabrication de plastique biosourcé à partir d’algues. Du côté de Sainte-Lucie, Johanan Dujon a lancé son entreprise, Algas Organics, qui transforme les algues en engrais. Au Mexique, les entrepreneurs rivalisent d’idées avec notamment la conception de briques de construction ou de chaussures.

Une voie à laquelle Pierre-Antoine Guibout, fondateur de Sargasses Project, s’est soustrait. Ce Breton, installé à Saint-Barthélemy depuis 7 ans, a développé une « pâte à sargasses » exclusivement composée des algues, destinée à être utilisée en tant que papier et emballage biodégradable. « On peut imprimer dessus » et le rendu « est souple et solide », indique ce juriste-fiscaliste de profession. Mais tout n’est pas encore gagné. Une fois changé en fertilisant pour les sols, la teneur en métaux lourds des algues est-elle réduite ? Et quid du chlordécone, un produit chimique qui empoisonne les sols des Antilles depuis des décennies ? Et pourrons-nous emballer des aliments dans des emballages faits de sargasses ? Pierre-Antoine Guibout s’est rapproché d’un laboratoire en Bretagne pour vérifier les taux de métaux lourds de ses échantillons.

Un modèle économique précaire

Lorsque l’Ademe Guadeloupe lance en 2015 un appel à projets en Guadeloupe et en Martinique sur les moyens de collecte et techniques de valorisation des sargasses innovantes, elle sélectionne 14 des 37 projets reçus, mais seuls cinq seront réalisés. « En 2016, il y a eu très peu d’échouages de sargasses donc beaucoup de projets sont tombés à l’eau », raconte Nina Cudennec. « On s’est alors rendu compte qu’un modèle économique basé uniquement sur les sargasses était très précaire », ajoute l’ingénieure.

Le coût très élevé du transport des sargasses plombe aussi les dépenses des entrepreneurs – en plus de celles des communes – et peut rebuter les investisseurs. « Je pense que la clé c’est le séchage des algues sargasses », expose Nina Cudennec. Ces dernières étant composées à 80 % d’eau, si les responsables du ramassage parviennent à l’absorber, ils pourront transporter un plus grand volume d’algues donc réduire le nombre d’allers-retours et ainsi faciliter le stockage. « De plus, une sargasse fraîchement collectée est plus facile à valoriser qu’une sargasse à moitié décomposée », poursuit-elle. En somme, « on en est encore aux balbutiements, il y a encore des domaines à explorer », se réjouit Pierre-Antoine Guibout, qui espère à terme mettre au point un biomatériau composé plus largement d’algues et pas spécifiquement de sargasses.