Rapport du Giec: Le climat «est très largement conditionné par ce qui se passe sur les sols»

INTERVIEW Hervé Le Treut, climatologue, explique pourquoi le nouveau rapport du Giec, dont il fut membre, axe ses recommandations sur la préservation des sols

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Une agriculture plus écologique, ça devient urgent, d'après le Giec.
Une agriculture plus écologique, ça devient urgent, d'après le Giec. — SICCOLI PATRICK/SIPA
  • Le Giec a publié ce jeudi un rapport spécial qui parle de l’importance des sols dans la lutte contre le changement climatique.
  • 72 % des terres habitables sont affectées par l’activité humaine.
  • Notamment sur la question agricole, les recommandations du Giec semblent être parfois contradictoires. Hervé Le Treut explique pourquoi à « 20 Minutes ».

A intervalle régulier, le Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, nous ramène les pieds sur terre. Cette fois au sens propre. Son dernier rapport, publié ce jeudi, a pour thématique principale la gestion des sols. D’un côté certains sont artificialisés, dans les villes, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes de températures, notamment pendant les canicules. De l’autre, l’agriculture les épuise pour nourrir toujours plus de monde.

Bref, « la pression humaine sur les terres grandit, les terres font partie de la solution mais ne peuvent pas tout », a résumé Debra Roberts, coprésidente du groupe des experts climat de l’ONU, lors de la conférence de presse de présentation du rapport, à Genève. Hervé Le Treut, climatologue professeur à l'université de la Sorbonne, qui fut membre du Giec, explique à 20 Minutes l’importance des sols dans la « machine climatique », comme il l’appelle.

Quel est le lien entre le sol et l’évolution du climat ?

L’importance climatique des sols est extrêmement forte. La planète reçoit un rayonnement solaire, qui est réfléchi, certes par l’atmosphère mais aussi beaucoup par les sols. Et surtout, le rayonnement infrarouge qui rafraîchit la planète est émis par les sols. Tout cela est en lien avec le cycle de l’eau. L’évaporation de l’eau et sa recondensation sont des éléments majeurs de la machine climatique. Le vivant étant, lui aussi, une composante majeure de cette action des sols, jouant un rôle vis-à-vis de l’émission et des captations de carbone. On est dans un système où la manière dont fonctionne la machine climatique, la manière dont elle peut répondre à un réchauffement, réguler les températures, est très largement conditionnée par ce qui se passe au sol.

Mais ces sols sont largement utilisés par les les humains, le Giec dit que 72 % de la surface habitable est affectée par l’activité humaine…

Ce qui se passe au sol c’est aussi quelque chose qui a une importance par rapport à la manière dont on vit. Au niveau des températures, on le sait bien, mais aussi au niveau des ressources en eaux, alimentaires. L'injustice climatique est forte : c’est très souvent les régions les moins émettrices de gaz à effet de serre qui sont les plus vulnérables de ce point de vue là. L’autre chose c’est qu’on est de plus en plus nombreux sur la planète et que ces sols, qui sont exploitables pour la culture, sont en quantité limitée. On ne peut pas les utiliser plusieurs fois en même temps : on ne peut pas protéger la biodiversité, faire des biocarburants, développer de l’alimentation sur les mêmes sols.

Ce que montre le rapport du Giec avec beaucoup de précision et de chiffres, c'est la manière dont se font ces équilibres et la manière dont les pratiques agricoles actuelles défoncent ces équilibres-là. C’est un rapport très important, qui, comme tous les rapports du Giec, reprend des choses que l’on sait partiellement, mais les enracine dans une étude sérieuse précise chiffrée et documentée. Et qui montre une évolution qui ne va pas dans le bon sens.

Le Giec parle effectivement de la production de nourriture. On a déjà du mal à nourrir tout le monde aujourd’hui, parce qu’il y a une répartition très inégalitaire de la production. Or, on va être plus nombreux avec plutôt moins de sols pour cultiver…

Le rapport montre l’importance du gaspillage dans nos pays. Ce qui est certain c’est que le problème de la gestion des ressources à l’échelle de la planète devient un problème majeur. Cela touche des tas de domaines mais très fortement tout ce qui est alimentation. On ne peut pas se permettre de gaspiller ces ressources ! On est capable de produire beaucoup d’alimentation, mais de manière très inégale entre les pays riches et les pays pauvres, avec un jeu commercial qui rend les choses très inégales.

Le Giec dit qu’il va falloir protéger les sols (éviter les artificialisations, planter des arbres…),  et en même temps on a besoin de ces sols pour l’agriculture. Il va donc falloir être encore plus efficaces et productifs ?

Ça dépend ce qu’on appelle être plus efficace. On peut mieux utiliser l’eau, avoir des pratiques agricoles qui laissent une place à la biodiversité… C’est une expérience que j’ai eue en Aquitaine quand j’ai travaillé sur ces problèmes-là : les bonnes pratiques vont être un peu différentes dans chaque région. Il y a un travail important, techniquement, pour faire au mieux dans chaque situation, chaque région. Pour arriver à trouver l’équilibre entre des contraintes qui deviennent un peu contradictoires, mais qui restent très loin d’être bien gérées aujourd’hui.