Marseille: «J’ai observé un écosystème dont on ne suppose pas l’importance», Laurent Ballesta raconte ses 28 jours de plongée en Méditerranée

PLANETE MEDITERRANEE Quatre plongeurs ont passé 28 jours dans un caisson pressurisé pour plonger jusqu’à 120 m de profondeur entre Marseille et Monaco

Propos recueillis par Adrien Max

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Le plongeur Laurent Ballesta
Le plongeur Laurent Ballesta — Caroline Ballesta
  • Les quatre plongeurs Laurent Ballesta, Antonin Guilbert, Thibault Rauby et Yannick Gentil, ont passé 28 jours à bord d’un caisson pressurisé leur permettant de réaliser quatre à cinq heures de plongées par jour entre Marseille et Monaco.
  • Ils ont pu observer certains animaux jamais vus dans leur milieu naturel, les observations serviront à une dizaine de laboratoires avec qui ils sont en partenariat.

Près d’un mois à 120 mètres sous la mer. Laurent Ballesta, Antonin Guilbert, Thibault Rauby et Yannick Gentil, quatre plongeurs, sont sortis de leur caisson pressurisé après 28 jours passés à 120 mètres de profondeurs pour observer les trésors de la mer Méditerranée de Marseille à Monaco. Un caisson pressurisé leur a permis de plonger plusieurs heures de suite, quand il faut cinq heures de remontée pour trente minutes de plongée dans des conditions normales. Laurent Ballesta raconte à 20 Minutes ces 28 jours passés dans « un autre monde »

Qu’avez-vous ressenti en retrouvant la terre et l’air libre ?

Ça fait du bien. Nous étions très contents d’y aller et de faire ces plongées, mais nous sommes contents d’en sortir. Ça fait du bien de remettre à zéro notre capacité à s’émouvoir en étant coupé de la bonne, mais surtout de la mauvaise culture. Comme la publicité ou la pornographie où l’on se sert de nana à poil pour nous vendre des trucs. On ne se rend pas compte à quel point ça pèse sur nous. Après 28 jours comme ça, tout est beau, troublant et émouvant quand on sort. Mais trop souvent quand des explorateurs reviennent, ils nous parlent de leur introspection plus que de leur exploration en expliquant ce qu’ils ont vécu, comment ils ont souffert. Il faut revenir au concret.

Justement, qu’avez-vous pu observer concrètement ?

J’ai observé un écosystème dont on ne suppose pas l’importance, comme ce champ de corail noir, ces algues laminaires longues de trois mètres ou ces gorgones [coraux filamenteux] rouge, orange. Je m’y attendais parce que je sais que ça existait. Mais je n’avais pu que les entre-apercevoir au cours de mes précédentes plongées qui ne pouvaient durer que quelques dizaines de minutes.

Un uranoscope observé pendant les plongées.
Un uranoscope observé pendant les plongées. - Laurent Ballesta

Qu’est ce qui vous a le plus marqué au cours de ces 28 jours ?

Ce sont ces immenses reliefs qui forment une cathédrale de roche au large du Cap Taillat, dans une eau cristalline. Nous avions de la visibilité par 80 mètres de profondeur ce qui est rare en plongée. C’était une vision d’alpinisme sous l’eau. Certaines rencontres animalières m’ont beaucoup marqué, comme avec ces calamars de grande taille qui sont remontés à notre rencontre. Ou bien ces deux murènes en pleine parade nuptiale, c’était un mix de violence et d’accouplement bestial. Et tout un tas de poissons encore jamais illustrés, ou jamais observés dans leur milieu naturel.

Qu’est ce qui a été le plus difficile ?

J’ai évité les endroits pollués, parce que ce n’est pas mon rôle d’alerter sur la pollution de la Méditerranée, beaucoup le font déjà. Les fonds de mer regorgent d’un écosystème flamboyant et il faut s’inquiéter de le protéger parce qu’il existe bel et bien.

D’un point de vue plus technique, le froid a été le plus compliqué à gérer. Nous plongions dans une eau à 14 degrés, mais l’hélium que nous utilisions est un gaz qui n’est pas isolant contrairement à l’air. Quand il fait un peu chaud, on suffoque avec l’hélium, quand il faut froid on est frigorifié. On plongeait trois-quatre heures, puis nous remontions manger, se doucher et faire une sieste avant d’y retourner, c’est l’avantage du caisson pressurisé.

A quoi vont servir vos observations ?

Ils vont faire l’objet de rapports scientifiques puisque nous travaillons en collaboration avec 10 laboratoires. Nos prises de vues serviront à réaliser un film pour Arte qui permettra aux téléspectateurs de se rendre compte de la richesse des fonds marins en Méditerranée.

N’est ce pas trop difficile de vivre à quatre dans un espace si confiné pendant près d’un mois ?

J’ai choisi avec qui je m’enfermais [rires]. On s’est privés d’une liberté pour une autre forme de liberté jamais égalée. C’était forcément un peu contraignant mais je n’ai jamais autant lu de livres que dans n’importe quelle autre exploration.

Le détail du caisson pressurisé.
Le détail du caisson pressurisé. - Laurent Ballesta, Andromède Océanologie

Vous étiez impatient de retrouver votre fille âgée de deux mois, reste-t-il un espoir pour les générations futures ?

Je ne me fais pas trop d’illusions même si cette nouvelle génération peut nous surprendre. Elle pourrait surtout nous accuser d’un certain nombre de choses. Mais l’homme est plein de contradictions, j’ai une fille depuis deux mois mais plus trop d’espoir, ni vraiment de réponse. Je ne changerai pas les choses, mais je continuerai à alerter.