Pêche: Comment des espèces protégées peuvent-elles se retrouver sur l'étal d'un supermarché?

ANIMAUX La vente de requin-renard, une espèce pourtant protégée, est soumise à une réglementation stricte mais n’est pas illégale

Lucie Bras

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Un bateau de pêche sort du port de Lorient (image d'illustration).
Un bateau de pêche sort du port de Lorient (image d'illustration). — JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
  • Des tranches de requin-renard, une espèce protégée, ont été découvertes sur un étal de supermarché à Argelès-sur-Mer (Pyrénées Orientales).
  • Si la justice interdit de pêcher ces espèces, elle en autorise la revente en cas de pêche accidentelle.
  • Pour Lamya Essemlali, présidente de l’organisation de défense des océans Sea Shepherd France, il faut changer à la fois les méthodes de pêche et nos habitudes de consommation.

A Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), des morceaux de requin-renard ont été vendus en promotion dans la poissonnerie d’un supermarché. L’image de l’étal, relayée par l’ONG Sea Shepherd, a fait réagir les défenseurs de l’environnement. En effet, le requin-renard est une espèce protégée, inscrite à l'Annexe II de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), qui régule sa commercialisation. Derrière cette actualité se cache une problématique complexe, celle de la protection des espèces protégées en mer. 20 Minutes fait le point.

La poissonnerie avait-elle le droit de vendre ces morceaux ?

La réglementation en la matière est complexe, et propre à chaque espèce. Mais dans ce cas-là, le supermarché n’était pas en tort. La pêche du requin-renard est bien interdite, mais il existe une subtilité. « Comme on autorise les méthodes de pêche non sélective sur son territoire, il est capturé même s’il n’est pas ciblé. Et pour les captures dites accidentelles, la justice autorise la revente », explique Lamya Essemlali, présidente de l’organisation de défense des océans Sea Shepherd. En d’autres termes, si le pêcheur décide de vendre cette espèce protégée, c’est son droit. « Pour certaines espèces, c’est strictement interdit, comme la baleine par exemple », complète Yves Foëzon, directeur de l’organisation de producteurs Les Pêcheurs de Bretagne.

Peut-on modifier les pratiques de pêche pour éviter ces prises accidentelles ?

A la suite de cette découverte, Sea Shepherd demande « l’interdiction de la pêche non sélective » dans les zones où vivent ces espèces. « Il faut revoir les méthodes de pêche et sanctuariser certaines zones », affirme Lamya Essemlali. « Sinon ce n’est que déclaratif, il n’y a pas de protection à proprement parler », poursuit-elle. Des animaux dont on connaît « les aires de vie », pour la présidente de l’ONG, qui cite l’exemple américain. « Aux Etats-Unis, ils sont en avance. Quand il y a des captures trop importantes de dauphins, ils ferment les pêcheries. Dans certaines zones, il y a une interdiction complète de la pêche au filet », explique-t-elle.

Pas si simple, pour Yves Foëzon. « Par définition, la mer n’est pas un espace fermé. On voit des phénomènes de migration chez les poissons, notamment pour les requins. Et si on prend un autre exemple, le thon rouge traverse tout l’Atlantique pour se reproduire en Méditerranée », indique-t-il. D’autant plus que la présence de ces espèces protégées dépend aussi de la saison ou de la météo. « Il y a aussi l’interaction naturelle entre un pêcheur qui cible une espèce et un mammifère qui cherche à se nourrir sur la même espèce », détaille-t-il. « La profession est très sensibilisée à cette pratique », affirme Yves Foëzon, qui cite l’exemple des « pingers », des répulsifs acoustiques utilisés pour éloigner dauphins et marsouins de leur bateau.

Le consommateur peut-il jouer un rôle ?

Oui et c’est là-dessus que Sea Shepherd veut alerter. « Ca nous ramène au problème de base, celui de la surconsommation de poisson. La demande a explosé sur les 50 dernières années. On se rend compte d’une prise de conscience de l’opinion publique sur la viande, mais malheureusement, les gens se rabattent sur le poisson. C’est une fausse bonne idée », explique Lamya Essemlali. « On consomme quatre fois plus de poisson que la mer n’est capable d’en fournir », ajoute-t-elle. Le rôle du consommateur est d’autant plus important que 86 % des poissons vendus en grande surface étaient issus de pêche non durable en 2018, selon l'UFC-Que choisir.

Comment a réagi le supermarché ?

Le groupe Les Mousquetaires a évoqué de « regrettables initiatives isolées » et a retiré de la vente les morceaux en question, d’après Le Parisien. Problème : le requin-renard a ensuite été remplacé par du thon rouge et de l’espadon de Méditerranée, deux espèces également menacées mais pas protégées. L’entreprise a assuré préparer, avec des experts, dès septembre « un plan d’action » concernant ces deux espèces.