Incendie de l'usine Lubrizol à Rouen : « Qu’on nous dise enfin ce qui a brûlé à Lubrizol »

CATASTROPHE Ce vendredi, la préfecture de Seine-Maritime a donné plus de détails sur les mesures de l’air réalisées depuis jeudi et l’incendie dans l’usine Lubrizol à Rouen. Pour les syndicats et ONG environnementales, il manque une info primordiale : qu’est-ce qui a brûlé jeudi ?

Fabrice Pouliquen

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Un important incendie s'est déclaré dans l'usine Lubrizol, ce jeudi matin, laissant échapper une épaisse fumée qui à de quoi inquiéter les habitants de Rouen.
Un important incendie s'est déclaré dans l'usine Lubrizol, ce jeudi matin, laissant échapper une épaisse fumée qui à de quoi inquiéter les habitants de Rouen. — HO / SDIS / AFP
  • Le spectaculaire incendie qui s’était déclenché dans la nuit de mercredi à jeudi dans l’usine Lubrizol de Rouen, classée Seveso seuil haut, est éteint.
  • La préfet de la Seine-Maritime a redit à plusieurs surprises, ce vendredi, « qu’en termes de toxicité, il n’y a pas de difficulté pour vivre ou se déplacer à Rouen ».
  • Mais pas questions de tourner la page pour bon nombre de Rouennais inquiets de l’intense fumée noire qui s’est échappée de longues heures jeudi. Avec un gros doute à lever : qu’est-ce qui a brûlé précisément ce jeudi ?

« On peut ressentir des odeurs déplaisantes qui peuvent durer plusieurs jours, mais ce ne sont que des odeurs. En termes de toxicité, il n’y a pas de difficulté pour vivre ou se déplacer à Rouen » Ce vendredi matin, sur les ondes de France Bleu Normandie, le préfet de Seine-Maritime, Pierre-André Durand, s’est de nouveau voulu rassurant sur les conséquences de l’incendie qui s’est déclaré à 2h40, dans la nuit de mercredi à jeudi, sur le site de l’entreprise Lubrizol.

L’incendie est maintenant maîtrisé, disait déjà ce jeudi soir la préfecture, et « il n’y plus ce panache de fumée noire – qui a atteint jusqu’à 22 km de long et 6 km de large – au-dessus de la ville », précise Gérald Le Corre. Pas de quoi pour autant totalement rassurer le responsable de l’union départementale CGT de Seine-Maritime.

Il n’y a pas lieu de s’équiper de masques pour le préfet

« On est plus que sceptique sur la communication de la préfecture, comme sur celle de Christophe Castaner, le ministre de l’intérieur, ce jeudi, commence-t-il. Disons que l’incendie est fini, du moins peut-être. L’incident pas encore. »

Il faut dire que dans son point de situation à 7h30, ce vendredi, la préfecture de Seine-Maritime a listé un ensemble de consignes qui invitent à rester sur la défensive. Même s’il n’y a pas lieu de s’équiper de masques, répète Pierre-André Durand, les autorités invitent en revanche, lors du nettoyage des suies que la pluie a fait peu à peu tomber au sol, à :

- éviter tout contact cutané avec les résidus de combustion

- nettoyer les locaux, fenêtres, mobiliers et jeux extérieurs uniquement à l’eau

- ne pas effectuer de balayage à sec, ni à utiliser l’aspirateur

- ne pas consommer les végétaux souillés par les suies et se laver les mains en cas de contact.

Des préconisations qui posent question selon Gérald Le Corre « alors que ni la préfecture, ni le ministre de l’Intérieur ne nomment précisément les substances qui ont brûlé dans l’incendie ». L’usine Lubrizol de Rouen, qui appartient au groupe de chimie américain Lubrizol Corporation, lui-même propriété de Berkshire Hathaway, la holding du milliardaire américain Warren Buffet, fabrique et commercialise des additifs servant à enrichir les huiles, les carburants ou les peintures industrielles. A Rouen, 400 personnes travaillent dans cette usine classée Seveso seuil haut [catégorie de sites industriels pour lesquels il existe des risques chimiques majeurs en cas d’accident].

« L’état doit désormais savoir ce qui a brûlé »

L’incendie s’est déclaré dans la zone de dépôt, sur près de 6 hectares, « où sont entreposées des dizaines voire des centaines de fûts, précise Gérald Le Corre. Depuis jeudi déjà, Lubrizol et la préfecture doivent avoir une estimation du nombre de fûts touchés par l’incendie et les produits qu’ils contenaient. Or, à ce jour, ces éléments n’ont pas été communiqués. »

Un manque de transparence que déplore la CGT et qui, pour le syndicat, ne se limite d’ailleurs pas à la nature des matériaux partis en fumée. Lors d’un point presse ce vendredi, Pierre-André Durand a évoqué la réalisation de 78 mesures de l’air, en 26 lieux différents, complétée avec « 42 nouvelles mesures réalisées par les sapeurs-pompiers », qui « confirment qu’il n’y a pas de toxicité aiguë ». « Les résultats auraient dû être publiés dès jeudi soir », déplorait ce vendredi midi Gérald Le Corre.

Des mesures qui se sont appuyées sur les polluants classiques ?

La préfecture a rectifié le tir à 16h, ce vendredi, lors d’un nouveau point presse, au cours duquel Pierre-André Durand annonçait que la qualité de l’air, à Rouen, était revenue à la normale. Christophe Legrand, de l’Atmo-Normandie, association de surveillance de la qualité de l’air de ce territoire, a plongé le nez dans le tableau de données fourni par la préfecture. « Ces données sont celles relevées par les sapeurs pompiers, qui utilisent des instruments leur permettant de détecter les dangers immédiats à un instant T, commence-t-il. Autrement dit, ils vont chercher à mesurer de fortes concentrations. Sur le tableau, on remarque des valeurs positives pour le dioxyde d’azote (NO2), mais pas suffisamment hautes pour dire qu’il y a un danger immédiat. Mais on parle bien seulement de ce polluant. Voilà tout ce que je peux dire avec ces résultats. »

Pour Guillaume Blavette, administrateur de France Nature Environnement Normandie, les données communiquées de la préfecture ne permettent pas de conclure grand-chose. « Pour en arriver à dire qu’il n’y a pas de danger pour les Rouennais, la préfecture s’est basée sur des indicateurs classiques de pollution de l’air, comme la présence ou non de dioxyde d’azote (NO2). Or, et c’est une évidence, cet incendie à Lubrizol sort de l’ordinaire. »

Guillaume Blavette en revient alors à la même demande formulée par Gérald Le Corre. « L’Etat doit avoir désormais une idée précise de ce qui a brûlé, reprend-il. Ce qu’on veut savoir, c’est la nature de ces produits chimiques, si on trouve leurs traces dans les 26 points de mesures. Et si oui, en quelle concentration. Nous n’avons toujours aucune réponse à ces questions. »

D’autres mesures à venir

Les syndicats et associations environnementales ne sont pas rassurés par ce dernier point presse. « Plusieurs syndicats (CGT, Solidaires, FSU) et associations environnementales (FNE, Attac, Youth For Climat…) appellent à manifester mardi, à 18h, du palais de la justice de Rouen à la préfecture pour demander plus de transparence », précise déjà Gérald Le Corre.

Depuis jeudi, l’Atmo-Normandie multiplie aussi les mesures. « Nous y cherchons les composés chimiques inhabituels dans les retombées de suies, explique Christophe Legrand. Ces relevés sont toujours en cours, certains prélèvements ont été transmis à des laboratoires spécialisés. Ces données nous permettront de savoir ce qu’il y avait dans ce panache de fumée. Mais ce processus prend plus de temps. » Ce vendredi soir, l’Atmo ne peut dire quand elle sera en mesure de les communiquer.

Des galettes d’hydrocarbures dans la Seine

Quoi qu’il en soit, l’incendie de l’usine de Lubrizol a déjà généré son lot de pollutions et de désagrément. Ce vendredi, 20 Minutes a recueilli plusieurs témoignages de Rouennais. Certains habitants, comme Mélanie et Philippe, évoquent l’odeur « toujours puissante ce vendredi », notamment « au niveau du pont Flaubert », précise la première. D’autres, comme Morgane et Clément, se plaignent « de maux de tête » et d’irritations des yeux. Sans parler des traces de suies et d’hydrocarbures observées sur les fenêtres, dans les jardins.

Des galettes d’hydrocarbures ont par ailleurs fait vendredi leur apparition sur la Seine à Rouen, selon la préfecture. Un navire est en train d’être armé pour les récupérer avec un chalut tampon, fait pour ramasser les hydrocarbures, a précisé ce vendredi après-midi, à l’AFP, Benoît Lemaire, le directeur de cabinet du préfet de Normandie.

La ministre de la Santé Agnès Buzyn a déclaré lors d’un point presse à Rouen que « la ville est clairement polluée » par les suies. Elle a précisé que les galettes d’hydrocarbures qui se sont échouées sur la Seine sont « des suies, comme une pollution, comme des galettes par exemple de goudrons sur les plages ».

« Si on voit des galettes de goudron sur les plages, on demandera aux enfants de pas les toucher (…) Eh bien c’est la même chose ce que nous demandons aux riverains aujourd’hui, c’est-à-dire de nettoyer ces suies, ces saletés, visuellement très repérables, à prendre des précautions notamment en mettant des gants », a ajouté Agnès Buzyn qui s’exprimait aux côtés de la ministre de la Transition écologique, Élisabeth Borne. « C’est une usine qui produit des hydrocarbures, même si elles ne sont pas en grandes quantités, même si elles sont très proches des seuils, ce n’est jamais bon pour la population de toucher ce genre de produits », a renchéri Agnès Buzyn. « Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de danger. Il y a forcément des traces d’hydrocarbures », a souligné la ministre. « Nous rendrons transparents la totalité des prélèvements réalisés hier et aujourd’hui », a-t-elle affirmé.

Élisabeth Borne a pour sa part précisé qu’il n’y avait « pas de polluants anormaux dans les prélèvements effectués ». « Je suis très étonné de voir un incendie qui se déclare en pleine nuit, dans un endroit où il n’y a personne. Je m’interroge », a déclaré à l’issue de la visite des deux ministres le PDG de Lubrizol France, Frédéric Henry.