«Elisabeth Borne est très dévouée à sa tâche et a incarné un macronisme pur et dur avec la réforme de la SNCF»

INTERVIEW Selon Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof, cette décision est « marquée par le souci d’efficacité et de l’action »

Propos recueillis par Lucie Bras

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Elisabeth Borne et François de Rugy lors de la passation de pouvoir au ministre de la Transition écologique, le 17 juillet 2019.
Elisabeth Borne et François de Rugy lors de la passation de pouvoir au ministre de la Transition écologique, le 17 juillet 2019. — AFP
  • Elisabeth Borne a été nommée au ministère de la Transition écologique ce mardi, dans la foulée de la démission de son prédécesseur François de Rugy.
  • Celle qui est déjà ministre des Transports cumule désormais deux ministères.
  • Pour Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof, cette décision est « marquée par le souci d’efficacité et de l’action ».

Son nom a été communiqué quelques minutes avant minuit. La ministre des Transports Elisabeth Borne a été choisie pour remplacer le démissionnaire François de Rugy, sans récupérer son titre de ministre d’Etat. Un choix vivement critiqué par les écologistes, qui y voient un mauvais signal envoyé par Emmanuel Macron pour la protection de l’environnement. Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof, estime pourtant que cette nomination est cohérente avec l’agenda d’Emmanuel Macron.

Cette nomination est intervenue quelques heures seulement après la démission de François de Rugy. Pourquoi Elisabeth Borne a-t-elle été choisie par l’exécutif pour le remplacer ?

Le temps est compté pour Emmanuel Macron, on est déjà presque à la moitié de son mandat. Sur un dossier central pour le président de la République, il vaut mieux prendre quelqu’un qui est déjà en place, plutôt qu’un nouveau ministre qui pourrait faire des erreurs. Si on prenait quelqu’un d‘assez peu connu, il faudrait qu’il arrive à imposer son image dans l’opinion publique, qu’il prenne ses marques dans l’administration. Et puis, au ministère des Transports, Elisabeth Borne a travaillé sur des dossiers qui concernent de près l’écologie, elle a été directrice de cabinet de l’ancienne ministre de l’Ecologie Ségolène Royal. Cette décision est donc marquée par le souci de l’efficacité et de l’action.

Cette décision de coupler deux ministères a été très critiquée par les écologistes comme Greenpeace, qui dénonce un « déclassement de l’écologie ». Emmanuel Macron a-t-il vraiment décidé d’abandonner l’environnement ?

Sans doute que, sur le symbole, on peut mieux incarner la priorité à l’action publique en matière d’environnement. Après, est-ce que ça a une vraie conséquence dans les politiques publiques développées et les moyens déployés ? Je n’en suis pas sûr du tout. D’autant que le dispositif va peut-être se compléter dans les prochaines semaines, avec un secrétaire d’Etat qui s’occuperait du transport par exemple.

Mais peut-être que la nomination d’Elisabeth Borne est liée au fait que Macron et Philippe souhaitent jouer sur le lien entre les transports et l’écologie. On a vu au cours des derniers mois que les questions de la mobilité et l’accès aux grands centres économiques sont au cœur des problématiques publiques. Il y a de grandes attentes sur le ferroutage par exemple, qui permettrait de désenclaver la France périphérique et rurale. C’était l’un des ressorts de la crise des « gilets jaunes ». Nommer la ministre des Transports à la Transition écologique, c’est peut-être aussi une volonté de l’exécutif de donner la priorité à ces problèmes.

Quelles qualités a-t-elle pour piloter le programme écologiste ? Peut-elle incarner l’écologie ?

Elle a d’abord des qualités aux yeux du Premier ministre et du président de la République, elle est extrêmement dévouée à sa tâche. Sa solide expérience et sa force de travail sont reconnues par tout le monde : elle a fait la preuve de sa capacité à résister à la charge de travail d’un ministère. En menant à bien la réforme de la SNCF, elle a incarné un macronisme pur et dur, qui passe par une proximité très forte avec le Président et le Premier ministre. Elle avait adopté le style en vogue à l’époque : une très large consultation, avec, en même temps, un cadre très fortement contraint, ce qui a donné aux syndicats le sentiment qu’elle ne les avait pas beaucoup écoutés.

Maintenant, il faudra voir si elle est capable d’avoir du charisme et d’incarner une orientation majeure des politiques publiques aux yeux de l’opinion. Passer à ce ministère après Nicolas Hulot, ce n’est pas simple. Ça a été très compliqué pour Rugy par exemple.

Emmanuel Macron a tenté de se construire une image de défenseur de l’environnement, en France et à l’international. Cela peut-il l’handicaper lors des prochaines échéances électorales ?

Nous sommes à l’été 2019, dans deux ans, nous serons à la veille de l’élection présidentielle. Il s’agira d’aligner un bilan présentable, voir les résultats obtenus. On n’est plus du tout aujourd’hui sur l’idée « il faut lui laisser du temps pour voir », ce qui était pendant longtemps dans l’opinion publique. Plus le temps passe, plus les éléments de bilan vont être importants. Et justement, sur la question de l’environnement, son bilan n’est pas excellent. Rugy n’est resté que 10 mois, c’est difficile de faire les comptes, mais on ne voit pas de marqueur très fort.

Il y a bien un affichage, un discours : pas une semaine ne passe sans que l’exécutif ne souligne sa volonté de lutter contre le changement climatique. Pourtant, on n’arrive pas à stabiliser une personnalité au poste de ministre de la Transition écologique : on en est au troisième ministre en 26 mois. Il y a un écart entre les priorités et les politiques mises en œuvre, même si la crise des « gilets jaunes » est passée par là, mobilisant l’action de l’exécutif pendant un semestre. Il est temps de sanctuariser ce poste.