Gaspillage alimentaire : De plus en plus de solutions pour trouver des portes de sorties aux invendus

ALIMENTATION Les solutions se multiplient pour aider les commerces et la grande distribution à trouver des solutions à leurs invendus alimentaires. Jusqu’à permettre de réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici à 2025, comme s’est engagée la France ?

Fabrice Pouliquen

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Depuis son lancement en juin 2016, l'application Too Good to Go dit avoir sauver 10 millions de tonnes de nourriture de la poubelle.
Depuis son lancement en juin 2016, l'application Too Good to Go dit avoir sauver 10 millions de tonnes de nourriture de la poubelle. — Photo Too Good To Go
  • Ce mercredi est décrété Journée de lutte contre le gaspillage alimentaire. En France, ce sont 10 millions de tonnes de nourriture qui seraient chaque année jetées à la poubelle, évalue l’Ademe.
  • Les commerces et la grande distribution ne manquent plus de solutions aujourd’hui pour limiter le gaspillage alimentaire. Des paniers surprises aux dons aux associations, en passant par les logiciels, aident à choisir la meilleure valorisation.
  • Ces solutions contribuent à mettre la France en phase avec son objectif de réduire de moitié son gaspillage alimentaire d’ici à 2025. Mais ce gâchis est complexe et loin d’être généré seulement par les seuls acteurs de la distribution.

 

En France, 10 millions de tonnes de nourritures finissent chaque année dans la poubelle, évalue l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Soit l’équivalent de 150 kg par an et par habitant. Sur le principe, il y a consensus : « 93 % des Français estiment ce gaspillage " inacceptable " », selon un sondage YouGov pour Too Good To Go dévoilé ce mercredi, décrété  journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire.

En revanche, pour y remédier, les avis divergent. Pour 30 % des sondés, la manière la plus efficace de lutter contre le gaspillage alimentaire au quotidien est de cuisiner ses restes. Planifier ses repas (26 %), congeler ses produits (24 %), vérifier les dates limites de consommation (10 %) viennent ensuite.

Le panier d’invendus, une solution qui monte ?

Et Too good to go ? Cette application pour smartphone permet aux utilisateurs d’identifier près chez eux des commerçants qui proposent, à petit prix*, un « panier surprise » composées des invendus du jour. Seuls 4 % des sondés estiment qu’il s’agit de la solution la plus efficace pour lutter contre le gaspillage alimentaire. Un camouflet ? Lucie Basch, co-fondatrice de Too Good To Go, relativise. « Je ne pense pas non plus que notre application soit la solution la plus efficace, commence-t-elle. En revanche, aux yeux de nombreux Français, elle fait partie du package de solutions pertinentes pour réduire ce fléau. Depuis son lancement, en juin 2016, Too Good To Go a ainsi été téléchargée 5 millions de fois. »

A l’autre bout de la chaîne, la liste des partenaires s’est aussi élargie, pour en compter aujourd’hui 10.000 en France. Au départ, Too Good To Go visait surtout les épiceries, boulangeries, hôtels, restaurants et autres commerces de quartier. Avec, dans les paniers-surprises, des fruits et légumes, des plateaux-repas, des viennoiseries et autres denrées qui peuvent rester sur les bras à l’heure de baisser le rideau. « Nous travaillons désormais avec les principaux acteurs de la grande distribution, [Carrefour, Leclerc, Intermarché, Biocoop…], mais aussi de plus en plus avec la restauration collective, précise Lucie Basch. Un partenariat a ainsi été passé en septembre avec Elior. Dans plusieurs des cantines d’entreprises gérées par le groupe, les employés venus manger le midi pourront désormais réserver un panier fait des surplus alimentaire du déjeuner et à venir récupérer le soir. » Le dispositif a été testé pendant trois mois sur un site pilote et a permis d’éviter que 600 repas nepartent à la poubelle, précise Elior dans un communiqué.

Un complément aux dons aux associations et aux promotions dans les rayons

En tout, depuis son lancement, Too Good To Go dit avoir écoulé 10 millions de paniers. Si elle reste la plus connue, d’autres applications ont été lancées sur ce même créneau. C’est le cas, en France, de Karma , mais aussi de Phenix, lancée en janvier dernier et qui comptabilise 250.000 téléchargements et un millier de commerces et supermarchés partenaires.

Phenix n’est pas toute nouvelle dans la lutte anti-gaspi. Lancée en 2014, l’entreprise parisienne s’est d’abord spécialisée dans la collecte des invendus alimentaires des supermarchés, qu’elle distribue dans la foulée à des associations caritatives. C’est tout l’esprit de la loi contre le gaspillage alimentaire de février 2016, qui oblige les grandes surfaces de plus de 400 m² à valoriser les denrées alimentaires dont la date d’expiration est imminente. Notamment en instaurant des conventions avec des associations en vue de dons en échange de crédits d’impôts. « Nous poursuivons ce travail, explique Léonore Perrin, responsable communication de Phenix. Mais à lui seul, le don aux associations n’est qu’une solution anti-gaspi qui ne marche pas à tous les coups. Déjà, ces associations ne sont pas ouvertes tous les jours. Par ailleurs, la quantité d’invendus est parfois trop importante par rapport à leurs besoins ou, au contraire, trop faible pour organiser une collecte. »

Les paniers surprises sont alors une solution complémentaire aux mains de la grande distribution pour approcher du zéro gaspillage alimentaire. Christophe Menez, directeur général de l’entreprise nantaise Zero-Gâchis, ajoute une troisième option encore : le « sticking ». Autrement dit, l’application, directement en rayon, de promotion sur les produits qui approchent la date limite de vente. C’est autour de cette solution que s’est créée Zéro-Gâchis dès 2012. En partenariat avec les magasins, elle liste les produits qui font l’objet de ces promotions et les signale aux consommateurs via une application smartphone, en allant jusqu’à géolocaliser dans les rayons.

L’intelligence artificielle pour choisir la meilleure option

Christophe Menez en est persuadé : c’est la combinaison de ces solutions – de la box à la promotion en passant par le don – qui permettra à un supermarché ou un commerce d’approcher le 100 % de valorisation de ses invendus alimentaires. Tout l’enjeu est alors de permettre aux responsables de rayons de choisir la meilleure option de valorisation pour chaque produit qui arrive à date limite de vente.

C’est l’objet d’Epsilon, un « assistant d’aiguillage » que vient de mettre au point Zero-Gâchis. « L’outil s’appuie sur l’intelligence artificielle et croise l’ensemble des données que nous avons collectées ces six dernières années auprès des centaines de magasins que nous accompagnons, précise Christophe Menez. Ce produit est-il autorisé au don ? Et si je choisis cette option, l’association passe-t-elle aujourd’hui ? Si j’opte pour la promotion, quel rabais appliquer pour optimiser les chances qu’il soit vendu ? C’est à ces questions et bien d’autres encore que répond Epsilon. »

Le logiciel est prêt à être déployé. « Plusieurs supermarchés arrivent aujourd’hui à valoriser 65 % de leurs invendus alimentaires, reprend Christophe Menez. Là où il a été testé, Epsilon a permis d’augmenter cette performance de 22 % encore. »

Un gâchis pas seulement le fait de la grande distribution

De quoi permettre d’atteindre l’objectif de réduire de moitié la quantité de nourriture jetée à la poubelle d’ici à 2025 ? C’est l’engagement de la France dans son Pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire signé en juin 2013. « Le dernier état des lieux de l’Ademe sur le gaspillage alimentaire en France date de 2016, indique Lucie Basch. Il devrait être mis à jour l’an prochain et permettra de juger des progrès faits en quatre ans. »

Quoi qu’il en soit, ce gâchis n’est pas seulement le fait des commerces et de la grande distribution. La production agricole, la transformation, la restauration sont autant d’autres phases qui génèrent des pertes alimentaires, rappelle l’Ademe. « C’est encore le cas une fois les produits arrivés à nos domiciles, complète Lucie Basch. D’où la nécessité aussi de cuisiner ses restes, congeler ses produits, planifier ses repas…. »

La cofondatrice de Too Good To Go verrait aussi d’un bon œil un grand pacte entre industriels et producteurs sur les dates de péremption. « Les consommateurs s’y perdent aujourd’hui entre la date de durée minimale (DDM) – soit le fameux « à consommer de préférence avant le… » – et la date limite de consommation (DLC) – « à consommer jusqu’au ». Ce flou contribue grandement au gaspillage alimentaire. »

* « Dans les paniers sur Too Good To Go, les produits sont vendus au maximum au tiers du prix de vente habituel, détaille Lucie Basch. Les commerçants ne se font aucune marge sur ces paniers, ce qui les poussent à chercher tout de même à réduire le plus possible leur gaspillage alimentaire et à ne pas créer un marché parallèle des invendus. »