Pyrénées: Pourquoi la question de l'ours est-elle de plus en plus sensible?

BIODIVERSITE Dans les Pyrénées, et surtout en Ariège, le débat autour de l’ours s’est encore envenimé cet été

Nicolas Stival

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Un ours brun. Illustration.
Un ours brun. Illustration. — Bret Charman / Shutterstock / Sipa
  • De récentes attaques de brebis attribuées à l’ours ont encore ravivé le débat autour de la présence de l'animal dans les Pyrénées, surtout en Ariège, le département le plus touché.
  • Les anti-plantigrades et ses défenseurs sont irréconciliables, et les pouvoirs publics peinent à prendre des mesures pour apaiser les tensions.

Partisans et opposants à la présence de l’ours dans les Pyrénées ne s’accordent que sur une chose : déjà vive, la tension autour de l’animal est encore montée de plusieurs crans cet été.

Mardi, une centaine d’élus ariégeois, dont le président socialiste du conseil départemental Henri Nayrou, ont manifesté à Toulouse devant la préfecture de l’Occitanie. Le mot d’ordre : le retrait du plantigrade, dont la population est estimée à une cinquantaine d’individus dans le massif.

« C’était assez inédit d’avoir une mobilisation aussi importante d’élus locaux », observe Rémi Denjean, éleveur à Auzat. « C’est aussi le signe que ça va mal », juge le porte-parole de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine d’Ariège-Pyrénées (Aspap), par ailleurs élu à la chambre d’agriculture du département.

Pourquoi une telle augmentation de la tension ?

Les dérochements survenus dans la nuit du 25 au 26 juin à Aston, puis le 24 juillet sur l’estive du Mont Rouch, attribués au plantigrade, ont provoqué la mort de 321 brebis. Deux étincelles sur la paille sèche que représente la colère de nombreux éleveurs. « Il y a plus d’attaques car il y a plus d’ours », assène Rémi Denjean.

Dans son dernier bilan, la Direction départementale des territoires (DDT) établit que les dossiers de « dommages d’ours » réalisés par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) entre le 1er janvier et le 31 juillet sont passés de 167 en 2018 à 214 en 2019.

Dans l’autre camp, le point de vue est forcément très différent. « Cette montée de tension est bien coordonnée par la chambre d’agriculture et une fraction radicale de l’élevage », estime Patrick Leyrissoux, administrateur de Ferus.

Pour cette association de protection et de conservation de l’ours, mais aussi du loup et du lynx en France, il y a des zones d’ombre autour des deux derniers dérochements. « L’attribution à l’ours n’est pas technique mais politique », pointe Patrick Leyrissoux. Autrement dit, l’ursidé serait un bouc émissaire bien pratique. « Il n’y a pas d’ours à problème, mais des estives à problèmes », lance-t-il.

Quel diagnostic ?

Le porte-parole de Ferus juge que les estives qui ont connu les derniers dérochements n’étaient pas équipées du « triptyque de protection : bergers – chiens patous – clôtures électriques pour le regroupement nocturne des brebis ». « Avec un patou pour 200 bêtes, cela donne d’excellents résultats. »

« On connaît notre métier : dans ma famille, nous sommes éleveurs depuis cinq générations sur la même estive, réplique à distance Rémi Denjean. On sait que ces mesures ne sont pas praticables dans nos montagnes. Ceux qui disent ça sont souvent des gens qui ne connaissent pas ce milieu. »

Dénoncés par les défenseurs de l’environnement, les « effarouchements » pratiqués après des attaques ne convainquent pas l’éleveur, pour des raisons bien différentes. « Tels qu’ils sont pratiqués actuellement, c’est ridicule. On voudrait des effarouchements sur plusieurs estives en même temps et de manière récurrente. Mais on sait que l’État n’en a pas les moyens… »

Quelles solutions ?

Mardi à Toulouse, en marge de la manifestation anti-ours, le préfet de la région Occitanie Etienne Guyot a listé les différentes mesures prises par les services de l’État, comme les effarouchements déjà évoqués, le renforcement de l’accompagnement financier ou une revalorisation de l’indemnisation après une attaque.

Mais pour cela, encore faut-il que l’ONFCS réalise des expertises. Ce n’est plus le cas dans les vallées de Vicdessos et d’Aston en Ariège depuis des incidents récents, dont l’incendie d’un véhicule de cette structure publique mi-juillet à Auzat… Les plus fervents opposants à l’ours réclament son retrait pur et simple. « Ce serait totalement illégal, contraire à la convention de Berne, s’insurge Patrick Leyrissoux. Et cela ferait aussi très mauvais effet politiquement. »

Pour le représentant de Ferus, cette exigence maximaliste relève du « prétexte pour braconner des ours et bénéficier ensuite de l’indulgence des pouvoirs publics. » « Si la solution, c’est le retrait, on serait les premiers contents, indique Rémi Denjean. Mais ce que les associations et les syndicats agricoles ont demandé, c’est un plan de gestion, d’effarouchement et de fixation des ours sur un territoire avec du nourrissage, en les empêchant d’en sortir. »

Et maintenant ?

En 2009, Boutxy, 12 ans, disparaissait sans laisser de trace. Cauchemar des éleveurs, il s’était vu imputer d’innombrables attaques de brebis. Pour Ferus, aucun doute : l’intrépide plantigrade a été liquidé. Et l’association craint que dix ans plus tard, quelques-uns de ses congénères ne subissent le même sort.

« On a lancé l’opération Vigie Ours, afin d’inciter les promeneurs à avoir l’œil », explique Patrick Leyrissoux. Pots de miel « piégés » avec du verre pilé, mais aussi « agitation inquiétante sur un secteur de présence de l’ours »… L’association invite les citoyens à « faire remonter tout signe suspect ».

Du côté des opposants à l’animal, on craint aussi « un drame », mais pas forcément du même genre. Rémi Denjean imagine trois scénarios, pas incompatibles : « soit quelqu’un tirera sur un ours, se fera attraper et ira en prison, soit quelqu’un tirera sur un représentant de l’État, soit il y aura un ou des suicides vu l’état psychologique des éleveurs. »

Alors que le représentant de l’Aspap évoque « un abandon de l’Etat », un groupe « pastoralisme et ours », avec des élus et des « acteurs du massif » pyrénéen doit voir le jour à la rentrée à l’initiative des pouvoirs publics.

Les partisans du plantigrade continuent à défendre un animal classé « en danger critique d’extinction » en France par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). « Pour que l’espèce soit viable, on est encore loin du compte, juge Patrick Leyrissoux. Il faudrait qu’il y ait une cinquantaine d’individus qui participent à la reproduction, donc une centaine d’ours. » Inutile de demander leur position aux opposants sur le sujet…