Frelon asiatique:«L’éradication totale serait la meilleure solution, mais on ne sait pas faire»

INTERVIEW Pour Eric Darrouzet, chercheur à l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte (IRBI) et spécialiste du frelon asiatique, « l’éradication totale serait la meilleure solution »

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Un frelon asiatique (Vespa Velutina) photographié à l'Institut de recherche de Biologie de Tours en France, le 30 septembre 2014
Un frelon asiatique (Vespa Velutina) photographié à l'Institut de recherche de Biologie de Tours en France, le 30 septembre 2014 — GUILLAUME SOUVANT AFP
  • Originaire d’Asie du Sud-Est, plus particulièrement de Chine, le frelon asiatique est arrivé en France en 2004 par un container.
  • L’espèce, dont la population s’est multipliée ces dernières années, est désormais présente sur une grande partie de l’Europe, du Portugal, à l’Italie, en passant par l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Angleterre.
  • L’éradication du frelon asiatique, considéré comme un danger pour l’homme mais aussi pour la biodiversité, et notamment pour les abeilles, fait régulièrement débat.

Arrivé accidentellement en France en 2004​, par un container en provenance de Chine, le frelon asiatique ne cesse de se multiplier depuis. Entre la prolifération de l’espèce, les cas répétés de piqûres mortelles et son impact destructeur sur les abeilles, la question de l’éradication de ces insectes  revient régulièrement dans le débat, à chaque été.

Pour tenter de comprendre pourquoi cette espèce, plus petite qu’un frelon européen et plus gros qu’une guêpe, est devenue persona non grata, 20 Minutes a interrogé Eric Darrouzet, chercheur à l’Institut de Recherche sur la Biologie de l’Insecte (IRBI) et auteur du livre Le frelon asiatique, un redoutable prédateur*.

Pourquoi le nombre de frelon asiatique a-t-il augmenté ces dernières années ?

Le frelon asiatique est une espèce qui vit en société, qui est donc capable de s’adapter à de nombreux environnements et de se défendre efficacement contre des agents extérieurs. L’espèce a un taux de reproduction conséquent, une seule colonie peut produire plusieurs centaines de potentielles futures reines. Si 80 à 90 % d’entre elles vont mourir pendant l’hiver, les 10 % restantes vont survivre et être capables de créer de nouvelles colonies. On a un niveau de croissance de la population qui peut être conséquent.

C’est lié également au processus d’invasion en lui-même. L’espèce, quand elle est arrivée en France, est arrivée dans un nouvel environnement qui est très différent de son environnement d’origine, sans ses prédateurs classiques, sans ses parasites, sans ses agents pathogènes. L’espèce n’a donc pas eu à lutter contre tous ces adversaires habituels et a pu se consacrer entièrement à la reproduction. Chez une grande partie des espèces, on observe un effet d’expansion dans les premières années. Ensuite, l’espèce entre en contact avec des espèces locales, c’est-à-dire des nouveaux prédateurs, des nouveaux parasites et des nouveaux agents pathogènes, ralentissant la croissance exponentielle des premières années.

Quels sont les territoires concernés par l’expansion des frelons asiatiques ?

Ce n’est plus un problème exclusivement français, c’est un problème européen. Toute la France est colonisée, sauf peut-être certains territoires de l’est. On le retrouve également au Portugal, au nord de l’Espagne, au nord de l’Italie, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en Angleterre.

Le frelon asiatique représente-t-il un danger important pour l’homme ?

L’animal n’est pas agressif en lui-même, sauf que c’est une espèce qui défend sa colonie. Quand un frelon pique, ça fait toujours très mal. Ensuite, ça dépend du seuil de sensibilité de chacun, les piqûres peuvent provoquer rougeurs, nécrose locale, gonflements, problèmes respiratoires, AVC, arrêt cardiaque, et aller jusqu’à la mort de l’individu.

Le deuxième danger, c’est le nombre de piqûres. Les colonies de frelon asiatique sont beaucoup plus peuplées que celles de son cousin européen. On peut avoir beaucoup plus d’individus qui attaquent et qui piquent. Il y a donc un risque toxicologique avec la quantité de venin reçue.

Quels sont les problèmes que pose le frelon asiatique ?

C’est une menace pour la biodiversité, pour la santé humaine et pour l’économie. D’abord sur la biodiversité : l’espèce chasse beaucoup pour nourrir les larves dans les nids, ce qui impacte les autres espèces et notamment les abeilles. Le niveau de prédation provoque un stress chez les colonies d’abeilles, ce qui entraîne une diminution du travail – les abeilles restent à l’entrée de la ruche pour défendre –, et la diminution des stocks de nourriture – qui peut déboucher sur la disparition de la colonie si les réserves sont trop faibles -. Ensuite, il y a un impact sanitaire. Avec la prolifération de l’espèce, que l’on trouve aussi en zone urbaine, il pourrait y avoir de plus en plus d’accidents voire de mortalité.

Enfin, le frelon asiatique représente une menace pour le secteur agricole, et donc pour l’économie. Si les apiculteurs sont aux premières loges, les producteurs de fruits rouges et de raisin font, eux aussi, les frais de l’espèce. Les frelons asiatiques se posent sur les fruits pour se nourrir du sucre, laissant des trous qui détériorent les fruits. Ça impacte le rendement et la qualité des fruits.

Faut-il éradiquer l’espèce ?

L’éradication totale serait la meilleure solution. Problème, on ne sait pas faire. Il existe deux façons de lutter contre les frelons : soit repérer les nids et les détruire, soit installer des pièges pour protéger les zones sensibles. Mais aucune de ses idées n’est opérationnelle actuellement sur le terrain. La dernière idée, c’est un piège qui utilise des hormones sexuelles. L’idée est de capturer des reproducteurs, donc des mâles, et de diminuer leur population pour ralentir la prolifération. Cette méthode est actuellement en train d’être testée et les premiers résultats sont encourageants.

Il semble peu probable qu’on arrive à faire disparaître le frelon asiatique d’Europe, vu le nombre et la surface à traiter. Mais on peut baisser le nombre d’individus à un niveau « socialement acceptable ».

*(Editions du Syndicat National d’Apiculture – sortie prévue en septembre).