Sécheresse: En France, «l’eau est une ressource encore gérée à la petite semaine»

INTERVIEW Le nouvel épisode caniculaire devrait aggraver la sécheresse qui frappe déjà 67 départements. Pour la juriste Florence Denier-Pasquier, de France Nature Environnement, cet épisode montre un peu plus l’urgence de revoir, en France, notre gestion de l’eau

Fabrice Pouliquen

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Vue aérienne de la rivière Doubs, à sec, en octobre 2018.
Vue aérienne de la rivière Doubs, à sec, en octobre 2018. — Sebastien Bozon / AFP
  • Dans le marais poitevin, à Caussade, dans le Lot-et-Garonne, à Vittel, dans les Vosges… Les conflits autour de l’eau se multiplient un peu partout en France.
  • Et ils pourraient s’accentuer encore à mesure que cette ressource se raréfie sous l’effet du changement climatique.
  • Au-delà de ces changements de température, Florence Denier-Pasquier, de France Nature Environnement, pointe aussi la mauvaise gestion globale de l’eau en métropole.

Soixante-sept départements concernés par des restrictions d’eau. Vingt-deux en situation de crise. Et le nouvel épisode de canicule annoncée en début de semaine prochaine devrait aggraver la sécheresse encore en métropole. Une situation inédite ? De moins en moins, et le changement climatique devrait encore aggraver ces pénuries, répond Florence Denier-Pasquier, juriste spécialisée sur les questions de l’eau et vice-présidente de France Nature Environnement (FNE).

Comment s’adapter ? C’était toute la question au cœur du deuxième volet des Assises de l’eau, lancées par le gouvernement et qui s’est clôturé début juillet. Florence Denier-Pasquier y présidait le groupe de travail « partager ». Elle répond aux questions de 20 Minutes.

L’an dernier, Le Cap, a longtemps craint le « Jour zéro », date à laquelle, faute de ressources suffisantes, la deuxième ville d’Afrique du sud aurait dû couper l’eau au robinet. Est-on exposé à des menaces similaires en France ?

Bien sûr. Niort n’est d’ailleurs pas passée loin de son jour zéro en 2006 après une année historique en matière de sécheresse. Des restrictions et des distributions de bouteilles avaient été nécessaires. D’ailleurs, depuis, l’agglomération niortaise est exemplaire sur sa gestion de l’eau. Elle a réussi à baisser de moitié ses prélèvements dans le milieu en dix ans.

C’est un exemple trop rare. Les pouvoirs publics gèrent encore trop souvent l’eau à la petite semaine. On accorde des volumes de prélèvements secteurs par secteurs, sans trop se demander si le milieu naturel est capable de faire face. Il faut arriver, pour chaque territoire, à une gestion collective de l’eau. Elle doit reposer sur une bonne connaissance de l’état de la ressource et un juste partage entre les différents usages (agricoles, industriels, eau potable…). Il s’agit aussi de ne pas se contenter de gérer des mètres cubes mais s’occuper également de la qualité de l’eau.

Toute la France est aujourd’hui exposée par ces pénuries d’eau ?

De façon répétée depuis quinze ans, nous avons un tiers du territoire classé officiellement « en zone de répartition d’eau ». Une appellation très pudique pour signifier qu’il y a un déficit quantitatif structurel entre les différentes consommations d’eau dans ces territoires et la capacité du milieu naturel à fournir cette ressource en eau. Dès lors, lorsque les épisodes de sécheresse arrivent, les cours d’eau sont mis artificiellement à sec. Cela concerne tout particulièrement le bassin Adour-Garonne [tout le sud-ouest de la France]. Mais cette problématique de la ressource en eau se pose aussi de plus en au nord de la Loire, dans des territoires où elle se posait peu jusque-là. En Picardie, en Bretagne, en Normandie, au sud de la plaine d’Alsace.

Ces manques d’eau sont-ils une conséquence du changement climatique ou d’une mauvaise gestion de l’eau ?

Le changement climatique est un facteur aggravant. Il accélère les déséquilibres existants et en crée de nouveaux. Plus la température augmente, plus l’évapotranspiration - la quantité d’eau transférée vers l’atmosphère – s’accélère et moins il y a de l’eau dans les sols. Or, il y a un cycle de l’eau. Les rivières se rechargent dans les nappes qui, pour qu’elles soient remplies, ont besoin de sols gorgés d’eau. Par ailleurs, une autre menace du changement climatique est le cumul de ces sécheresses. Les hydrologues et climatologues auditionnées lors des Assises de l’eau ont été clairs sur ce point : on se dirige vers des « sécheresses longues », c’est-à-dire qui se répètent d’année en année. Or une nappe qui ne s’est pas rechargée complètement après une première vague de sécheresse se videra un peu plus encore l’année d’après si le phénomène se répète. Et ainsi de suite.

Mais il ne faut pas tout mettre sur le dos du changement climatique. En France, où la ressource en eau reste encore abondante, nous n’aurions pas de problèmes si nous avions géré la ressource de façon équilibrée. Depuis l’après-guerre, nos prélèvements ont considérablement augmenté. C’est la conséquence de la généralisation de l’eau à domicile, le développement de l’agriculture irriguée, de l’essor des usages industriels. EDF est par exemple le premier consommateur d’eau douce en France. Elle l’utilise pour refroidir les réacteurs des centrales nucléaires. Certes, une majeure partie est restituée au milieu, mais malgré tout les volumes prélevés sont conséquents.

A l’image de la querelle des bassines qui se joue dans le marais poitevin, faut-il s’attendre à ce que des guerres de l’eau, entre agriculteurs et associations environnementales, se multiplient à l’avenir ?

Elles sont déjà multiples. Celle que vous citez – un projet controversé de 16 retenues d’eau, porté par une coopérative d’agriculteurs dans le sud des Deux-Sèvres – n’est d’ailleurs pas le plus mal engagé. Disons que le dialogue n’est pas rompu et ces 16 bassines ne sont qu’une partie d’un accord plus vaste sur une gestion de l’eau raisonnée dans le Marais poitevin. En contrepartie, les agriculteurs s’engagent à faire évoluer leurs pratiques. On est très loin de ce qui se passe au lac de Caussade (Lot-et-Garonne), où des agriculteurs sont passés en force, contre l’avis de l’État, pour construire leur barrage et refusent de le détruire.

On est face à un accaparement d’un bien commun par un acteur privé. C’est typique des conflits autour de l’eau qui pourraient se répéter à l’avenir. Plus la ressource va se raréfier, plus des acteurs économiques vont chercher à la préempter. Les projets de constructions de retenues d’eau à des fins agricoles essaiment dans le Nord, dans le bassin Seine-Normandie, en Bretagne. Ils sont bien souvent portés par une minorité du monde agricole. Les irrigants qui, en moyenne, ne représentent que 15 % de la profession agricole en France.

Mais ces retenues d’eau peuvent-elles tout de même être une partie de la solution, en permettant de mieux gérer la ressource sur l’année ?

C’est l’argument avancé pour promouvoir ces projets. Ces retenues d’eau permettraient de stocker l’eau l’hiver, lorsque la ressource est abondante, pour moins en prélever l’été lorsqu’elle vient à manquer. Mais c’est plus complexe et ces barrages ont leur revers de la médaille. Ils entraînent inévitablement une baisse des quantités d’eau pour l’aval, ont des impacts sur la biodiversité. Surtout, ces ouvrages entretiennent un cercle vicieux dans lequel les agriculteurs irrigants continuent à utiliser plus d’eau que le milieu peut naturellement leur livrer. Enfin, rien n’assure que ces retenues d’eau prémunissent du manque d’eau. L’Espagne, qui a beaucoup investi dans la construction de barrages, se retrouve aujourd’hui avec des ouvrages très loin d’être remplis.

Ces conflits de l’eau sont-ils toujours autour d’usages agricoles en France ?

Non. Dans la région de Vittel (Vosges), par exemple, un conflit oppose depuis plusieurs années maintenant la population locale à Nestlé Watters, l’employeur principal, sur la question de l’eau potable. Il est reproché à la multinationale de surexploiter la nappe souterraine, en déficit chronique depuis les années 1970, au détriment de la population locale, et ceci pour commercialiser de l’eau en bouteille vendue en Allemagne. C’est là, encore, un accaparement de la ressource par un acteur privé.

Avez-vous l’impression que les Assises de l’eau, qui se sont terminées début juillet, ont fait avancer vers une meilleure gestion de l’eau en France ?

Il y a eu plusieurs avancées en effet. Ces Assises fixent déjà un objectif de sobriété : celui de baisser les prélèvements d’eau de 10 % d’ici à cinq ans et de 25 % d’ici à quinze ans. Il faut féliciter la secrétaire d’Etat Emmanuelle Wargon d’avoir tenu sur ce point. Ce n’était pas gagné. La FNSEA [principal syndicat agricole] était contre. Ces Assises ont aussi rappelé le lien important entre la gestion de l’eau et celle de nos sols. Il nous faudra favoriser le stockage naturel de l’eau, en recréant des zones humides, des zones d’infiltrations des eaux dans les nappes… Bref, refaire ce qu’on n’avait supprimé ces dernières décennies.

Le souci, tout de même, avec ces Assises est que les mesures prévues pour être plus sobres en eau concernent essentiellement les usages domestiques. Par ailleurs, il n’a été que très peu question des moyens financiers à allouer pour arriver à cette bonne gestion de l’eau en France. C’est pourtant un enjeu fondamental, alors que les Agences de l’eau voient leurs crédits et effectifs fondre.