Deux bergers australiens en train d'attraper leur croquette.
Deux bergers australiens en train d'attraper leur croquette. — CATERS/SIPA

ANIMAUX

Alimentation animale : Faut-il mettre des protéines d’insecte dans la pâtée de nos chiens et de nos chats ?

Plusieurs start-up proposent désormais des croquettes et friandises pour chiens et chats à partir de farines d’insectes. Parce que ces petites bêtes sont des concentrées énergétiques et que les élever nécessite peu de nourriture, d’espace, d’eau… La solution pour demain ?

  • Après ses croquettes et friandises à base d’insectes, l’entreprise franco-danoise Entoma Petfood sortira d’ici à la fin du mois une nouvelle gamme de croquettes à base de protéines de vers de farines, cette fois-ci pour chat.
  • Plusieurs start-up tentent ainsi de faire bouger les codes de la nutrition animale. Et les grands groupes disent aussi regarder cette évolution de près.
  • C’est que les insectes comestibles contiennent des protéines de haute qualité, dit la FAO, l’organisme des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Surtout, elles peuvent être produites pour un faible coût environnemental. Leur principal atout ?

Des friandises à la larve de mouches de soldat noires ou aux vers de farine. Pas sûr qu’en France, on soit nombreux à sauter le pas pour calmer un ventre qui gargouille. La consommation d’insectes y reste encore un tabou alimentaire. Du moins, quand il s’agit de nourrir des humains.

Mais nos chiens et chats sont-ils aussi frileux ? « Les insectes font naturellement partie de leur régime alimentaire », note en tout cas Rachelle Cantet. C’est tout le pari d’Entoma Petfood, startup qu’elle a lancée début 2018 avec deux autres amis français et le Danois Luxidan Nirmalanthan : changer les codes de la nutrition animale en proposant des produits à base de protéines d’insectes.

Des startup pour initier le mouvement

Entoma Petfood commercialise déjà des croquettes et friandises pour chiens, qui n’ont pour seule source de protéines que des farines de larves de mouche de soldat noire. S’ajoutera, d’ici à la fin du mois, une nouvelle gamme de croquettes, cette fois-ci pour les chats et à base de protéines de vers de farine.

Tout est parti  d’un changement de la réglementation européenne, le 1er juillet 2017, autorisant l’utilisation de protéines d’insectes dans l’alimentation animale. «  On en a surtout parlé pour l’aquaculture, mais cette possibilité vaut aussi pour la nutrition des chats et des chiens », raconte Rachelle Cantet. Depuis, une dizaine de start-up se sont positionnées sur cette niche dans le monde, évalue-t-elle. C’est par exemple le cas de  To Mojo, autre startup française lancée en 2018, ou encore de  la britannique Yora. Et les grands groupes ? Contactés par 20 Minutes, Royal Canin et Nestlé Purina disent tous deux regarder de près la possibilité d’intégrer un jour des protéines d’insectes dans leurs recettes. Mais on en reste encore au stade de la recherche.

Des recettes du petfood pas toujours reluisantes ?

Quoi qu’il en soit, Dominique Grandjean, professeur à l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort et spécialiste de la nutrition des chats et chiens, se félicite de ce nouveau filon. Et n’est pas tendre avec les produits bas de gamme et moyenne gamme proposés par l’industrie du petfood, « soit le gros du morceau ». « Certaines de ces marques utilisent essentiellement, voire exclusivement, des protéines végétales, car moins chères que la viande, commence-t-il. Or, ce régime ne suffit pas à répondre aux besoins nutritifs des chiens et des chats. Ce ne sont pas des végétariens, contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire. »

Toujours dans ces produits bas et moyenne gammes, on trouve aussi les produits utilisant des protéines issues de coproduits animaux, récupérés dans les abattoirs et les ateliers de transformation de viande. « En clair, ce sont les morceaux de viandes pas assez nobles pour être utilisés dans l’alimentation humaine », reprend Dominique Grandjean. « L’Union européenne distingue trois catégories de coproduits, dont seule la troisième peut être utilisée dans la nutrition animale », explique-t-on au Sifco (Syndicat des industries françaises des coproduits d’animaux). Dans cette catégorie 3 entrent les viscères, les têtes, les pattes, les cous, les pieds… Chaque marque fait ensuite sa cuisine, « mais il est clair que la qualité des protéines présentes dans certains de ces coproduits est très faible, indique Dominique Grandjean. Rien à voir avec du blanc de poulet. »

Bénéfice santé… et gros atout pour la planète

Dans ce contexte, les farines d’insectes ont leur carte à jouer. Rachelle Cantet parle déjà de leurs « bénéfices santé ». « L’insecte est un véritable concentré énergétique, à la fois riche en protéines, mais aussi en vitamine B, en Oméga 3, en minéraux, commence-t-elle. Nous n’avons pas besoin d’ajouter des protéines de synthèse, contrairement à d’autres recettes à base de viande de bœuf ou de poulet. Par ailleurs, nous utilisons des insectes entiers, si bien qu’on restitue dans nos aliments la diversité des protéines et acides qu’on y trouve. Ce n’est pas le cas lorsque l’on n’utilise que des morceaux d’animaux. Enfin, les protéines d’insectes, aux chaînes d’acides aminés courtes, sont aussi plus faciles à digérer ».

Voilà pour les qualités nutritionnelles. Mais les protéines d’insectes ont un autre atout à faire valoir, écologique cette fois-ci. La FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, fait ainsi de la consommation d’insectes l’une des pistes les plus sérieuses pour assurer la sécurité alimentaire mondiale. Autrement dit, lorsqu’il faudra nourrir 9 milliards d’êtres humains et « des milliards d’animaux élevés chaque année pour l’alimentation, les loisirs et comme animaux de compagnie ».

« Un kilo d’aliments pour un kilo de protéines d’insectes »

Dominique Grandjean évoque « une course aux sources de protéines de qualité », dans laquelle l’industrie alimentaire est aujourd’hui lancée. Or, « les insectes, ça pousse vite et bien », rappelle-t-il. Surtout, ils ont un taux de conversion alimentaire très intéressant, pointe la FAO. « On entend par là la quantité de nourriture requise pour produire un kilogramme de protéines », explique Maye Walraven, responsable marketing d’ Innovafeed, l’une des entreprises françaises spécialisées dans l’élevage de larves de mouches de soldats noires, et auprès de qui EntomaPetfood se fournit. « En moyenne, il faut 6,8 kg d’aliments pour produire un kilo de protéines de bœuf, reprend Maye Walraven. L’indice est de 2,9 kg pour les porcs, de 1,7 kg pour les volailles, de 1,1 kg pour les poissons. Pour les insectes, enfin, nous parvenons aujourd’hui à faire un kilo de protéines à partir d’un kilo d’aliments. »

Par ailleurs, l’élevage d’insectes consomme peu d’eau et émet peu de gaz à effet de serre. Jusqu’à 100 fois moins que des élevages conventionnels de bétails (bœuf, volaille, porc…), dont le bilan carbone est alourdi par les émissions de méthane et d’ammoniac, évalue la FAO. Enfin, autre atout de poids, les insectes peuvent se nourrir de déchets organiques, qu’ils transforment alors en protéines de haute qualité. « Nos insectes sont nourris à partir de coproduits agricoles, c’est-à-dire des résidus de cultures de betteraves à sucre ou de céréales pas ou peu valorisées jusque-là », explique Maye Walraven.

Des élevages d’insectes qui doivent monter en puissance

Voilà pour les atouts. Il reste tout de même des freins à lever avant que les protéines d’insectes ne soient utilisées de façon massive, au moins dans la nutrition animale. Il y a déjà le prix. « Nos croquettes et friandises sont vendues au tarif des produits « premium » que vous trouvez chez les vétérinaires ou en animalerie », concède Rachelle Cantet. La disponibilité de ces protéines d’insectes pose aussi question. « Avant de pouvoir les inclure dans nos recettes, nous avons besoin d’être certains que des éleveurs puissent nous fournir suffisamment et sur la durée », rappelle Marie-Dominique Gruss, responsable des affaires institutionnelles chez Royal Canin.

Or, les quelques fermes d’insectes existantes aujourd’hui croulent sous la demande, « en particulier celle de l’aquaculture, qui reste notre premier marché », précise Maye Walraven. Cette tension pourrait s’accroître à l’avenir, « alors que des discussions sont en cours pour autoriser les protéines d’insectes dans l’alimentation des monogastriques que sont les porcs et la volaille », ajoute Maye Walraven.

Pour faire face, les fermes d’élevage n’auront d’autres choix que d’accroître leur capacité de production. C’est ce que fera Innovafeed début 2020, en ajoutant à sa ferme d’élevage pilote, dans la région de Cambrai, où elle produit 300 tonnes de farines d’insectes par an, un nouveau site. « Cette fois-ci près d’Amiens et d’une capacité de 10.000 tonnes par an », détaille Maye Walraven. Innovafeed prévoit cinq autres fermes de même taille, en Europe, dans les deux ans à venir.

*Dans l'ordre, hermetia illucens et tenebrio molitor, pour les noms scientifiques.