Rapport du Giec : Océans et cryosphère, deux puissantes armes anti-réchauffement en péril

SCIENCES Le Giec publie ce mercredi, à 11h, un rapport spécial sur les conséquences du réchauffement climatique sur les océans et la cryosphère. Chute des stocks de poissons, cyclones plus intenses, dégel du permafrost… Une nouvelle fois, ce n’est guère rassurant

Fabrice Pouliquen

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Cette image de la NASA a été publiée le 20 décembre 2017, et prise le 29 novembre 2017 par Operation IceBridge lors d'un vol à destination de Victoria Land. Elle montre un iceberg flottant dans le détroit de McMurdo en Antarctique.
Cette image de la NASA a été publiée le 20 décembre 2017, et prise le 29 novembre 2017 par Operation IceBridge lors d'un vol à destination de Victoria Land. Elle montre un iceberg flottant dans le détroit de McMurdo en Antarctique. — Chris LARSEN / NASA / AFP
  • Ce document de 900 pages est le dernier volet d’une série de trois rapports spéciaux commandés au GIEC par l’ONU pour faire un état des lieux de nos connaissances scientifiques sur des thématiques peu creusées jusque-là par les dirigeants politiques.
  • Avec le rapport publié ce mercredi, le Giec se penche sur une composante fondamentale du système climatique, les océans et la cryosphère (l’ensemble des glaces sur Terre) étant de puissants puits de carbone et de chaleur.
  • Mais les services qu’ils rendent à la vie sur Terre sont déjà impactés par le réchauffement climatique. Ce rapport du Giec imagine surtout la suite, si nos émissions de gaz à effet de serre suivent le rythme actuel. Voire s’intensifient.

Un nouveau pavé dans la mare… Ce mercredi à 11h, depuis Monaco, les scientifiques du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publient un rapport spécial sur les océans et la cryosphère. La cryosphère ? L’ensemble des glaces à la surface du globe terrestre. Des grandes calottes glaciaires, de l’Antarctique et du Groenland aux glaciers de montagne, en passant par la banquise et le permafrost, cette couche du sol gelée toute l'année.

Une thématique peu creusée encore par les politiques ?

Ce document de 900 pages évalue les conséquences du réchauffement climatique sur ces deux milieux, qui recouvrent 70 % du globe pour les océans, et entre 7 et 17 % de la surface de la Terre (suivant les saisons) pour la cryosphère. Il conclut une série de trois rapports spéciaux publiés en moins d’un an par le Giec. « Celui d’octobre 2018 portait sur l’objectif de limitation à 1,5°C du réchauffement climatique et celui d’août dernier sur la dégradation des terres émergées, rappelle Pierre Cannet, co-directeur des programmes du WWF France. Ces trois rapports avaient été commandés par l’ONU à l’issue de la COP21, à Paris en 2015. Et l’objectif était d’apporter aux décideurs politiques, avant 2020, un état des lieux des connaissances scientifiques le plus complet sur des thématiques qui n’avaient pas suffisamment été creusées à un niveau politique. »

De puissantes armes anti-réchauffement

Pourtant, les océans et la cryosphère sont de puissantes armes anti-réchauffement. L’océanographe Didier Swingedouw, du laboratoire « Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux » (CNRS) et co-auteur du rapport, parle déjà de leur rôle essentiel dans la captation de chaleur. « L’augmentation rapide des gaz à effet de serre génère un excès de chaleur à la surface de la Terre, commence-t-il. Les océans sont à voir comme d’immenses puits. Ils absorbent 90 % de ce surplus d’énergie, qui se retrouvent alors stockés dans l’océan. Même chose pour la cryosphère, puisque la fonte des glaces et de la neige permet d’utiliser une partie de ce surplus de chaleur. Sans les océans et les glaces, le réchauffement des températures lié à l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère seraient bien plus extrêmes. »

Les océans n’absorbent pas que la chaleur, ils captent et stockent aussi une part non négligeable de nos gaz à effet de serre. « La moitié de ce que nous émettons reste dans l’atmosphère, indique Didier Swingedouw. 25 % sont captés par les végétaux des surfaces terrestres, via la photosynthèse, et 25 % par les océans, le carbone devenant soluble dans l’eau et y restant ainsi stocké. »

Des services que met en péril le réchauffement climatique

Il y a bien d’autres services que rendent les océans et la cryosphère à la vie sur Terre. La pêche et l’aquaculture demeurent, pour des centaines de millions de personnes à travers le monde, une ressource de première importance, qu’il s’agisse de l’alimentation et des revenus, dit la FAO* dans son rapport 2016 sur la situation mondiale des pêches et de l'aquaculture.

« L’eau douce issue de la fonte annuelle des surfaces englacées et enneigées remplit aussi des rôles précieux en alimentant des rivières qui permettront de produire de l’énergie, d’irriguer des terres agricoles », poursuit Ludovic Frère-Escoffier, responsable du programme vie des océans au WWF France.

Voilà pour les bienfaits des océans et de la cryosphère, que « nous ne découvrons pas aujourd’hui », insiste Didier Swingedouw. L’intérêt de ce nouveau rapport est bien plus, alors, dans l’évaluation qu’il fait des impacts, actuels et à venir, du réchauffement climatique sur les services que rendent ces deux milieux.

Une élévation du niveau des océans, facteur de migrations ?

Sans surprise, ce nouveau document du Giec, comme les deux précédents rapports spéciaux, est alarmant. Les conclusions sont soumises à embargo jusqu’à 11h ce mercredi, mais l’AFP en a déjà dévoilé certaines fin août, notamment concernant les conséquences de la hausse du niveau des océans pour le quart de la population mondiale qui vit à moins de 80 km d’un rivage. Elle pourrait, à terme, déplacer 280 millions de personnes dans le monde d’ici à 2100, et ceci dans l’hypothèse optimiste d’un réchauffement climatique limité à 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle.

Toujours dans ce qu’a dévoilé l’AFP, ce rapport prévoit que 30 à 99 % du permafrost fondent d’ici à 2100, si les émissions de GES se poursuivent au rythme actuel. Ce dégel libérerait du C02 et du méthane, un puissant GES, que ces couches de glace gardaient emprisonné jusque-là.

Pour sa part, Didier Swingedouw ne dévoile pas encore les conclusions principales de ce rapport à paraitre. Mais il s’attarde en revanche sur les grands enjeux scientifiques abordés. « Il permet de faire un point sur les dernières avancées scientifiques dans la compréhension des conséquences du réchauffement climatique sur les océans et la cryosphère, commence-t-il. On parle de phénomènes complexes pour lesquels il reste encore beaucoup d’incertitudes à lever. »

Des océans soumis, eux aussi, aux canicules ?

Le rapport de ce mercredi pointe notamment des conséquences néfastes du réchauffement climatique encore peu évoquées. « Longtemps, on a cru que la calotte glaciaire de l’Antarctique serait relativement insensible au réchauffement climatique, reprend Didier Swingedouw. Il n’y a pratiquement aucune fonte de glace à la surface. Mais l’Antarctique va jusqu’à l’océan et devient une plate-forme glaciaire [prolongement de la glace au-dessus de la mer, mais qui reste attaché au continent]. Les nouveaux moyens de mesures nous permettent de dire que cette calotte glaciaire fond par le dessous, au contact des eaux de mer. C’est ce qui explique les désintégrations de plates-formes observées en certains endroits. »

Ce nouveau rapport du Giec parlera aussi des vagues de chaleur dans l’océan, autre notion scientifique nouvelle. « On se rend compte que les océans sont aussi soumis à ces phénomènes météorologiques que l’on connaît sur la terre ferme, indique l’océanographe. Des canicules, autrement dit. » Avec, derrière, une nouvelle fois, des conséquences sur la vie dans les océans. « C’est un facteur qui pourrait expliquer les blanchissements de masse des coraux – ces réservoirs de vie marine – dernièrement observés, explique Ludovic Frère-Escoffier. Ces vagues de chaleur pourraient aussi occasionner des mortalités accrues chez certaines espèces de poissons et/ou modifier leurs migrations. Une nouvelle répartition de la ressource dont pourraient pâtir certains pays. »

* La FAO est l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture