Les cabosses d'un cacaoyer à Mampong, dans l'Est du Ghana, le 14 juin 2019. La Côte d'Ivoire et le Ghana représentent à eux-deux 60% de la production mondiale de cacao.
Les cabosses d'un cacaoyer à Mampong, dans l'Est du Ghana, le 14 juin 2019. La Côte d'Ivoire et le Ghana représentent à eux-deux 60% de la production mondiale de cacao. — CRISTINA ALDEHUELA / AFP

C'est chaud

Après le soja et l’huile de palme… Le cacao, l’autre culture qui grignote la forêt

Moins dans le collimateur que le soja ou l’huile de palme, le cacao est une autre culture qui empiète sur de grands massifs forestiers tropicaux. Cette déforestation se joue cette fois-ci en Afrique et s’aggrave à mesure que notre consommation de chocolat augmente

  • La production de cacao a été particulièrement soutenue depuis les années 1970, passant de 4 à plus de 10 millions d’hectares à travers le monde, rappelle l’Iddri, un think-tank sur les questions de développement durable, dans une étude publiée ce mardi, à l’occasion de la Journée mondiale du chocolat.
  • Une extension des cultures qui se fait sur la forêt, essentiellement en Afrique de l’Ouest, où se concentrent les principaux pays producteurs. « Mais demain aussi en Afrique Centrale », craint l’Iddri, qui s’inquiète d’une nouvelle vague d’extension des cultures.
  • La filière cacao – qui inclut les acteurs qui transforment et vendent le chocolat – a pris tardivement en compte cet « enjeu déforestation », mais multiplie aujourd’hui les labels et engagements volontaires. Avec quelle efficacité ?

Une hausse de la consommation, notamment en Chine, alliée au réchauffement climatique, pourrait amener à une pénurie mondiale du cacao. En clair : la fin du chocolat, ou du moins sa raréfaction, jusqu’à en faire un produit de luxe. Dès 2020 ou 2050 ? Les dates varient, mais ces projections alarmistes pullulent sur la Toile. Frédéric Amiel et Yann Laurans, chercheurs à l’ Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), où ils travaillent sur le lien entre les modèles économiques mondialisés et la perte de biodiversité, s’en agacent.

Ces études et articles ne sont pas fondés entièrement sur des chimères. « La consommation de chocolat et de produits chocolatés a beaucoup augmenté ces quarante dernières années et le changement climatique menace aujourd’hui les aires de productions du cacao, détaille le premier. Les rendements par hectare, dans les cultures de cacao, tendent même à baisser. »

De 4 millions d’hectares en 1970 à 10 aujourd’hui

Il n’empêche, plus que la disparition du cacao, le danger immédiat est celui de sa surproduction. Et pour cause, la surface consacrée à cette culture a plus que doublé depuis les années 1970, passant de 4 millions d’hectares à 10 millions aujourd’hui sur la planète, rappelle l’Iddri dans une étude cosignée par les deux chercheurs et publiée ce mardi, à l’occasion de la Journée mondiale du chocolat. Cet étalement n’est pas sans rappeler le fort développement de la culture de soja au Brésil ou celle de l’huile de palme en Indonésie et en Malaisie, qui se font au détriment de la région de savane du Cerrado pour la première, et des forêts tropicales d’Asie du Sud-Est pour la seconde.

« Si elle est moins dans le collimateur des ONG environnementales, la culture du cacao est aussi un facteur important de déforestation, explique Frédéric Amiel. Sur les 6 millions d’hectares gagnés depuis 1970, 2 à 3 millions l’ont été au détriment de la forêt. » Cette fois-ci, l’Afrique de l’ouest est la première impactée. C’est là que sont les principaux pays producteurs de cacao. Le Nigeria, le Cameroun, mais surtout la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui représentent à eux deux 60 % de la production mondiale.

L’appel de la « rente forêt »

Frédéric Amiel et Yann Laurans parlent de la « rente forêt », qui incite à migrer la production lorsque les rendements des plantations existantes s’estompent. « Les forêts ont un double avantage, explique Frédéric Amiel. A l’état naturel, elles sont revêtues d’un humus (l’ensemble matières organiques en décomposition) très fertile. A cela s’ajoute l’agriculture sur brûlis (le défrichement par le feu). Elle permet de dégrader la biomasse aérienne – les branches, les buissons, les troncs…- et ainsi de rajouter encore de la matière organique au sol. » De quoi promettre aux producteurs de cacao de très bonnes récoltes les premières années, « avant que la monoculture, le manque d’entretien des sols, l’utilisation de pesticides viennent à nouveau faire baisser la productivité », ajoute Frédéric Amiel..

Voilà comment la culture du cacao s’est peu à peu répandue [« et pas seulement déplacé », insiste Yann Laurans] de l’est vers l’ouest en Côte d’Ivoire et inversement au Ghana. L’Iddri craint aujourd’hui l’avènement d'un nouveau cycle du cacao avec l’arrivée sur le marché de nouveaux pays producteurs, notamment le Gabon et le Congo-Brazaville, en Afrique Centrale. De quoi menacer de nouveaux massifs forestiers tropicaux.

Une prise de conscience tardive ?

La prise de conscience de la filière « chocolat » de cet enjeu « déforestation » a été tardive. « Nous nous sommes sans doute plus d’abord axés sur des questions sociales et notamment, au début des années 2000, sur le travail des enfants, l’un des problèmes majeurs de la culture du cacao », raconte Florence Pradier, secrétaire générale du Syndicat du Chocolat, qui regroupe une centaine d’entreprises qui produisent et commercialisent du chocolat.

Il aura fallu attendre le 16 mars 2017 et une réunion organisée par le Prince de Galles pour obtenir un engagement des principaux acteurs mondiaux du cacao et du chocolat à agir pour mettre fin à la déforestation et à la dégradation des forêts dans la chaîne d’approvisionnement mondiale. « Tout de même, la filière ne partait de zéro non plus, précise Florence Pradier. Plusieurs entreprises avaient déjà adopté, parfois depuis longtemps, des programmes de durabilité. »

Le sujet est complexe, dit la secrétaire générale du Syndicat du chocolat. « Pour éviter l’extension des cultures, il ne suffit pas de s’engager dans la protection et la restauration des forêts, précise-t-elle. Il faut aussi se préoccuper de la rémunération des producteurs et de l’amélioration de la productivité des plantations. »

Des labels et engagements d’entreprises qui ont leur limite

C’est tout l’objet de la nouvelle étude de l’Iddri : passer au crible les différentes stratégies jusque-là mises en place par la filière cacao. Des labels bio à ceux du commerce équitable, en passant par les engagements volontaires des entreprises. « Ils présentent tous des résultats intéressants, mais aucune de ces initiatives ne parvient à prendre le problème dans sa totalité, constate Frédéric Amiel. Les labels bio vont par exemple être très en pointe sur les critères environnementaux et oublier ceux sociaux. C’est l’inverse pour les labels de commerce équitable. »

Et les engagements volontaires des entreprises ? « Ils sont presque exclusivement basés sur l’amélioration de la productivité, faisant le pari qu’une plus grande production à l’hectare permet non seulement d’améliorer les revenus des producteurs, mais aussi d’éviter que ceux-ci n’augmentent les surfaces de leurs exploitations, répond Frédéric Amiel. Or, de nombreux travaux scientifiques montrent le peu d’efficacité de l’intensification agricole pour la protection de la biodiversité. »

Interroger aussi notre demande en chocolat

Apparaît alors une critique générale de l’Iddri : trop souvent, les labels et engagements volontaires des entreprises se focalisent sur les parcelles des producteurs avec lesquels ils travaillent, sans se préoccuper de ce qui se passe autour. « Néanmoins, l’extension de la culture du cacao n’est pas toujours le fait d’un producteur déjà installé qui décide d’étendre ses terres, explique Frédéric Amiel. Souvent, elle est le fait de nouveaux agriculteurs qui se lance dans cette production. Ce fut beaucoup le cas en Côte d’Ivoire. On a fait venir des travailleurs du nord du pays - miné par le manque de travail agricole – dans le bassin de production du cacao, en leur accordant de nouvelles concessions. »

L’Iddri appelle donc la filière cacao à prendre aussi en considération ces enjeux plus globaux. Cela passe par une plus juste rémunération des producteurs et une meilleure traçabilité du cacao pour s’assurer qu’il soit « zéro déforestation ». « Il est aussi urgent de se préoccuper de notre demande en cacao [et donc notre consommation de chocolat !] et de la maintenir à un niveau supportable pour les écosystèmes actuels de production, ajoute Frédéric Amiel. A ce jour, la logique est de partir de la demande pour calibrer ensuite la production. Il faut faire l’inverse. »

L’agroforesterie, une promesse qui a ses limites

C’est l’une des pistes privilégiées pour limiter l’impact sur la biodiversité de la culture de cacao : l’agroforesterie. « Le cacaoyer est un arbre qui supporte très facilement l’ombre et en a même besoin, si bien que sa culture peut se faire en association avec d’autres arbres », explique Florence Pradier, secrétaire générale du Syndicat du chocolat.

C’est tout le principe de l’agroforesterie, qui permet d’éviter les vastes étendues de monocultures, de préserver ainsi un minimum de biodiversité végétale et, par extension, animale. Dans une étude parue il y a un an, Frédéric Amiel et Yann Laurans établissaient la typologie des différents modes de culture du cacao. De la monoculture en plein soleil à celle « en agroforesterie complexe avec fort ombrage », où les cacaoyers poussent en sous-bois, en profitant de l’ombre d’arbres plus grands. « La filière cacao mise beaucoup sur cette agroforesterie. Mais la crainte est que des acteurs vantent ce modèle de culture pour obtenir de nouvelles concessions sur la forêt au titre qu’il serait moins impactant pour la biodiversité, indique Frédéric Amiel. Or, une nouvelle culture, même " en agroforesterie complexe avec fort ombrage ", ne peut prétendre rivaliser avec une forêt laissée à son état naturel. »