VIDEO. « Tchernobyl flottant » : C’est quoi cette centrale nucléaire sur l’eau que la Russie a construite ?

CROISIERE L'« Akademik Lomonossov » embarque deux petits réacteurs nucléaires pour alimenter une région reculée de Sibérie… non sans risques

Rachel Garrat-Valcarcel

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Ça ressemble à un gros porte-conteneurs, c'est une centrale nucléaire.
Ça ressemble à un gros porte-conteneurs, c'est une centrale nucléaire. — ALEXANDER NEMENOV / AFP
  • La Russie lance aujourd’hui dans les eaux de l’Arctique sa centrale nucléaire flottante.
  • Elle doit alimenter une région faiblement peuplée mais où le sous-sol est riche et l’activité minière en expansion.
  • Mais les associations environnementales, dont Greenpeace Russie, pointe les risques d’une telle méthode de production d’électricité.

Une centrale nucléaire russe, capable de fournir de l’énergie pour une ville de 100.000 habitants. Mais… flottante, sur une sorte d’immense barge tractée par d’autres bateaux à travers l’océan arctique. Spontanément, pro ou anti nucléaire, on se demande si c’est vraiment une bonne idée. C’est pourtant bien le concept du Akademik Lomonossov. Le bâtiment quitte ce vendredi le port de Mourmansk (au nord-ouest de la Russie) où, depuis un an, il est chargé en combustible. Il doit faire un voyage de 5.000 kilomètres jusqu’à sa destination finale, en Sibérie orientale. 20 Minutes fait le point.

C’est quoi le concept ?

Rosatom, l’entreprise russe chargée de l’énergie nucléaire, a donc construit ce qu’il s’agit bien d’appeler une centrale nucléaire flottante. 21.000 tonnes montées sur une barge de 144 mètres de long et 30 de large, sans moteur : celle-ci sera tractée par plusieurs bateaux. Pourquoi ? Il s’agit en fait de couvrir les besoins d’électricité d’une région éloignée et difficilement accessible de Sibérie, la Tchoukotka. Là-bas, l’Akademik Lomonossov va remplacer une centrale nucléaire terrestre et une centrale à charbon. D’après Rashid Alimov, de Greenpeace Russie, interrogé par 20 Minutes, « la centrale nucléaire flottante doit exploiter deux réacteurs d’une capacité de 35 MW chacun. » Soit de quoi fournir une ville de 100.000 habitants.

Sauf que là où va l’Akademik Lomonossov, la ville de Pevek ne compte que 5.000 âmes. Le but sera surtout de couvrir la consommation des mines et autres activités liées aux hydrocarbures, dont le sous-sol de la région est riche. La Russie « profite » là notamment du fait que la navigation est devenue beaucoup plus facile dans l’océan arctique depuis que la glace y prend moins de place : la faute au réchauffement climatique. Ces petits réacteurs (alors qu’un réacteur d’une centrale classique est plus proche des 1.000 MW) sont le dernier chic de l’industrie nucléaire qui cherche à réduire les coûts et séduire de nouveaux clients. D’après l’AFP, Rosatom compte bien vendre cette barge nucléaire à l’étranger.

En quoi c’est dangereux ?

Les associations environnementales ont sorti les formules chocs : « Titanic nucléaire » ou « Tchernobyl flottant ». Ces groupes le plus souvent antinucléaires font, de base, peu confiance à ce type de production d’électricité. Mais Greenpeace Russie voit deux principaux risques particuliers à la méthode de la centrale électrique flottante. D’abord, « Akademik Lomonosov ne peut pas se déplacer seul et doit être remorqué. En cas de forte tempête, une collision est possible ». On imagine les dramatiques conséquences d’un naufrage de la barge sur l’océan.

Surtout, et c’est le deuxième risque pointé du doigt par Rashid Alimov, que la barge stocke ses propres déchets nucléaires. « Dans douze ans, les quatre compartiments de la barge seront plein de combustible épuisé très actif. Tout incident mettant en cause ce combustible pourrait avoir de graves répercussions sur l’environnement fragile de l’Arctique. Il faut bien avoir conscience qu’il n’y a aucune infrastructure de nettoyage nucléaire dans le secteur. » Greenpeace, qui ne pense « pas que l’industrie nucléaire soit fiable en général », ne manque pas non plus d’égratigner l’industrie russe en la matière. Le secret est la règle et les ONG ne peuvent que supputer divers incidents grâce aux analyses faites dans l’air, comme en 2017 ou plus récemment, début août, dû à une explosion sur une base militaire avec de l’armement nucléaire.

C’était possible de faire autrement ?

Greenpeace Russie le croit. D’après Rashid Alimov, « la Tchoukotka a un potentiel énorme pour le développement de l’énergie éolienne ». Dans ce contexte, il juge la solution choisie par la Russie « tout simplement trop risquée et trop coûteuse ». D’après lui, la barge nucléaire, en construction depuis 2006, a coûté 37,3 milliards de roubles, soit 515 millions d’euros. « Cela signifie qu’une capacité installée de 1 kilowatt coûterait autour de 7.000 euros [en tenant compte du fait qu’une partie du prix était destinée à la construction d’un réseau]. À titre de comparaison, dans les projets récents d’énergie éolienne en Russie, le prix du kilowatt est de moins de 900 euros. Même si nous ajoutons à l’équation la variabilité du vent, cela reste moins cher. »