«Vaches poubelles»: Une charte pour retirer les vieux pneus des campagnes et en finir avec ce fléau

AGRICULTURE La « maladie des déchets » touche, chaque année, des dizaines de milliers de bovins, la panse abîmée par des déchets ingérés par mégarde

Fabrice Pouliquen
Des vaches charolaises, dans leur champ, à Chiché dans les Deux-Sèvres.
Des vaches charolaises, dans leur champ, à Chiché dans les Deux-Sèvres. — GUILLAUME SOUVANT / AFP
  • Ce lundi, Brune Poirson, secrétaire d’Etat à la transition écologique, signe avec les entreprises de la filière pneu une charte les engageant à récolter, avec les agriculteurs, les vieux pneus qui polluent les campagnes.
  • Jusqu’en 2015, ces pneus en fin de vie étaient vendus aux agriculteurs pour maintenir les bâches d’ensilage dans les champs. Une fausse bonne idée. En se dégradant, ces pneus libèrent des filaments métalliques que peuvent ingérer les vaches.
  • 60.000 bovins sont victimes de la "maladie des déchets", selon l'association Robins des bois.

Des kilos de plastiques retrouvés dans l’estomac de baleines échouées sur les plages. Aux Philippines, en Indonésie, en Sicile ou sur les côtes espagnoles et françaises, les cas se sont accumulés ces dernières années, soulignant l’ampleur de la pollution plastique de nos mers et océans.

Mais les animaux marins sont-ils les seuls à en faire les frais de ces déchets en tout genre ? Jacky Bonnemains, porte-parole de l’association de protection de l’environnement Robin des bois, invite aussi à s’intéresser à la panse des vaches. « Vous y trouverez aussi, certaines fois, des objets qui n’ont rien à y faire, précise-t-il. Pas tant des plastiques d’ailleurs, mais plus de la ferraille. » Des bouts de clous, de canettes, de clôtures ou encore des brindilles d’acier issues de la décomposition de vieux pneus.

La « maladie de la quincaillerie »

C’est « la maladie de la quincaillerie » ou « la maladie des déchets » comme l’appellent les Américains, conséquence de la pollution de nos campagnes. Selon Interbev (Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes), 60.000 bovins sont concernées  chaque année de ces accumulations de corps étrangers dans la panse​. Ces vaches peuvent être victimes de troubles du comportement, d’inflammations de la panse, de péricardites, d’abcès, de tumeurs, de fièvre, voire de perforations de la panse. Ces 60.000 victimes font alors bien souvent l’objet de saisie partielle ou totale par les services vétérinaires dans les abattoirs, précise Robin des bois. Et, dans certains cas, la viande de ces animaux n’est pas commercialisée.

Joint par 20 Minutes, Guy Hermouet, président d’Interbev bovins, confirme : « ces accumulations de corps étrangers dans la panse des bovins peuvent occasionner d’importants dommages financiers pour les éleveurs », précise-t-il.

En février dernier, Robin des bois demandait à l’ Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) de rendre un avis sur cette « maladie des déchets » et ses effets. « Notamment sur le bien-être animal et les qualités du lait et de la viande », précise Jacky Bonnemains. Le rapport devrait être rendu dans le courant de l’année 2020, croit savoir le porte-parole de Robin des bois.

Une charte signée ce lundi avec la filière pneu

En attendant, les choses bougent. Ce lundi après-midi, Brune Poirson, secrétaire d’État à la transiton écologique, était dans la Creuse pour signer une charte engageant les entreprises de la filière « pneu » – fabricants et distributeurs- à collecter chaque année 15.000 tonnes de vieux pneus qui polluent actuellement nos campagnes.


C’est le principal ennemi des vaches, indique Jacky Bonnemains. « A partir des 1970 et jusqu’en 2015, les agriculteurs avaient le droit et pris l’habitude de racheter à bas pris, à des courtiers, des vieux pneus récupérés dans les garages, explique-t-il. Ils servaient alors à maintenir les bâches d’ensilage dans les champs. Cette façon de donner une seconde vie à ces pneus s’est révélée depuis une bien mauvaise idée. »

Depuis 2015, ces vieux pneus ne peuvent plus être vendus en tant que tel mais doivent être intégrés dans des filières de retraitement. « Ce dont s’acquittent très bien les fabricants de pneus, parmi les bons élèves sur le recyclage des produits qu’ils mettent sur le marché », indique-t-on dans l’entourage de Brune Poirson. Mais il reste à s’occuper des quantités de pneus usagés écoulés dans les campagnes jusqu’à 2015. Dans une étude de 2006, l’Agence de l’environnement (Ademe) chiffrait cette quantité à 800.000 tonnes. « C’est l’un des enjeux de cette convention qui demande à l’Ademe de réactualiser cette étude et d’essayer de cartographier l’emplacement de ces déchets », précise-t-on au ministère de la transition écologique. « On n’est pas en dessous des 500.000 tonnes », estime d’ores et déjà Jacky Bonnemains.

Utiliser comme combustible dans les cimenteries ?

L’autre enjeu sera de trouver une piste de sortie à ces vieux pneus. La principale consiste à se servir de ces déchets dans le processus de fabrication du ciment. Brûlés à fortes températures, ils servent à chauffer les hauts fours des cimenteries et remplacent ainsi le gazole utilisé sinon comme principal combustible. « Il n’y en a pas beaucoup d’autres, si bien que commencer par un engagement autour de 15.000 tonnes de vieux pneus à enlever des campagnes chaque année, comme le prévoit la charte, est un bon début, estime Jacky Bonnemains. L’essentiel est d’éviter que ces vieux pneus, lorsqu’ils quitteront les fermes, ne terminent pas dans des décharges sauvages ou soient envoyés à l’étranger. »

Au rythme de 15.000 tonnes toutefois, l’élimination de ce fléau que représentent ces vieux pneus en décomposition dans les champs, devrait prendre plusieurs dizaines d’années. « Pour autant, nous n’en n’aurons pas fini avec ces accumulations de corps étrangers dans la panse de nos bovins, rappelle Guy Hermouet. Il y a d’autres sources de contaminations. A commencer par les canettes et détritus en plastiques abandonnés sur le bord de routes. »

L’aimant stomacal, une mauvaise parade ?

En attendant, certains éleveurs ont déjà mis au point une parade. Elle consiste à implanter un aimant dans la panse de l’animal sur lequel se fixent les objets métalliques ingérés. « Cela évite qu’ils se baladent dans la panse et provoquent des dégâts, précise Guy Hermouet. On parle d’aimants de cinq centimètres de long pour 1,5 de large et un poids de 100 grammes. Ils sont indolores pour les bovins. C’est positif pour le bien-être animal. » Jacky Bonnemains en est moins sûr, « d’autant plus qu’il faut renouveler ces aimants au bout d’un certain temps ». « Non, la seule bonne solution, reprend-il, est de sortir ces déchets de nos campagnes. »