Elisabeth Borne et François de Rugy, lors de la cérémonie de passation de pouvoir, à l'Hotel Roquelaure, siège du ministère de la Transition écologique, le 17 juillet.
Elisabeth Borne et François de Rugy, lors de la cérémonie de passation de pouvoir, à l'Hotel Roquelaure, siège du ministère de la Transition écologique, le 17 juillet. — Alain JOCARD / AFP

BON COURAGE

Elisabeth Borne: Pourquoi parle-t-on de l'Ecologie comme du «ministère de l'impossible»?

Sept ministres de l’environnement se sont succédé ces huit dernières années. Un turnover important qu’explique la difficulté à tenir le poste. Sans braquer l’exécutif ou sans se retrouver isolé

  • Ce mercredi, François de Rugy a laissé sa place à Elisabeth Borne à la tête du ministère de la Transition écologique.
  • La ministre des Transports est la huitième à occuper ce poste depuis le début du quinquennat de François Hollande. Une instabilité qui renforce un peu plus encore la réputation du ministère de l’écologie comme celui de « l’impossible ».
  • Même si, depuis 2007 et Jean-Louis Borloo, le ministère a pris de l’envergure, souligne le politologue Daniel Boy, le poste reste tout autant exposé à l’isolement et aux frustrations.

Nicole Bricq, Delphine Batho, Philippe Martin, Ségolène Royal, sous le quinquennat de François Hollande… Nicolas Hulot, François de Rugy et Élisabeth Borne sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui n’est pas encore arrivé à mi-mandat…

Ces dernières années, les ministres de l’Environnement se sont succédé à un rythme effréné. Elisabeth Borne, intronisée ce mercredi, est la septième à occuper ce poste en huit ans. Dans ce même laps de temps, nous n’avons connu que trois ministres des Affaires étrangères, quatre de la Justice, cinq de l’Economie et six ministres de l’Intérieur.

François de Rugy presque dans la moyenne

Finalement, dans ce paysage, seule Ségolène Royal détonne. Elle est restée à l’Hôtel de Roquelaure, le siège du ministère de l’Ecologie, un peu plus de trois ans, entre le 2 avril 2014 et le 10 mai 2017. Sinon, la moyenne des passages est de 14 mois depuis le début du quinquennat de François Hollande. Avec ses 10 mois et 12 jours, François de Rugy n’était finalement pas très loin.

Les raisons de ces turnovers successifs sont diverses. Philippe Martin a fait les frais de remaniements ministériels. Ségolène Royal est arrivée tout simplement au terme du quinquennat de François Hollande. Quant à François de Rugy, il a démissionné après une semaine de polémiques liées à une série d’articles de Médiapart épinglant ses dépenses excessives et son utilisation de fonds publics.

« On ne peut rien faire, Madame la ministre »

Mais plusieurs ont aussi claqué la porte ou été limogés après avoir exprimé leur impossibilité à faire avancer, au bon rythme, la transition écologique. Le 28 août dernier, Nicolas Hulot démissionnait après « une accumulation de déceptions » et cette crainte de « donner l’illusion que [sa] seule présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là ». Ministre de l’Écologie du 21 juin 2012 au 2 juillet 2013, Delphine Batho a pour sa part été limogée. « J’avais exprimé plusieurs désaccords avec la politique de mon gouvernement », raconte-t-elle à 20 Minutes. Notamment le budget 2014, qu’ elle avait qualifié de « mauvais » dans une interview. Il faudrait aussi revenir sur le cas de Nicole Bricq. Elle est restée seulement un mois et deux jours ministre de l’Ecologie. Un court laps de temps pendant lequel elle s’était mis à dos plusieurs compagnies pétrolières, en suspendant des permis de forage en Guyane au nom de la sauvegarde de la faune et de la flore. A la faveur d’un remaniement ministériel, elle avait été rétrogradée secrétaire d’État au Commerce extérieur.

Voilà qui vaut à l’Hôtel de Roquelaure le surnom de « ministère de l’impossible ». « Robert Poujade, qui fut le premier ministre de l’Environnement [sous la présidence de Pompidou, en 1971], en parlait déjà ainsi », rappelle Daniel Boy, politologue au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Science Po, où il travaille sur l’écologie politique. Quant à Corinne Lepage, ministre de l’Environnement en 1995 [sous la présidence de Jacques Chirac], elle a écrit un livre retraçant cette expérience dont le titre dit tout :  On ne peut rien faire Madame le ministre [ed. Albin Michel].

Un ministère longtemps sans crédit

« Pendant longtemps, l’écologie a été le dernier des ministères, reprend Daniel Boy. Il était parfois réduit à un simple secrétariat d’État ou englobé dans des associations étonnantes. En 1977, Michel d’Ornano était ainsi ministre de la Culture et de l’Environnement. Et puis, ces premiers ministères de l’Ecologie avaient peu de moyens, peu de personnels, pas de Grands corps d’État, une difficulté à agir sur le terrain… ».

Pour le politologue, le ministère de l’Ecologie prend véritablement de l’envergure sous la présidence de Nicolas Sarkozy. « On est en 2007, année marquée par de premières alertes massives et médiatiques sur l’état de la planète, précise-t-il. Celles notamment d’Alliance pour la planète [un regroupement français d’ONG, association et collectifs liés à l’écologie]. Jean-Louis Borloo prend alors les rênes d’un gros ministère qui a les compétences sur les questions d’énergie et de transports. Ce n’était pas le cas autrefois. Il s’agit pourtant de deux thématiques clés pour mener à bien la transition écologique. »

« L’économie d’abord »

Mais si le ministre de l’Ecologie jouit globalement d’un plus grand crédit à compter de 2007, sa tâche n’en est pas moins fréquemment jugée « impossible ». « Je ne pense pas qu’on ne puisse rien faire à ce poste, estime Delphine Batho. En créant des rapports de force avec la société civile, on peut arriver à arracher telles ou telles avancées. En revanche, structurellement, sur les grands choix politiques, c’est encore et toujours le modèle dominant de " l’économie d’abord " qui l’emporte. »

La croissance avant l’écologie, donc. « C’est ce que des économistes appellent la tragédie des horizons, glisse Célia Gautier, responsable des thématiques climat/énergie à la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme (FNH). L’actuelle classe politique n’arrive pas à concilier court et long terme, c’est-à-dire qu’elle continue d’entreprendre sur le court terme des actions qui compromettent notre existence sur le long terme. »

Peu importe qui est le ministre ?

Dans ce contexte, le ministre de l’Environnement peut facilement se retrouver isolé au sein d’un gouvernement. Surtout quand il a le profil engagé et tourmenté d’un Nicolas Hulot. « Il l’a dit en démissionnant. Il n’a trouvé aucun allié parmi les ministres, rappelle Daniel Boy. Au contraire même, à ce poste, on se fait très facilement des ennemis. Du côté de Bercy [ministère de l’Economie], du ministère de l’Agriculture, mais aussi même du côté de la société civile. Le mouvement des "gilets jaunes" part bien de l’augmentation de la taxe carbone. »

Pour l’instant, Elisabeth Borne s’affiche tout sourire. « Je mesure l’immense honneur qui m’est fait », lançait-elle mercredi après-midi pour ses premiers mots à la tête de « ce grand ministère ». Delphine Batho ne se fait guère d’illusions : « Peu importe le ministre, tant que l’ensemble du gouvernement ne se met pas en ordre de marche pour faire de l’urgence écologie le socle de toutes les politiques publiques, sa mission restera impossible. » C’est l’une des principales recommandations du premier rapport du Haut conseil pour le climat – une instance créée par Emmanuel Macron et composée de 13 experts des questions climatiques –, remis au Premier ministre le 25 juin dernier. « (Il faut) évaluer systématiquement l’impact carbone de nos politiques pour s’assurer au moins qu’elles sont bien alignées avec nos objectifs climatiques », insistait ainsi sa présidente, la climatologue Corinne Le Quéré.