Réchauffement climatique: «On n’est pas sûrs que les arbres puissent s’adapter»

INTERVIEW Brigitte Musch, de l’ONF, travaille sur l’adaptation des forêts au réchauffement, qui pourrait aller jusqu’à faire pousser des espèces méditerranéennes dans les Vosges

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Dans les Vosges, des sapins meurent de soif, et c'est nouveau.
Dans les Vosges, des sapins meurent de soif, et c'est nouveau. — FREDERICK FLORIN / AFP
  • Le réchauffement climatique va profondément bouleverser les forêts. C’est même déjà le cas.
  • Les spécialistes du sujet réfléchissent déjà à introduire des espèces méditerranéennes plus au nord, par exemple.

Ce n’est sans doute pas le premier stigmate mais il est très visible : dans la forêt vosgienne, d’habitude invariablement verte, des sapins meurent de soif. Des taches brunes paraissaient dans les vallées. Dans les Vosges comme ailleurs, on s’en doute : le réchauffement climatique ne va pas faire du bien aux forêts. Mais, si on en croit Brigitte Musch, généticienne au département recherche et développement de l’Office national des forêts (ONF), ce n’est pas une fatalité. Mieux : on y bosse sur le sujet depuis longtemps, car les modifications pourraient être profondes. Alors, du cèdre de l’Atlas dans les Vosges, ce n’est peut-être pas un fantasme, d’autant plus qu’il nous faudra bien des arbres, en nombre, pour capturer du CO2.

L’adaptation des forêts au réchauffement climatique, c’est un enjeu, là et maintenant ainsi que dans les toutes prochaines années, pour l’ONF ?

Ah oui ! C’est plus qu’un enjeu. Au département recherche et développement de l’ONF, c’est notre cheval de bataille. C’est vraiment ce sur quoi toutes les personnes, d’une manière ou d’une autre, travaillent et contribuent pour trouver des solutions et adapter la forêt. Cela depuis plus d’une dizaine d’années.

Prenons le cas des Vosges, où on s’aperçoit que des sapins meurent de soif. Il va falloir tout changer ?

Il faut d’abord savoir que les arbres forestiers sont quand même des espèces qui n’ont pas été domestiquées, ou quasiment pas. On a donc un réservoir de diversité génétique très important. Ce sont aussi des espèces qui ont une très longue vie : on coupe des chênes à 150 ans alors qu’ils peuvent vivre 800 ans. Ce sont donc des espèces à part. En plus de ça, ces arbres échangent des gènes via le pollen sur de grandes distances. Tout ça, ça fait que de nombreuses espèces ont de grandes capacités d’adaptation.

Un arbre qui vit 10, 150, 200, 300 ans il va connaître des milieux et des climats très différents. Et pourtant, il survit. Il a donc les moyens de s’adapter à différents climats. En France, on a des arbres qui ont connu le petit âge glaciaire sous Louis XIV, et qui sont encore présents et font encore des graines.

Je ne peux pas vous dire “oui, tous les sapins des Vosges vont mourir à cause du réchauffement climatique”. Mais je ne peux pas non plus vous dire “Non, aucun sapin des Vosges va mourir à cause du réchauffement climatique”. On ne peut avoir que des réponses individuelles. Ce sont donc des choses qu’on regarde, qu’on observe, lors de recherches avec l’Inra (Institut national de recherche agronomique).

Qu’est-ce qui change dans le cas présent ?

On n’a jamais eu de réchauffement climatique aussi rapide. On en a eu dans le passé, après les grandes glaciations, mais ça a mis plusieurs milliers d’années. Là, ça va à une telle vitesse, qu’on n’est pas sûrs que les arbres puissent s’adapter, que le génome puisse muter assez vite pour cela. Le forestier, sa devise c’est “imiter la nature et hâter son œuvre”, et on en est vraiment là. Que peut-on faire pour aider les espèces à faire ce qu’elles auraient fait naturellement ?

On est donc sur des solutions fines et il faut d’abord faire confiance aux arbres eux-mêmes ?

En fait, on s’autorise tout. Car on ne sait pas ce qui va se passer. Oui, il faut faire confiance aux arbres eux-mêmes mais il ne faut pas s’interdire de remplacer les espèces. Et on travaille sur toute cette panoplie-là. Par exemple, si on prend le sapin des Vosges : on peut d’abord parier, mais ça reste un pari, que certains arbres vont s’adapter. Mais il en restera peut-être cinq ou dix à l’hectare et la génération suivante va recoloniser. Mais vous voyez au niveau paysage et au niveau économique ce que ça peut donner. D’un point de vue purement génétique, le renouvellement des espèces peut se faire, rien ne prouve le contraire pour l’instant.

La deuxième chose, qu’on a mise en place du point de vue expérimental mais que l’on prône de plus en plus, c’est de faire de la migration assistée. Ce que la nature ne fait pas, parce que le temps est trop rapide, l’homme va aider à la faire. On va chercher des origines de sapins mais que l’on trouve en France mais dans des conditions plus chaudes et plus sèches. On va récolter leurs graines, les élever et les planter dans les Vosges.

Et c’est donc ça, « hâter » le travail de la nature : faire quelque chose qui se serait de toute façon produit mais de manière plus lente ?

Exactement. Ce que l’on fait là, c’est simplement renforcer une population qui peut être en danger. Il y a des expériences qui ont été faites, dans le Jura en 2011, dans des forêts dont nos modèles disaient qu’elles allaient être en danger dans un délai très très court. On est allés chercher des graines de sapins des Alpes-Maritimes ou des Pyrénées-Orientales et on est allés les planter dans le Jura, dans la sapinière. On suit leur survie et leur croissance. Là, les nouveaux et les anciens sapins vont se croiser, comme ça se fait chez les animaux ou comme ça s’est fait chez les humains.

On peut aussi introduire, dès maintenant, par exemple, des sapins de Céphalonie, des sapins grecs, en France, pour là aussi apporter une génétique plus adaptée au changement climatique. On est, certes, sur des distances plus grandes mais qui, naturellement, à l’échelle de plusieurs siècles, pourraient se produire.

La dernière solution, qu’on est en train de creuser, c’est carrément de changer d’espèce. De manière « plus violente » que prendre un autre sapin méditerranéen. Ça peut être des sapins américains, donc là il n’y aura pas de croisement à l’intérieur de la population. Ou changer complètement d’espèce et introduire, par exemple, du cèdre de l’Atlas dans les Vosges. C’est la solution la plus radicale.

Que ce soit dans le cadre de migrations assistées ou dans le cas de changements d’espèces, il y a des risques ?

Bien sur. Il y a toujours un risque. Et ne rien faire, c’est prendre un très gros risque : ne plus rien avoir. C’est un risque fort pour le forestier. Ça veut aussi dire avoir des terrains à nu. S’il y a des pluies intenses il peut y avoir des coulées de boue. On voit bien ce que ça a donné dans le passé dans les montagnes. C’est pour ça qu’on a reboisé les montagnes à la fin du XIXe : parce qu’on avait des éboulements, des coulées de boue dramatiques, qui pouvaient rayer des villages de la carte. Et, il ne faut pas oublier que la forêt est l’un des principaux points de stockage du CO2. Si on n’a plus de forêts, on ne stocke plus de CO2, et on n’atténue pas les changements climatiques.

Si je fais migrer ma population du sud vers le nord, bien sûr que je fais changer les choses. En faisant venir du “sang étranger” je change mon patrimoine génétique sur place. Donc il y a toujours le risque que la population que je prends au sud pour la mettre plus au nord soit moins bien adaptée, que je le fasse trop tôt et que des gelées tardives abîmes mes sapins… Donc oui, il y a des risques. Idem avec les nouvelles espèces.

L’Inra et l’ONF regardent déjà le résultat de ces hybridations : le dossier est instruit, il faut bien avoir ça en tête. On ne joue pas à l’apprenti sorcier, loin de là. On essaie de bien comprendre les phénomènes et processus qui sont mis en œuvre pour ne pas faire n’importe quoi.