Transports : Le redémarrage des trains de nuit fait peu à peu son chemin

MOBILITÉ Réduit à peau de chagrin ces dernières années, en France comme en Europe, le train de nuit pourrait profiter d’un vent nouveau. Ses partisans veulent en tout cas surfer sur la volonté d’une partie croissante des Européens de se détourner de l’avion

Fabrice Pouliquen

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Le conducteur du "Nightjet" Vienne-Berlin attend le départ de son train le 27 février dernier. La compagnie autrichienne OBB a relancé avec succès les trains en Allemagne depuis octore 2016.
Le conducteur du "Nightjet" Vienne-Berlin attend le départ de son train le 27 février dernier. La compagnie autrichienne OBB a relancé avec succès les trains en Allemagne depuis octore 2016. — ALEX HALADA / AFP
  • Une lettre ouverte de députés écologistes allemands et français demande aux ministres des Transports des deux pays de relancer le train de nuit Paris-Berlin.
  • Cette ligne emblématique a été fermée en 2016, comme bon nombre de trains de nuit en France et ailleurs en Europe. Le vent pourrait tourner alors que de plus en plus d’Européens disent vouloir délaisser les trajets en avion, au bilan carbone lourd.
  • Les partisans du train de nuit réclament son retour tant pour relier les grandes villes européennes que pour proposer une alternative aux vols régionaux en France. En particulier sur les liaisons transversales comme Bordeaux-Nice.

 

« Nous avons besoin d’un train de nuit Paris-Berlin ». L’appel a été lancé le 16 août par deux députés écologistes allemands et trois députés européens du groupe des Verts/ALE (Alliance libre européenne), dont Karima Delli, présidente de la commission « Transport » du parlement européen.

Dans une lettre adressée aux ministres des Transports des deux pays, Elisabeth Borne et Andreas Scheuer, le 16 août dernier et reprise lundi par la presse allemande, ils demandaient la réouverture de cette liaison, que la Deutsche Bahn avait décidé de fermer en décembre 2016. « Ce ne serait pas seulement un symbole important de l’amitié franco-allemande. En période de changement climatique, c’est également une piste clé pour permettre une mobilité durable », argumentent les députés.

Paris-Berlin pour envoyer un message fort

La lettre reste toujours sans réponse et rien n’indique que les deux ministres soient entrés en contact pour évoquer ce dossier [contrairement à ce qui a été annoncé par un média français], précise à 20 Minutes Louisa Plasberg, attachée parlementaire de la députée allemande Franziska Brantner, l’une des auteurs de la lettre. Pas de quoi pour autant baisser les bras. « Elisabeth Borne [ex-secrétaire d’État au transport, aujourd’hui ministre de la Transition écologique] a multiplié les soutiens aux trains de nuit », rappelle Nicolas Forien, porte-parole de « Oui au train de nuit ».

Depuis 2015, le collectif bataille pour restaurer un vrai réseau de trains de nuit en Europe et en France. Ce qui ne pourra se faire qu’en relançant l’emblématique liaison Paris-Berlin. « La plus évidente, comme la ligne Paris-Nice en France », précise Nicolas Forien. Il est toujours possible de rallier les deux capitales sans voir le jour, en prenant place à bord du Moscou Express, qui relie Paris à Moscou, avec un stop dans la capitale allemande. « Mais il n’y a qu’un départ par semaine, les réservations sont difficiles et les prix sont loin d’être attractifs », balaie Loreleï Limousin, responsable des politiques de transport au sein du Réseau action climat (RAC), une fédération d’associations environnementales.

Des trains de nuit réduits à peau de chagrin

On est loin, alors, de la liaison quotidienne que proposait la Deutsche Bahn jusqu’en 2016, avant qu'elle supprime la ligne, comme l’ensemble de ces trains de nuit d’ailleurs. La raison invoquée ? Un lourd déficit sur ces trajets, justifiait la Deutsche Bahn, qui évaluait à 31 millions d’euros les pertes sur l’année 2015.

« C’est toujours le même refrain, déplore Nicolas Forien. En France aussi, le réseau de trains de nuit a fondu comme neige au soleil [lire ci-dessous], avec un dernier coup de rabot donné par la SNCF en 2016 et 2017. Elle répétait alors que ces trains de nuit représentaient 25 % du déficit des trains Intercités [les trains classiques de la SNCF hors TGV] pour seulement 3 % des voyages. »

Le collectif « Oui au train de nuit » conteste les calculs. « Comparer les trains de nuit, pris pour des voyages longs, avec les autres liaisons Intercités, bien plus court, n’a pas de sens, commence Nicolas Forien. Surtout, il y a très peu de lignes de train en France à être dans le vert, et ce n’est d’ailleurs pas forcément le but premier d’un service public. »

Le pari réussi de la compagnie autrichienne OBB

Le vent serait-il en train de tourner ? C’est ce que tend à montrer le pari réussi de la compagnie autrichienne OBB. En octobre 2016, elle a repris la moitié des liaisons nocturnes de la Deutsche Bahn. Ses trains couchettes – les « Nightjet » – desservent aujourd’hui une dizaine de lignes, au départ de Hambourg, Berlin, Munich et Düsseldorf, à destination de l’Autriche, de la Suisse et l’Italie. Plus cinq autres dessertes vers la Pologne, la Hongrie et la Croatie, assurées par des compagnies partenaires, précisait Le Monde, début juin. La fréquentation ravit OBB, qui comptabilise 1,4 million de passagers par an dans ses « Nightjet » et dit la tendance à la hausse.
 

L’impact environnemental joue en faveur du train

Karima Delli n’est pas surprise de cet appétit général pour le train – la SNCF a enregistré une fréquentation record cet été –, et pour les lignes de nuit en particulier. La députée européenne évoque un premier lieu un faible impact environnemental, un atout qui fait mouche au moment où des Européens évoquent leur honte de prendre l’avion en raison de son lourd bilan carbone. « Sur un même trajet, le train peut être de 14 à 40 fois moins polluant que l’avion », compare le RAC.

Sur les prix, le train de nuit rivalise rarement avec les compagnies aériennes, surtout lorsque celles-ci proposent un vol low-cost. « Mais le train de nuit offre l’avantage, souvent oublié, de vous transporter pendant votre sommeil et de vous faire économiser une nuit d’hôtel, rappelle Karima Delli. Pas négligeable quand on part en vacances avec un budget serré. » La députée songe particulièrement aux jeunes, « mais ça peut aussi intéresser une clientèle affaire, poursuit Nicolas Forien. Pour un Toulousain qui doit assister à une réunion avant 11h à Paris, le train de nuit est la seule solution qui lui évite de devoir arriver la veille et de prendre une chambre d’hôtel. »

Paris-Berlin, mais aussi Bordeaux-Nice ou Strasbourg-Perpignan…

Reste à choisir les trains de nuit à relancer. L’État s’est engagé à se pencher sur la question dans un rapport qui sera remis en juin 2020. C’est l’une des mesures pour l’instant obtenues dans le projet de loi Mobilités [toujours en cours d’examen]. Karima Delli dit aussi vouloir engager ce même travail à l’échelle européenne. « C’est l’un des premiers dossiers que je veux mener au sein de la commission transport du Parlement européen », indique-t-elle.

Nicolas Foret, comme Loreleï Limousin, ont déjà un plan de relance en tête. Ils aimeraient que le gouvernement prenne conscience de l’utilité des trains de nuit sur les liaisons internationales. « Nous aimerions revoir des Paris-Berlin, Paris-Barcelone », lance le premier. « Il serait aussi pertinent de les relancer sur des liaisons nationales transversales », ajoute la responsable des politiques de transport du RAC. Autrement dit, les Brest-Lyon, Bordeaux-Nice, Strasbourg-Perpignan. Ces liaisons peuvent se faire de jour, mais avec l’inconvénient de devoir passer une bonne partie de la journée dans le train. Des compagnies aériennes se sont aussi positionnées sur ces trajets. « Mais sur ces vols régionaux, le bilan carbone de l’avion est plus lourd encore, rappelle Loreleï Limousin. C’est loin d’être une bonne solution. »

Une écotaxe sur les billets d’avion comme piste de financement

Le hic est que tout plan de relance du train de nuit nécessitera d’investir de l’argent. Pour remettre sur les rails les lignes comme pour investir dans du matériel roulant offrant le confort moderne. Voilà à quoi pourrait servir une écotaxe sur les billets d’avion, avancent les partisans du train de nuit. Le 9 juillet, Elisabeth Borne a annoncé l’instauration, dès 2020, d’une taxe pouvant aller de 1,50 à 18 euros sur les billets d’avion au départ de l’Hexagone. Sauf les vols en correspondance et ceux vers l’Outre-mer et la Corse. De quoi rapporter 182 millions d’euros, selon les premières estimations. « Une telle écotaxe est aussi à l’étude à l’échelle de l’Union européenne », précise Karima Delli.

Plus qu’une poignée de train de nuit en France ?

« En 2015, il restait encore une dizaine de lignes qui desservaient la plupart des régions françaises », note Nicolas Forien, porte-parole du collectif « Oui au train ». Il ne subsiste plus aujourd’hui qu’une poignée de lignes, le plus souvent au départ ou à destination de Paris. L’une relie Paris à Briançon (Hautes-Alpes) dans les deux sens, avec des stops au Crest (Drôme) et à Gap (Hautes-Alpes). L’autre relie la capitale à la région Occitanie et aux Pyrénées. « La ligne se divise en trois branches qui desservent Rodez (Aveyron), Latour-de-Carol (Pyrénées-Orientales) et Toulouse », précise Nicolas Forien. S’ajoutent à cela des lignes internationales : le Paris-Moscou, qui dessert Francfort, Berlin et Varsovie, mais aussi le Paris-Venise, avec un stop à Milan, opéré par la compagnie Thelo. Nicolas Soret ajoute les liaisons de nuit Nice-Moscou et Hendaye-Lisbonne et « on a fait le tour ».

Le Figaro rappelle aussi la possibilité de voyager de nuit, en train, entre Paris et Brest ainsi qu’entre Paris et Cherbourg. « Mais les liaisons sont assurées par des TGV de nuit, et certains jours seulement, nous ne les comptons pas en trains de nuit », précise Nicolas Forien.