Pourquoi la France envoie-t-elle une partie de ses déchets en Asie?

RETOUR A L'ENVOYEUR Indonésie, Malaise ou Thaïlande... Ces pays n'ont souvent pas les capacités de trier nos déchets plastiques

Lucie Bras

— 

Des conteneurs renfermant des déchets non conformes, prêt à repartir pour l'Occident, à Batam, le 29 juillet 2019.
Des conteneurs renfermant des déchets non conformes, prêt à repartir pour l'Occident, à Batam, le 29 juillet 2019. — SEI RATIFA / AFP
  • L’Indonésie a renvoyé deux conteneurs de déchets vers la France.
  • Selon les autorités, ils renfermaient des déchets ménagers, des déchets plastiques et des matériaux dangereux en violation des règles d’importation.
  • Si de nombreux pays occidentaux continuent d’envoyer une grande partie de leurs déchets plastiques en Asie du Sud-Est, c’est parce que cette filière est financièrement très avantageuse.

Des déchets ménagers, des plastiques et des matériaux dangereux… L’Indonésie a annoncé ce mardi le renvoi de deux conteneurs remplis de déchets vers la France. Comme l’Allemagne, Hong Kong ou encore l’Australie, chaque année, la France envoie une partie de ses déchets vers les pays d’Asie du Sud Est, qui commencent à se lasser d’être la poubelle de l’Occident. De quoi provoquer un certain chaos sur le marché mondial du recyclage… et mettre les Occidentaux face à leurs responsabilités.

En 2016, la France expédiait 50 % de ses déchets plastiques triés vers la Chine, selon le Bureau international du recyclage (BIR). Idem pour toute l’Union européenne. « De toute évidence, ça coûte moins cher d’envoyer les déchets à l’autre bout du monde, que de les traiter en France. On paye un peu pour qu’ils disparaissent », explique Thibault Turchet, responsable des affaires juridiques pour l’ONG Zero Waste. « En France, recycler ces matériaux coûte environ 30.000 euros la tonne chez un cimentier et 80 euros la tonne dans une décharge. Mais si vous trouvez quelqu’un qui l’exporte en Asie entre 5 et 10 euros la tonne, c’est encore moins cher. C’est un mécanisme vicieux », complète Jean-Christophe Gavallet, membre du directoire du réseau déchets France nature environnement (FNE).

Mafias et pollution de l’eau

Depuis 2016, la situation a bien changé : en 2017, la Chine bloque l’importation de 24 catégories de déchets solides, dont certains plastiques, papiers et textiles. « Ça a créé un gros bazar », résume Thibault Turchet. Mais rapidement, de nouvelles filières sont apparues : vers l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines… Des pays qui n’ont pas la capacité de trier ces déchets.

« Des mafias s’en saisissent, comme en Thaïlande. Ces déchets vont parfois dans des décharges à ciel ouvert. Ce qui est valorisable est mis de côté pour repartir dans des circuits de recyclage. Le reste est laissé sur place, parfois brûlé à l’air libre. Des villages entiers se sont retrouvés submergés par le plastique », ajoute Thibault Turchet. Certains ont même subi une grave pollution de leurs réserves d’eau et de leurs productions agricoles, liée notamment aux additifs chimiques associés aux plastiques, raconte un article publié sur le site de Zero Waste en mai 2019.

Un rapport de forces s’engage

D’autant plus que ces déchets sont en général « des déchets de basse qualité, un mélange de plastiques, déchets électroniques etc », affirme Thibault Turchet. « Les plastiques souples et composites constitue l’essentiel de ces cargaisons », ajoute Jean-Christophe Gavallet. Exemple : « L’emballage de votre tranche de jambon. Ce genre de plastiques composites doit à la fois protéger le produit de la lumière, contenir le gaz inerte, être imprimable, séparable et soudable facilement…. Le film du dessus est constitué de couches de plastique qui ont toutes un rôle différent », détaille-t-il. Des matériaux « très difficiles à recycler ».

La solution viendra-t-elle des industriels, et notamment de l’agroalimentaire ? « C’est un rapport de force très difficile qui s’est engagé avec les industries, mais cela prend du temps », reconnaît le représentant de Zero Waste, qui demande un malus sur l’écoparticipation des biens suremballés. « Il faut changer nos pratiques, ou se priver d’emballages », abonde Jean-Christophe Gavallet.

Si les industriels commencent timidement à s’organiser, les retours de conteneurs se multiplient en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Sri Lanka, Malaisie ou encore Cambodge…). « Avec les dizaines de millions de tonnes de déchets qu’il faut traiter chaque année en France, ces deux conteneurs ne vont pas bouleverser la filière du recyclage. Mais cette nouvelle vient mettre la pression sur un système déjà tendu », conclut Thibault Turchet.